Dans ce livre au titre de roman, deux surprises nous attendent. Tout d’abord, Alain Damasio, auteur de science-fiction se fait essayiste, entre reportage (l’A. a visité la Sillicon Valley en famille pendant un mois), microsociologie, futurologie et philosophie (pas totalement, puisqu’une longue nouvelle dystopique clôture l’ouvrage). Ensuite, alors qu’on attend une charge technophobique, marquée par la subversion deleuzienne caractéristique de l’A., l’on aboutit à une approche nuancée. Ce déplacement géographique qui a aussi été un déplacement intérieur se traduit par un récit en trois temps, sous l’égide prophétique d’Amérique de Baudrillard (1986).
Les 4 premières chroniques, nettement technocritiques, se demandent si : le technococon tissé par le temple d’Apple n’a pas adopté la forme d’un anneau pour nous rappeler Sauron (« Un seul anneau pour les gouverner tous ») ; les voitures autonomes et connectées conjurent le corps et dopent la flemme ; le métavers et les autres problèmes de frontière conviennent à un immobilisme physique ; l’indécente proximité de Tenderlion, donc le quartier le plus misérable de San Francisco, et du siège de Twitter, donc du plus riche, tient à la disparition du lien, de l’altérité.
Mais les 2 chap. suivants content deux rencontres décisives de fan de la Tech et de la Digitalie : celle d’Arnaud Auger, qui le séduit par son hyperattention numérique à sa santé, mais qui, au final, semble sacrifier son corps organique aux trois autres corps que sont le décorps, le raccorps et l’accorps ; plus encore, celle du programmeur Grégory Renard, portraité en artiste et en artisan, qui l’oblige à sortir de l’application ingénue de la dialectique maître-esclave aux relations machine (aliénante)-homme.
Rédigée vingt mois après le retour de la terre digitale, la dernière chronique ménage donc une ligne de crête entre la technolâtrie (conduisant à la négation du corps, de la vie, du désir, selon une critique qui tient autant de Nietzsche que, sans le savoir, d’Henry) et la technophobie (oubliant que l’homme ne s’arrache à sa vulnérabilité que par la technique). Pour passer du pouvoir à la puissance, de l’IA à l’Intelligence Amie, l’A. propose, de manière inattendue et au fond, très classique, « un art de vivre avec les technologies » (p. 229), c.-à-d. une éthique, et une pédagogie : « éduquer à l’ancienne » (p. 230). L’on retrouve la créativité linguistique, qui double l’intérêt du contenu d’une permanente jubilation de lecture. Passons le règlement de compte facile et inargumenté contre le christianisme (p. 144) ou l’option pour le féminin pluriel (p. 313-314). En fermant le livre, ma principale question concerne la thèse de fond : peut-on échapper à une diabolisation de ce que l’A. appelle la « machination » quand on argumente contre la neutralité de la technique, que l’on refuse la distinction entre son être et son usage (p. 207-210) et quand on réduit l’artefact à une prothèse au lieu d’y contempler un enrichissement de la nature, une œuvre du génie humain et une possible aide à l’humanisation, en l’occurrence ici, ce que Teilhard appelait de manière inspirée sa plérômisation ? — P. Ide