Les « Nouvelles théologiques » | 02 | juin 2024 |
Moltmann après Moltmann. Un théologien incontournable, une théologie excédable
Emmanuel Tourpe
Les hommages à Jürgen Moltmann (1926-2024) se multiplient depuis son décès, quelques-uns sans très bien savoir ce qu’une lointaine théologie du XXe siècle lui doit précisément, la plupart en rabâchant qu’il fut le « théologien de l’espérance ».
Ce qu’il apporta à la théologie du siècle passé est si considérable qu’en être le comptable est une tâche impossible, tant son influence sur l’œcuménisme, la théologie de la libération, la pneumatologie, l’ecclésiologie, la théologie trinitaire, la christologie a été déterminante bien au-delà de la Réforme.
Le réduire au théologoumène de l’espérance est si étonnant que l’on doit, dans le présent hommage, en prémunir le lecteur. Les théologiens contemporains « de l’espérance » sont nombreux : Wolfahrt Pannenberg, Gerhard Sauter ou même Emmanuel Durand peuvent prétendre au titre, sans même citer le Péguy du Porche. De manière générale, tout théologien qui sort du débat mortel entre Bultmann et Barth, concentrés l’un sur le présent horizontal, l’autre sur le présent vertical, de Dieu, est un théologien de l’espérance. Même Balthasar – qui exécute la Théologie de l’espérance (1964) en quelques lignes dans sa Theodramatik : « Moltmann utilise le schéma de Bloch »[1]) – appartient à ceux qui ont donné un tour foncièrement eschatologique à la théologie. Tout théologien qui se respecte est un théologien de l’espérance.
Ce qui a fait la contribution incomparable de Moltmann n’est pas là. Cela tient plutôt, au contraire et avant tout, à un trio admirable. Trois fondements que Moltmann opposa avec force à la lecture marxiste de l’histoire comme à la théologie politique d’un Johann Baptist Metz : contrairement à celles-ci, il ne dissout pas Dieu dans le politique et l’action humaine, mais il engage celle-ci à partir de ce qui la fonde. D’autre part, il n’a pas seulement une visée anthropologique, mais c’est la création tout entière qu’il prend en vue. L’histoire dont il parle implique la nature.
On ne comprend donc ce théologien majeur qu’à partir de là précisément : où fonder une théologie de l’histoire prise selon toutes ses dimensions ? La réponse de l’école Przwywara-Balthasar fut claire : dans le Christ, analogie concrète, paradoxe des paradoxes. Avec le risque conséquent, concernant ces deux-là, de rester au balcon du déroulé concret de l’histoire – aperçue abstraitement depuis des principes.
La réponse de Moltmann est complémentaire, et fut d’ailleurs plus marquante. Saisie moins à partir de l’athée Ernst Bloch que du résistant Erik Peterson. Il y a trois piliers, donc, à une théologie de l’histoire, à l’origine, au centre et dans le devenir.
Dans la Trinité elle-même, en amont, à l’origine, dont l’histoire est empreinte et image. C’est la leçon de Trinité et Royaume de Dieu (1986). Et cela justifie que le meilleur ouvrage sur Moltmann en français s’ouvre par un chapitre trinitaire et non eschatologique[2]. Le regard de Moltmann n’est pas seulement orienté vers les fins dernières mais aussi vers son archè. Non pas donc à partir d’analogies psychologies de la Trinité, mais bien d’une compréhension sociale, dans les relations mêmes, de la vie trinitaire pensée comme communion. La contribution trinitologique de Moltmann est par ailleurs décisive puisque, par rapport au renforcement hypostatique promu par Rahner sous une espèce modaliste et par Balthasar avec un risque tritheiste, il marque mieux (que le premier en tous cas) l’unité substantielle des Personnes entre elles grâce à son insistance sur la périchorèse lue comme communion. Sans cette compréhension trinitaire de Moltmann on passe à côté de l’essentiel.
Sur la Croix, cœur et centre de l’histoire, dans Le Dieu crucifié (1972) : Croix qui permet de dépasser l’horizon limité de la société humaine et d’inscrire la contradiction du mal dans l’histoire vue du point de Dieu même.
La perspective de Moltmann s’inscrit bien sûr en partie dans l’héritage luthérien mais il la rééquilibre aussitôt par une intégration intégrale de la Résurrection dans sa lecture christologique. Le point est important et l’on peut le dire encore autrement : Moltmann ne dissocie pas Résurrection et Crucifixion, ce qui lui permet de toujours mesurer le regard prospectif sur les fins dernières par un regard rétrospectif sur l’implication de Dieu dans la souffrance du monde. L’espérance et la Passion ne sont pas dissociées, il n’existe pas de Grand Soir intramondain.
Dans le déploiement historique à partir de l’Esprit, vers la fin des temps, dans une perspective à la fois écologique (Dieu dans la création, 1985), politique, et ecclésiale et œcuménique (L’Église dans la force de l’Esprit, 1991). L’insistance, précoce eu égard à son époque, de Moltmann sur l’Esprit Saint, joint à sa compréhension très radicale de l’Église comme communion – un « communisme chrétien » (The source of Life, 1997) – fut détonante et prophétique.
Le propos de Moltmann est donc moins une théologie de l’espérance, si l’on veut dire par là une théologie eschatologique et des fin dernières, qu’un propos déterminé sur la « venue de Dieu » (1995) trinitaire, christologique et pneumatologique. Les trois dimensions sont co-essentielles et l’on ne peut dissocier l’ouvrage central sur l’espérance des autres contributions. L’action humaine dans l’histoire, qui est le point de départ (et non le point d’arrivée) de Moltman, y compris politique y est à la fois justifiée et relativisée par cette origine, ce centre et cette fin. L’espérance n’est donc le propos de Moltmann que si on la saisit « depuis en haut », selon les trois modalités de l’origine, du milieu et de la fin. L’eschatologie qu’il envisage n’est pas une doctrine de la fin de l’histoire mais du fondement de celle-ci. Il retourne cette histoire humaine considérée dans son origine trinitaire, dans son centre christologique, et dans son moteur pneumatologique, au point de vue de Dieu. Moltman est un théologien de l’histoire, et non de la fin de l’histoire. Il ne peut être compris comme théologien de l’espérance que si l’on considère celle-ci comme une vertu de regarder en arrière, au centre, et à la fin à la fois l’action de Dieu dans l’histoire qui vient soutenir, promouvoir, donner sens et limites à tout action humaine qu’elle soit politique, écologique ou ecclésiologique.
Il reste que cette immense théologie de l’histoire, opposée au marxisme, n’est probablement pas allée au bout de ce qu’implique la communion trinitaire, l’amour du Christ sur la Croix et l’amour de l’Esprit. Apercevoir cette triple fin des temps du point de vue de l’espérance n’est qu’un commencement. Il faut encore monter la note plus haut. Écrire Moltmann après Moltman et aller jusqu’au bout de ce qu’il a désigné comme réalités eschatologiques : ce sera la tâche d’une génération que de passer encore un cran, d’aller à l’espace supérieur, où ce sera la charité qui exercera le mieux cette théologie de l’histoire. La Trinité comme communion d’amour fonde l’existence ; le Cœur ouvert du Christ est au centre de l’histoire ; l’Esprit comme amour soulève l’action humaine dans la communion des saints et dans un projet politique fondé sur la charité. Ce sera cela, Moltmann après Moltmann : une théologie de l’histoire qui sera une théologie de la charité d’abord, et non de l’espérance seulement, alignant périchorèse, sotériologie de la miséricorde, et une compréhension à la fois de l’Église et de la politique comme communion. Ce sera rendre hommage à Moltmann que de porter sa théologie de l’histoire au degré plus ardent dont la seule espérance ne rend pas compte, et que l’amour seul peut apercevoir. Si vraiment la Trinité est un programme politique, ce sera dans l’ordre de la charité.
Emmanuel Tourpe
[1] H.U. von Balthasar, La Dramatique divine, IV, Namur, Culture et Vérité, 1983, p. 150.
[2] H. Goudineau-J.-L. Souletie, Jürgen Moltmann, Paris, Cerf, 2002.
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