L'Expérience de la guérison

Bernard Forthomme
L'A., franciscain, a publié précédemment un bel ouvrage, L'être et la folie (cf. NRT 123 [2001] 496); il assure maintenant, entre autres, un service d'accueil de personnes souffrant de difficultés psychiques. La culture la plus répandue actuellement réduit toute maladie à un fait techniquement traitable, chimique pour ainsi dire. La maladie perd ainsi un sens que la réflexion permet de récupérer en alertant sur un autre mode de l'envisager, d'écouter les corps souffrants. Dans la souffrance, c'est tout l'homme qui est mis en question, c'est la vie entière qui devient problématique. La phénoménologie rend attentif à l'émergence, dans la guérison, d'un événement spirituel qui est digne d'une action de grâce, car la guérison est en réalité le «signe d'une vie plus vivante» (p. 14) qui nous habite, et non seulement le rétablissement d'un équilibre chimiquement rompu.
Notre culture technicienne, née d'une vision dogmatique de la vérité, de l'assurance fantastique que donne tout savoir organisateur du monde, masque tout ce qui est de l'humanité dans la causalité mécanique. Mais la vérité de la maladie peut être entendue, «recevable et reçue» (p. 34), par les personnes qui souffrent. Origène avait déjà plaidé «pour une approche vraiment pastorale, curative ou médicinale de la vérité» (p. 33). Les guérisseurs de tout temps s'enferment dans l'horizon de la causalité, magique ou non, de toute façon manipulable. Mais Jésus avait une tout autre vision de la maladie: «c'est dans la guérison elle-même que Jésus provoque en première personne que se manifeste la proximité inouïe de Dieu tout autre en personne et des nouvelles relations qu'il instaurent entre les êtres, en vue du salut de toute une communauté et de la vie elle-même sise en elle» (p. 24).
Cette thèse fondamentale de l'A. illumine l'ensemble de son ouvrage. Le devoir de guérir est avant tout le devoir d'écouter celui qui, souffrant, voit croître en soi le savoir de sa dignité humaine; si elle n'épouse pas ce savoir, la médecine se fait destructrice. Il importe d'entendre la guérison comme un acte sacramentel, non pas au sens rituel des guérisseurs, mais en tenant compte, conformément à la théologie traditionnelle, de la multitude de ses plans, comme une «signification plurielle adressée à la raison et non seulement au sentiment, à l'imaginaire ou à la peur instinctive de mourir» (p. 69). L'oeuvre de guérison ne relève pas de la seule technique. L'A., qui a écrit aussi une thèse sur Lévinas (Une philosophie de la transcendance, Paris Vrin, 1979), insiste sur l'attitude droite du thérapeute: pour guérir, «il faut une condition indispensable du point de vue évangélique: le dépouillement de tout […]. Il faut être simple: être un homme vulnérable car il n'a pas de provision. Mais c'est un tel homme qui est capable d'instaurer une manière d'être et de recevoir […] des relations innovées» (p. 138). Est-ce autrement que le Christ, dans la tradition théologique, était «médecin», sans dégoût pour le malade et qu'animait une énergie accrue de sainteté pour surmonter le pénible sans le rejeter ou s'en séparer? Il y a une véritable spiritualité de la guérison, qui est humilité, obéissance, pauvreté, jeûne et chasteté (cf. p. 176), afin que la guérison soit un sacramental en vérité, une ouverture profonde au salut donné en Christ.
L'ouvrage, riche en humanité tout autant qu'en compétence, s'achève par quelques pages sur l'euthanasie qui «nie le mourir par la mort» (p. 246), qui manipule la mort au lieu de la recevoir comme un événement sensé qui appelle lui-même à un acte suprême de liberté. L'A., philosophe profond et à la grande culture, ne montre guère ses sources; on pourrait cependant penser ici à Claude Bruaire et à son «syllogisme» langage - liberté - désir (cf. p. 249), Claude Bruaire qui était lui aussi attentif à la qualité humaine de l'acte médical (cf. Une éthique pour la médecine, Paris Fayard, 1978). - P. Gilbert, S.J.

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