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Que fait le travail à l’homme ? Simone Weil, Jean-Paul II et Karl Marx. À propos d’un article de Perrin Lefebvre s.j.

01/05/2026 |  toutes les Nouvelles théologiques 

Alban Massie s.j. Perrin Lefebvre s.j.

 

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À l’occasion de la fête du travail, on peut lire dans le dernier numéro de la Nouvelle revue théologique une réflexion particulièrement éclairante sur la signification du travail humain. Dans un article dense et structuré (accès libre et gratuit du 1er au 8 mai 2026), le père Perrin Lefebvre, jésuite et professeur à l’Université de Namur, met en dialogue trois figures majeures : Simone Weil, Jean-Paul II et Karl Marx.

 

Écoutez le podcast "Les dialogues théologiques" : 

 

Trois penseurs, trois contextes historiques, trois approches du travail – mais une même interrogation fondamentale : que fait le travail à l’homme ?

Dès l’introduction de son article, Perrin Lefebvre, jésuite, docteur en économie, enseignant à l’Université de Namur, situe l’enjeu contemporain de cette question. À l’heure des transformations profondes du monde économique – mondialisation, mutations des formes d’organisation, développement de l’intelligence artificielle – il devient nécessaire de revenir à ce que l’Organisation internationale du travail désigne comme « un régime de travail réellement humain » . Loin d’être abstraite, cette interrogation engage la compréhension même de la dignité humaine.

Pour l’aborder, Perrin Lefebvre convoque trois auteurs dont la réflexion sur le travail s’enracine dans une expérience vécue.

Karl Marx (1818–1883), philosophe et économiste, analyse les transformations de la société industrielle naissante. Il met en lumière un phénomène décisif : l’aliénation du travailleur. Dans le système capitaliste, le travail, qui devrait être une activité d’accomplissement, devient une expérience de dépossession. Le travailleur se trouve séparé du produit de son travail, mais aussi du sens même de son activité ; il ne se reconnaît plus dans ce qu’il fait. Cette analyse a profondément marqué toute la pensée sociale ultérieure.

Simone Weil (1909–1943), philosophe française, se distingue par une démarche singulière. Refusant de se limiter à une approche théorique, elle choisit d’entrer en usine pour éprouver concrètement la condition ouvrière. Cette expérience constitue pour elle un choc existentiel. Elle découvre à quel point certaines formes de travail peuvent briser intérieurement celui qui les accomplit. Elle écrit ainsi, dans une lettre célèbre, que le travail en usine a détruit en quelques semaines les fondements mêmes de son sentiment de dignité. Mais cette épreuve ouvre aussi, chez elle, une réflexion plus profonde : le travail apparaît comme une confrontation à la nécessité, susceptible de devenir un lieu d’attention et même de vie spirituelle.

Jean-Paul II (1920–2005), enfin, apporte une troisième perspective. Avant son pontificat, Karol Wojtyła a lui aussi connu le travail manuel dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Cette expérience marque durablement sa pensée. Dans l’encyclique Laborem exercens (1981), il développe une vision du travail centrée sur la dignité de la personne. Il affirme que la valeur du travail ne réside pas d’abord dans ce qu’il produit, mais dans le fait qu’il engage un sujet humain. « Le premier fondement de la valeur du travail est l’homme lui-même », écrit-il, insistant sur la dimension subjective du travail.

C’est précisément sur ce point que Simone Weil et Jean-Paul II se rejoignent, comme le souligne Perrin Lefebvre : tous deux considèrent que le travail est avant tout une activité humaine. Il ne se définit pas d’abord par son résultat, mais par son rapport à celui qui l’accomplit. Simone Weil l’exprime de manière particulièrement nette : « Ce n’est pas par son rapport avec ce qu’il produit […] mais par son rapport avec l’homme qui l’exécute » que le travail prend sa valeur . Cette convergence constitue, selon l’auteur, le « point commun le plus fondamental » entre les deux approches.

Cependant, cette compréhension du travail est constamment menacée. L’article met en évidence une inquiétude partagée par Simone Weil et Jean-Paul II : celle d’une inversion des moyens et des fins. Lorsque le travail est réduit à une marchandise, évalué uniquement en fonction de sa productivité, la dimension humaine disparaît. Simone Weil en vient à décrire une humanité « ravalée à être la chose de choses inertes », tandis que Jean-Paul II dénonce une situation où l’homme est traité « comme un instrument » . Dans les deux cas, le diagnostic est clair : une économie qui absolutise la production finit par déshumaniser le travail.

L’analyse marxienne de l’aliénation permet de comprendre les mécanismes de cette dégradation. Comme le rappelle Perrin Lefebvre, le travail devient aliéné lorsque le producteur est « séparé à la fois de son produit et de son propre rôle comme producteur » . Le travail cesse alors d’être un lieu d’accomplissement pour devenir un lieu d’étrangeté à soi.

Jean-Paul II reprend ce diagnostic, mais en le déplaçant. L’aliénation ne doit pas être comprise seulement en termes de propriété ou de structure économique, mais comme une atteinte à la participation de la personne. Elle est, selon l’expression reprise par l’auteur, « l’antithèse de la participation » . Ce qui est en jeu, c’est la capacité du travailleur à être sujet de son action, à se reconnaître dans ce qu’il fait.

Simone Weil, pour sa part, adopte une perspective différente. Elle met au premier plan la dimension de nécessité inhérente au travail. « La mort et le travail sont choses de nécessité et non de choix », écrit-elle . Le travail est confrontation à une réalité qui résiste, à un ordre du monde qui ne dépend pas de la volonté humaine. Mais c’est précisément dans cette confrontation que peut se déployer une forme d’attention au réel. L’article résume cette intuition en une formule suggestive : pour Simone Weil, le travail peut devenir une forme de contemplation .

Cette divergence se prolonge sur le plan théologique. Jean-Paul II interprète le travail comme participation à l’acte créateur de Dieu : l’homme, en travaillant, transforme le monde et accomplit sa vocation. Simone Weil, au contraire, comprend la création elle-même comme un acte de renoncement. Dieu, écrit-elle, fait exister le monde « en consentant à ne pas y commander » . Le travail humain devient alors participation à cette logique kénotique, marquée par le dépouillement et l’attention.

Enfin, l’article aborde la question décisive de la souffrance au travail. L’expérience de Simone Weil révèle à quel point certaines conditions de travail peuvent détruire intérieurement la personne. Mais elle introduit une distinction essentielle : certaines souffrances sont inhérentes au travail lui-même, tandis que d’autres, « socialement ajoutées », sont injustes et doivent être combattues . Cette distinction permet d’éviter toute sacralisation naïve de la souffrance, tout en reconnaissant la profondeur existentielle du travail.

Au terme de cette analyse, Perrin Lefebvre met en lumière à la fois une convergence et une divergence. Convergence, d’abord : le travail est au cœur de la dignité humaine et ne peut être réduit à sa dimension économique. Divergence, ensuite : là où Jean-Paul II insiste sur l’autodétermination et la participation, Simone Weil met en avant la contemplation et le consentement à la nécessité. Quant à Marx, il demeure l’interlocuteur critique qui oblige à penser sans relâche les conditions sociales du travail.

Ainsi se trouve posée, avec une acuité renouvelée, une question essentielle : les formes contemporaines du travail permettent-elles encore à l’homme de se réaliser comme personne ?

Alban Massie s.j.

Lire l'article complet de Perrin Lefebvre, en accès libre et gratuit du 1er au 8 mai 2026: Simone Weil et Jean-Paul II, penseurs du travail et lecteurs de Karl Marx, NRT 148-2 (2026), p. 221-238.

Sur la théologie du travail, voir par exemple :

Yves Ledure scj, L'encyclique de Jean-Paul II sur le travail humain, NRT 105-2 (1983), p. 218-227

Henri Rondet s.j., Éléments pour une théologie du travail, NRT 77-1 (1955), p. 27-4 ; Éléments pour une théologie du travail (suite), NRT 77-2 (1955), p. 123-143 

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