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John Henry Newman, docteur de l’Église : son influence sur Henri de Lubac

Nouvelles théologiques | 01/09/2025 |  toutes les Nouvelles théologiques

Marie-Gabrielle Lemaire

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À l’occasion de la proclamation prochaine de John Henry Newman comme docteur de l’Église, la réception de sa pensée par Henri de Lubac est mise en lumière. Ce dernier y puise une source d’inspiration décisive, notamment sur l’organicité de la foi et le développement du dogme. Les parallèles biographiques entre les deux figures – incompréhensions, réhabilitations, cardinalat tardif – nourrissent une lecture spirituelle dense. Newman, à travers Lubac, contribue à préparer le renouveau théologique du concile Vatican II. Une filiation intellectuelle marquée par la fidélité ecclésiale.

Par décision du pape Léon XIV, annoncée le 31 juillet 2025, le saint britannique John Henry Newman (1801-1890) sera prochainement proclamé docteur de l’Église. Ce titre, attribué à ce jour à trente-huit saints seulement, distingue non seulement la sainteté de vie, mais l’apport décisif d’une doctrine pour l’intelligence de la foi. Cet événement fait écho à un autre geste, posé un siècle et demi plus tôt. En 1879, le pape Léon XIII avait créé cardinal celui qui, longtemps, avait été suspecté et incompris. Cette élévation n’était pas un honneur mondain, mais une réhabilitation et une reconnaissance. Par ce geste, le pape reconnaissait déjà la stature doctrinale de Newman, converti de l’anglicanisme et oratorien, et préfigurait la proclamation que l’Église universelle consacre aujourd’hui.

Pour comprendre cette décision, peut-être est-il intéressant de faire un pas de côté : on peut en effet mettre en lumière la manière dont un autre géant de la théologie, Henri de Lubac, a lu et compris Newman1. En rapprochant Newman d’Henri de Lubac, on découvre combien leur destin et leur doctrine se répondent. Tous deux furent soupçonnés puis réhabilités, tous deux trouvèrent dans l’Église leur vocation de témoins fidèles. Tous deux ont surtout transmis une intelligence de la foi marquée par l’organicité du mystère : la révélation comme un tout vivant, le dogme comme son expression progressive, et l’Église comme lieu de cette croissance. Lubac, en lisant Newman, trouva une source d’inspiration et de réconfort ; Newman, à travers Lubac, a préparé la théologie du XXe siècle et l’élan de Vatican II.

I Les premières affinités : Newman au cœur de la formation de Lubac

Henri de Lubac a plongé dans l’œuvre de Newman (et dans son anglais) à l’époque du Juvénat, en même temps, semble-il, que dans une lecture continue de l’Écriture et des Pères de l’Église2. Premier contact programmatique car, comme il l’écrira dans son premier maître-ouvrage lui-même programmatique on le sait , Newman avait perçu « la question de l’Écriture et de son intelligence spirituelle » dans son « lien essentiel à l’orthodoxie3 ». Ce lien « indissoluble » entre l’Évangile et l’Église constitue « la plénitude catholique4 ». Il allait ainsi, à la suite de l’ancien anglican, être saisi par la beauté de l’Église au contact de ses Pères5.

Plus tard, se souvenant de sa prise de conscience progressive « de la nature capitale » de l’articulation « des deux Testaments l’un sur l’autre », il la voyait, écrivait-il, « de mieux en mieux dominant toute l’histoire et toute la doctrine de l’Église, du premier siècle à nos jours ; je vérifiais par maints exemples le mot de Newman, disant qu’“il y a quelque chose de magnifique dans cet agencement6” ».

Initié, grâce à l’intelligence de ses formateurs, aux grandes pensées de son temps qui renouvellent la théologie, il n’est pas surprenant qu’il se soit intéressé précisément à ce théologien qui a traversé et fait traverser une Église moderne en crise7. N’en sera-t-il pas un peu de même pour le P. de Lubac, autour du Concile ? À la veille de la Seconde Guerre Mondiale, il « relit » pour le plaisir l’Apologia8 sans se douter qu’elle sera pour lui une véritable source d’inspiration et de soutien lorsque, quelques années plus tard, il aura, lui aussi, à défendre l’honneur de sa foi contre des accusations calomnieuses. Dans ses notes privées relatives à « l’Affaire de Fourvière », on trouve parfois une mention du cardinal Newman semée au milieu de ses propres tribulations. Ainsi ce bref propos qui résume à lui seul toute l’affaire : « N’avoir pas été compris : c’est bien là le fait9 », écrivait Newman, que Lubac cite dans ses notes personnelles en mai 1955 avant de commenter :

En tout petit, ainsi pour moi. Depuis très longtemps j’ai senti les malentendus, sans avoir jamais rencontré l’homme ou la circonstance qui m’eût permis de m’expliquer. Maintes fois on m’a supposé (et bien plus que je ne m’en doutais) des actes, des pensées, des intentions, des attitudes, des sous-entendus, qui n’étaient pas les miens.

II Parallèles de destin : incompréhensions et réhabilitation

Ses proches ne semblent pas pouvoir s’empêcher d’opérer quelques rapprochements. Ainsi Pierre Teilhard de Chardin qui, le 10 janvier 1953, suggère à son ami d’écrire son Apologia pro vita sua. Mais la seule idée d’écrire une apologie paraissait bien ridicule au P. de Lubac qui ne s’attribuait « pas assez d’importance pour cela10 ».

L’ultime ressemblance perçue entre les deux hommes, jusqu’ici du moins, apparaît au moment où le P. de Lubac est élevé au cardinalat. Son ami Hans Urs von Balthasar, également appelé à recevoir la barrette cardinalice, fait immédiatement le rapprochement : « on va vous comparer à Newman, ce qui honorera celui-ci11 ». De fait, on ne manqua pas de le faire, ainsi l’académicien Jean Guitton qui, en rendant hommage à son confrère, appelait Henri de Lubac « le Newman français » :

Sans cesse, depuis sa jeunesse, il m’a fait penser à Newman. Et cette semaine, plus encore. Newman, converti de l’anglicanisme, longtemps suspect sous le pontificat de Pie IX et que Léon XIII devait créer cardinal, alors qu’il allait atteindre quatre-vingts ans. Paul VI tenait Newman pour l’inspirateur de Vatican II comme l’avait été saint Thomas au concile de Trente. Un jour où je lui avais dit ma surprise d’un “chapeau” si tardif, il m’avait répondu : “Léon XIII a voulu mettre le sceau de l’Église sur un homme qui l’avait illustrée. Il était bon d’attendre le grand âge, où les œuvres sont presque complètes”. J’imagine que le père de Lubac a souri, quand il a su cette promotion surprenante. Il se souvenait de la première partie de sa vie, avant le concile, où il était dénoncé comme dangereux progressiste et de la seconde, après le concile, où il était désigné comme un conservateur très dépassé. Il était resté lui-même12.

Se laissait-il ainsi comparer à l’un des hommes qu’il admirait le plus ? Certainement pas : « vous avez tort d’évoquer à mon propos le grand nom de Newman ; il n’y a qu’un point sur lequel j’accepte la comparaison, et sur ce point c’est moi qui l’emporte : quand il fut fait cardinal, il avait 78 ans13 ».

Vers la fin de l’année 1989, suite à une mauvaise chute, le cardinal de Lubac est placé chez les Petites Sœurs des Pauvres. Fortement diminué, le jésuite ne saura pratiquement plus écrire et, bien que parfaitement conscient, souffrira d’aphasie. « Un détail matériel a frappé les visiteurs du Père de Lubac à la fin de son existence : Newman lui a été présent sous la forme inattendue d’une photographie14 ! », « la seule qu’il ait ainsi conservée jusqu’au bout15 ». Il gardait toujours sous les yeux le portrait du saint cardinal John Henry Newman16, avec qui donc, jusqu’à un point que nous ne saurons peut-être jamais dire, il a vécu cet ultime don de lui-même, pour l’amour du Christ et de l’Église.

III Une même vision organique de la foi

Dans cet amour d’ailleurs réside, sans aucun doute, la plus grande ressemblance entre les deux prêtres. Un amour qui fait sentir et goûter l’organicité du développement dogmatique. Impressionné par les Sermons universitaires de l’ecclésiastique londonien dont il admirait aussi « la générosité d’esprit17 », Henri de Lubac en cite cet extrait dans son ouvrage sur La Foi chrétienne :

Les croyances et les dogmes sont vivants dans l’Idée réelle qu’ils ont pour fin d’exprimer et qui seule existe en soi ; ils ne sont nécessaires que parce que l’esprit humain ne peut porter sa réflexion sur une telle Idée que de façon partielle et qu’il est incapable de la saisir dans son unité et sa plénitude, sans la répartir en une série d’aspects et de relations… Ils ne sont en somme que les symboles d’un Fait divin qui, loin d’être entièrement embrassé par cette série de propositions, ne serait ni épuisé ni sondé dans ses profondeurs par des milliers d’autres18.

Newman exprime ici une idée essentielle à laquelle le P. de Lubac revient quelques pages plus loin : « ce grand “Fait divin” dont parlait Newman, ce grand Fait dont les différents dogmes ne sont qu’“une sorte de projection”, […] “ne serait ni épuisé ni sondé dans ses profondeurs par des milliers d’autres19” ». Pour désigner ce « Fait divin », ce que Newman indique aussi en parlant de « la plénitude catholique20 », Henri de Lubac, tout au long de ses écrits également marqués par cette unité organique de la doctrine de la foi, parle aussi bien du « Dogme », du « Tout du dogme », du « Fait du Christ », du « Mystère ».

Celui-ci est le « Mystère du Christ », selon l’expression paulienne (Eph 3, 4), et à travers lui, le « Mystère de Dieu ». Le développement dogmatique reçoit de ce « Fait divin » son organicité en vertu de laquelle il lui est possible de progresser à l’intérieur de la plénitude de la Révélation close à la mort du dernier Apôtre. Dans cette intelligence de la foi, l’oratorien renverse les perspectives en embrassant la question dogmatique à partir du Mystère divin auquel les propositions dogmatiques renvoient et en assurant ainsi leur unité. Dans une lettre du 29 août 1963 au P. Stern, Henri de Lubac souligne cet apport essentiel de la doctrine newmanienne du développement, « pour permettre d’échapper à une difficulté dont bien des théologiens ne peuvent pas sortir, parce qu’ils ne voient pas l’unité de l’Objet révélé, ou même parce qu’ils la nient positivement21 ».

Pas plus que le « converti d’Oxford », Henri de Lubac n’a voulu être un « théologien », s’il fallait entendre par là quelqu’un qui prétend avoir saisi le Mystère de Dieu, plutôt que de se reconnaître saisi par Celui qui demeure insaisissable22.

Ce « renversement de perspective » qu’a opéré Newman dans sa manière de considérer le développement dogmatique à partir de son Endroit divin, a inspiré les propres réflexions du P. de Lubac dans sa théologie du dogme. Même si ce n’est pas vers les écrits newmaniens qu’il se tourne quand il est amené à y consacrer un article en 194823, il dit bien plus tard au sujet de cet article que, « pour le fond », il se situait « dans la ligne de Newman24 ».

Histoire et Esprit, de 1950, cite d’ailleurs généreusement l’auteur de l’Essay on the Development qui, précisément dans cet ouvrage, constate que « l’usage de l’Écriture en son sens spirituel est une des caractéristiques principales de l’enseignement dans l’Église25 ». Tant et si bien que « le sort de l’interprétation mystique et celui de l’orthodoxie sont liés26 ». Newman, qui appréciait également Origène, avait compris qu’« on ne saurait faire, pour ainsi dire, la carte de l’Écriture ». Tout ce que nous croyons savoir de l’Écriture nous assure plutôt qu’« au terme de notre vie », celle-ci sera encore une forêt vierge27.

C’est néanmoins dans la Méditation sur l’Église qu’on trouvera le plus grand nombre d’allusions à John Henry Newman, toujours « grand » à ses yeux, lui qui se tourna vers l’Église catholique en raison de ce qu’elle est, et non pas en raison d’un quelconque attrait pour les hommes qui la composent. Il savait bien qu’au milieu d’eux, il ne pourrait jamais être qu’un « paria ». Au plan strictement humain donc, « c’est absolument vers le désert » qu’il se tournait en se convertissant au catholicisme. Et le P. de Lubac de commenter : « encore ne prévoyait-il pas toutes les épines qui devaient le meurtrir dans la traversée de ce long désert28 ! ». Si petitement comparable à Newman qu’il pouvait se sentir, le P. de Lubac trouvait certainement auprès de cet oratorien éprouvé un réconfort spirituel d’envergure. Et c’est « à la célèbre péroraison du Sermon de Saint-Mary, dans lequel Newman présentait ses tristes adieux à l’Église anglicane », que Lubac faisait allusion, mais d’une façon « retournée », lorsqu’il exprimait son « humble et confiante supplication » à l’Église sa Mère en ces termes :

Mère clairvoyante, quelles que soient les ombres que l’Adversaire s’acharne à répandre, elle ne peut pas ne pas reconnaître un jour pour siens les enfants qu’elle a engendrés, elle aura la force de se réjouir de leur amour, et eux, ils trouveront sécurité entre ses bras29.

Marie-Gabrielle Lemaire

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1 Ce texte reprend en substance l’article de l’A. publié en 2019 dans le Bulletin de l'Association de Lubac.

2 Georges Chantraine, Henri de Lubac, t. II, Les années de formation (1919-1929), p. 102. Il ne se rendra à Oxford qu’en 1974. Il en visite les magnifiques collèges universitaires, rempli du souvenir de John Henry Newman (CAECHL 679).

3 H. de Lubac, Catholicisme (1938), OC VII (désormais C), p. XII, où Newman, comme ailleurs dans l’œuvre lubacienne, est cité avec Moehler [...], C, p. 442.

4 C, p. 433.

5 Cf. H. de Lubac, Méditation sur l’Église (1952), OC VIII, Paris, Éd. du Cerf, 2003 (désormais ME), p. 213.

6 Mémoire sur l’occasion de mes écrits (1989), OC XXXIII, Paris, Éd. du Cerf, 2006 (désormais MOÉ), p. 149.

7 On sait par exemple que le P. Rousselot a été un inspirateur décisif pour le P. de Lubac […].

8 CAÉCHL 69955 H-G 23.06.39 ; « il y a là des pages qu’on ne se lasse jamais de relire ».

9 Propos que tient Newman, le 8 janvier 1860 […], Cahiers de Fourvière, p. 571.

10 Pierre Teilhard de Chardin, Lettres intimes […], Paris, Aubier-Montaigne, 1974 […].

11 Lettre du 5 janvier 1983, CAÉCHL 5708.

12 Le Figaro du 17 septembre 1983 ; Henri de Lubac, t. IV, p. 687.

13 CAECHL 633 (H – l’abbé Germain Mac’Hadour 11.02.83). Henri de Lubac, t. IV, p. 675-676. Lubac, lui, fêtait le 21 février 1983 ses 89 ans, l’âge auquel Newman décéda.

14 Pierre Clavel, président de l’Association française des Amis de John Henry Newman, Études newmaniennes n°9 (1993), p. 5.

15 Témoignage du P. Joseph Paramelle, dans les Études newmaniennes n°9, p. 5.

16 Voir notamment le témoignage du P. Marcel Audras, Henri de Lubac, t. IV, p. 730.

17 H. de Lubac, Les Églises particulières dans l’Église universelle, suivi de « La Maternité de l’Église » (1971), OC X, Paris, Éd. du Cerf, 2019, p. 116 et 321.

18 Discours universitaire du 2 février 1843, cité dans H. de Lubac, La Foi chrétienne. Essai sur le Symbole des Apôtres (1970), OC V, Paris, Éd. du Cerf, 2008, p. 275.

19 H. de Lubac, La Foi chrétienne, p. 283. En vertu de cet unique Fait divin, « tout dogme, quelle que soit son importance relative, s’impose absolument », commente le P. de Lubac.

20 C, p. 393-395 publie un texte de Newman sous le titre « La plénitude catholique ». On retrouve l’expression dans H. de Lubac, Le Mystère du surnaturel (1965), OC XII, Paris, Éd. du Cerf, 2000, p. 211.

21 Jean Stern, « Souvenirs d’un disciple », Études newmaniennes n°9 (1993), p. 9.

22 Le P. de Lubac recopiait une phrase latine de Newman, le 10 mai 1965 : « Cum bene mihi sim semper conscius me non esse theologum… » ; « Comme je suis toujours bien conscient de ne pas être théologien ». Il commentait : « C’est par ce genre de “non-théologiens” que la théologie reçoit les greffes les plus vivifiantes », MOÉ, 174 ; CAÉCHL 58503 ; Henri de Lubac, t. IV, p. 412.

23 H. de Lubac, « Le problème du développement du dogme », RSR 35 (1948/1), p. 130-160, qui ne cite Newman qu’au début et incidemment.

24 MOÉ, p. 64. Jean Stern fera sous la direction du P. de Lubac une thèse doctorale sur Bible et Tradition chez Newman. Aux origines de la théorie du développement, Paris, Aubier, 1967, coll. « Théologie » n° 72. Il témoigne dans le numéro des Études newmaniennes déjà évoqué.

25 H. de Lubac, Histoire et Esprit. L’intelligence de l’Écriture d’après Origène (1950), OC XVI, Paris, Éd. du Cerf, 2002 (désormais HE), p. 38.

26 HE, p. 104, faisant référence à « la remarque de Newman ». […] « en allégorisant les textes bibliques, les Pères reprenaient un usage dont l’Écriture elle-même a donné l’exemple », HE, 403 (90).

27 Cf. HE, p. 329 (218) et 433 (209), citant Newman, Développement du dogme chrétien, c. 2, sect. I, n. 14.

28 ME, p. 269, citant la lettre de Newman à Kebbe (21 nov. 1844). Voir aussi ME, p. 273-274.

29 MOÉ, p. 308 ; ME, p. 238.

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