Cette chronique pourrait s’intituler : « De la survivance à l’éclat de la vie, en fouillant entre lectures et mémoire ». Si j’avais des responsabilités dans l’éducation à l’échelle européenne, je demanderais que non seulement tous les élèves de collèges et lycées, mais probablement aussi les étudiants et les adultes lisent deux livres d’un même auteur vivant. En somme, lecture obligatoire pour tout Européen. Non pas parce qu’il faut lire des livres de rescapés des camps, ce qui est le cas en l’occurrence, mais parce que le récit d’Élie Buzyn intitulé J’avais quinze ans. Vivre, survivre, revivre (Paris, Alisio, 2018, poche 2019) est d’une puissance extraordinaire derrière la plus désarmante simplicité. Le lire donne presque envie d’avoir l’énergie de son héros, un tout jeune homme, juif, de Łódź en Pologne précisément, face à la tragédie. Or, lorsque les choses se précipitent et que toute sa famille est embarquée à destination d’Auschwitz, directement cette fois – ils avaient pu auparavant échapper à la première rafle qui avait concentré tous les Juifs de Łódź dans le premier ghetto de l’Holocauste –, son frère, Avram, est froidement abattu le 7 mars 1940. Élie, qui a alors treize ans, parvient, en arrivant à Auschwitz avec le reste de sa famille, à se tirer d’affaire, une première fois : il profère une contre-vérité devant les autorités, car s’il avait dit vrai, à savoir son âge réel, treize ans, il n’aurait pas survécu, étant trop jeune pour rester. En se vieillissant de deux ans, il pouvait être engagé dans le travail forcé. Ce qui se passa, si bien que, la solidarité aidant – son père avait de vieux amis –, il parvint non seulement à assurer sa propre survie, mais encore à nourrir toute sa famille, qui ne comptait plus que son père, sa mère et sa sœur. Élie est d’ailleurs le seul qui survivra, en réchappant de manière miraculeuse à cette marche forcée dont la seule évocation est un cauchemar et qu’on a appelée « la marche de la mort » avec ses 80 km reliant Auschwitz à Buchenwald à parcourir les pieds paralysés par le froid. Élie parvient à destination, mais avec des blocs de glace en guise de pieds. Un médecin du camp prononce le verdict : il faut amputer ! Dans l’urgence, un de ses compagnons de malheur lui suggère au contraire un remède testé avec succès sur d’autres compagnons de route : tremper les pieds alternativement dans l’eau froide et dans l’eau bouillante. Ses camarades s’activent à faire chauffer de l’eau et à recueillir de l’eau froide et, grâce à cette solidarité, il échappe une fois de plus à la tragédie. D’ailleurs, dans son récit, Élie avoue le rapport entre le risque auquel il avait été exposé d’être amputé des pieds et le choix qu’il fut amené à faire longtemps après cet épisode : devenir chirurgien orthopédiste.

Marcher et encore marcher fut le salut d’Élie, deux fois jeune homme de quinze ans, la première fois alors qu’il arriva dans les camps et la deuxième au moment de ses vrais quinze ans. Le récit, qui, dans un tout autre registre, n’est pas sans rappeler La vie est belle, le film de Roberto Benigni, mériterait d’être porté à l’écran. Sa lecture – que j’ai moi-même effectuée d’une seule traite dans la journée où j’ai eu le livre entre les mains sans pouvoir le lâcher – évoque immanquablement ce jeune garçon, le fils de Benigni dans le film, qui réchappe au pire et qui dans la marche finale retrouve sa maman. Ce ne fut pourtant pas ce qui arriva en réalité dans l’histoire d’Élie Buzyn ! Toutefois, si…

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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