À propos d’Emmanuel Tourpe, Politique de l’amour. Une théorie sociale chrétienne, Paris, Cerf, 2026, 344 p., 24,90 €. ISBN 9782204170970.
Emmanuel Tourpe propose un diagnostic incisif de l’impasse moderne et refuse à la fois l’antimodernisme stérile et la théologisation du politique, plaidant pour une logique de communion qui respecte l’autonomie propre de la sphère politique. Il esquisse ainsi une « politique de l’amour » d’inspiration chrétienne, capable de revitaliser le politique sans le dissoudre dans le théologique.
Comment sortir de l’impasse dans laquelle le politique semble être aujourd’hui enfermé ? Comment rendre compte des raisons de cette situation ? Quels sont les remèdes à apporter ? Exprimés ainsi, ces questionnements pourraient être considérés comme relevant de la platitude la plus banale. Ce sont pourtant ceux qui ont guidé Emmanuel Tourpe, philosophe bien connu de cette revue, dans un livre intitulé Politique de l’amour. Une théorie sociale chrétienne, qui fera date.
Pour le formuler un peu plus précisément, dans la partie diagnostics de son livre, Emmanuel Tourpe montre avec finesse que la modernité est partie d’une erreur de perspective, que l’on peut faire remonter au nominalisme, et assurément aux théoriciens du contrat social : faire de la société un artifice au service de l’individu qui sera de plus en plus atomisé, tant en pensée qu’en réalité. Cette faute originelle a conduit jusqu’à la décomposition de cette même modernité dans l’idéologie woke, dont l’auteur fait l’autopsie – car elle plus morte que vivante – avec nuance, sans tomber dans cet antiwokisme primaire qui rentre dans le jeu de ses adversaires en opposant à une folie une réaction sans réflexion. Mais, et c’est là où se manifeste la finesse du propos, jamais Tourpe ne cède à un antimodernisme de principe dont il sait trop l’impuissance, ni à une quelconque mythification de la pensée classique. On pourrait sur ce dernier point lui faire le léger reproche d’être un peu trop sévère avec Aristote et de le juger peut-être un peu trop au regard de critères contemporains. Car quand Aristote dit que le politique repose sur l’amitié, certes, il réserve celle-ci aux citoyens athéniens – en excluant de facto femmes, « métèques » et esclaves – mais en ne faisant pas de distinction entre les citoyens de la politeia. Cette mince réserve n’est d’ailleurs formulée que pour aborder le plus ambitieux dans l’ouvrage d’Emmanuel Tourpe : la perspective.
I Préserver les ordres
Disons-le sans détour, il s’agit de penser une logique de communion, et donc une politique de l’amour (que nous pensons n’être pas si loin de la visée aristotélicienne). Mais ici vient s’insérer ce qui est le plus passionnant dans ce livre foisonnant et débordant d’idées stimulantes et originales : que veut dire penser une politique de la communion et de l’amour quand on est un auteur chrétien ? Serait-ce céder à une confusion théologico-politique qui pourrait à son extrême évacuer le registre du politique pour celui du spirituel ? Que nenni ! Et avec une remarquable qualité de lecture des textes qu’il cite, l’auteur vient dire ce qui le sépare de la vision du courant Radical Orthodoxy de John Milbank qui présente une vision critique passionnante de la modernité, mais qui théologise la chose politique d’une manière qui finit par rendre la visée abstraite. Il adresse d’ailleurs le même reproche à Gaël Giraud, et aurait pu le faire de la même manière pour William Cavanaugh. La sphère du politique se doit d’être préservée et si le politique doit être revitalisé par une logique proprement trinitaire de communion, ce ne peut être en l’absorbant dans l’ordre théologique, mais en préservant son ordre propre. Nous reformulons le propos de l’auteur, de manière moins métaphysique que lui, en espérant ne point le trahir.
C’est peut-être ici que se situe le point de suspension du livre, c’est-à-dire celui qui laisse le lecteur avec une légitime interrogation et le désir de poursuivre la réflexion. Non pas qu’Emannuel Tourpe se déroberait aux questions concrètes : la réponse à la vision caricaturale de l’ordo amoris véhiculée par M. Vance est, par exemple, d’une précision chirurgicale. Mais il demeure quelque peu difficile à envisager ce que pourrait être concrètement une politique de l’amour dans un monde déchristianisé, qui ne céderait ni à la théologisation du politique, ni à la sécularisation au sens du refus de laisser les principes évangéliques infuser l’action politique.
II Aimer ensemble ?
Il serait prétentieux et ridicule de la part de l’auteur de cette recension de vouloir faire croire en quelques lignes qu’il pourrait dépasser la visée du livre d’Emmanuel Tourpe. Mais, il se pourrait qu’un auteur comme Augustin nous aide à continuer à la formuler, notamment dans la définition de la cité dans La Cité de Dieu comme « le rassemblement d’êtres raisonnables poursuivant dans la concorde des biens qu’ils aiment » qui nous dit que le politique relève d’abord du fait d’aimer ensemble. La question politique qu’il est urgent de poser aujourd’hui n’est-elle pas en effet celle de ce que nous aimons ensemble ? Ce peut être l’argent et le confort ; la sécurité ou la liberté ; notre pays ; la justice et la charité… Tous les types d’amour ne se valent pas, mais ils peuvent fonder une cité. Et si pour Augustin, il ne fait pas de doute que le rôle du chrétien en politique est d’être le sel de la terre, c’est-à-dire d’élever le niveau des biens que nous visons, il est certain que chacun de ces biens n’obéit pas à une logique de communion. Ce qui nous amène à la question qui a été celle qui nous a traversée durant toute la lecture passionnée de ce livre puissant : comment faire advenir cette logique de communion ? Suppose-t-elle une metanoia qui semble loin d’être acquise dans nos sociétés individualistes et polarisées ? Peut-elle germer dans la modestie de quelques actes d’amour ? Est-elle enfin possible autrement que de manière nécessairement imparfaite dans un monde abîmé par le mal, dont nous savons qu’il est l’héritage d’un péché d’origine qui porte la marque de la division ? A ces questions, il ne saurait à notre sens y avoir de réponse catégorique. Mais assurément, la réflexion d’Emmanuel Tourpe, dans ce maître-livre, vient donner à penser comme peu savent le faire. Elle vient redonner à la pensée politique l’horizon du bien – et donc de l’amour – que la modernité avait jugé inatteignable, mais sans lequel aucune vision politique n’est possible.