Sauver la chair ? Actes des journées d’étude des 30 et 31 mars 2023, Theologicum
(dir.) Florent Dumontier (dir.) Stéphane Beaubœuf (dir.) Marie-Caroline de MarliaveTeología - reviewer : Paul Gilbert s.j.
L’ouvrage envisage la « chair » de manières variées, sous-jacentes aux questions de la résurrection de la chair (non du corps, selon le lexique du credo) et de la kénose du Fils.
La 1re série d’art. considère la fragilité de la chair. Le mot « chair », très présent dans les Écritures avec des significations que détaille Béatrice Oiry, est utilisé une seule fois de manière métaphorique dans le premier Testament, au début du second Isaïe : la chair est comme « la fleur des champs ». La fragilité de la fleur sous le vent est évidente. Par contre, quand on parle des céréales, la métaphore va dans le sens de la vie et de la mort, et donc des choix éthiques. Stéphane Coviaux analyse 4 tableaux de Rembrandt qui manifestent la vitalité de chaque personnage, sans idéaliser la chair d’une femme mûre (Bethsabée), ni les cernes du peintre lucide sur lui-même et son âge, ni les attitudes de Jésus et des disciples d’Emmaüs lors de leur repas au soir de la résurrection. L’Incarnation du Fils s’accomplit dans l’humilité de ce réalisme humain. Bernard Klasen propose une phénoménologie de l’église qui donne un abri en s’implantant dans un ensemble où elle requiert une reconnaissance spéciale, un lieu où toute personne peut découvrir un élargissement de soi, une intériorité sans fermeture, ecclésiale. L’A. termine son étude en visitant la chapelle Palatine de Palerme. Rodolphe Olcèse commente les travaux de Jean Epstein, réalisateur mort en 1953. Le cinéma s’attache à des « choses » (un objet, un visage) dans des espaces réduits, hors du monde dans lequel elles disparaissent pour en révéler au contraire la luminosité. La fatigue du geste répété libère aussi le sens humain de la chair, ce qui rapproche Epstein de Simone Weil attentive à la chair de l’ouvrier usée par la répétition du geste qui révèle son humanité.
La 2e série d’art. se concentre sur des questions de christologie. « Oui, le Verbe parole est devenu chair / et il a campé parmi nous » (p. 94), comme Florent Dumontier aime traduire le verset de l’évangile de Jean, à la suite de Frédéric Boyer. Les explications de ce verset s’inspirent de grands théologiens comme Hans Urs von Balthasar, Karl Rahner, Joseph Moingt, Walter Kasper et Vincent Holzer. Elles concluent que « je serais moi-même renvoyé à “ma” chair comme à cette expérience d’ouverture irréductible à l’Amour de Dieu, dans “l’enjambement” entre attente prochaine et retard de la parousie » (p. 113).
Marie-Caroline de Marliave divise son exposé en 3 sections : « L’apport de la phénoménologie à l’intelligence de la chair » ; « La chair dans le rapport phénoménologie et théologie » (les références sont ici au colloque Castelli de Rome en 1998 sur « Incarnation », et au débat organisé à l’Institut catholique de Paris en 2001 sur le livre Incarnation de Michel Henry) ; « Sauver la chair ? La question posée par Pierangelo Sequeri à la phénoménologie ». Sequeri, théologien milanais, critique la traduction (dans les Méditations cartésiennes) du mot Leib par « corps organique » parce que, en donnant trop de poids au corps biologique, elle risque d’occulter l’œuvre de l’Esprit.
Pour la Lettre aux Hébreux, souligne Stéphane Beaubœuf, donner sa chair c’est se disposer à recevoir la vie. L’A. insiste sur le langage qui donne accès à ce donner-recevoir. Le langage spéculatif n’est pas adapté pour le dire. L’art. parle d’une « boucle causale récursive » (p. 153). Il parle aussi d’« un langage symbolique, qui mêle de manière analogique différents niveaux d’expérience, en l’occurrence celle de la révélation d’un sens total et celle du temps » (p. 154). Selon l’A., « une fois acquis son statut divin, seule l’incarnation, bien comprise, peut […] sauver la chair de Jésus et la nôtre avec » (p. 159). Voilà un très bel ouvrage, sensé et stimulant.