Ce grand silence des prêtres

J. Kamp
Teologia - Census taker : Jean Radermakers s.j.
Vêtu de deuil avec un liseré de sang, ce livre semble sonner le glas du sacerdoce. Il se présente comme «témoignage»; comme tel, il respire la sincérité et est inattaquable. L'A. nous raconte sa vie de prêtre, depuis sa formation jusqu'à sa mise à l'écart. Il nous confie en même temps comment il a perdu la foi traditionnelle. Il a conscience d'instituer une critique radicale, mais il croit faire oeuvre de vérité, fidèle au dynamisme de la raison comme faculté de penser librement… Il court un risque, mais avec pertinacité, encouragé par les auteurs qui l'inspirent: Kant et Hegel, Bultmann, Drewermann, Gauchet, Küng, etc. Dommage qu'il n'ait pas consulté des philosophes ou théologiens de l'intérieur de la foi, comme Blondel, Ricoeur, Rahner, Sesboüé ou Labbé, qui eussent pu l'éclairer! Mais l'A. a travaillé seul, fonçant unilatéralement dans le rationalisme. Toute sa vie témoigne de cette obstination. Nous nous trouvons ainsi devant une pensée humaniste, séculière, forcément réductrice, intéressante néanmoins parce que décapante en démasquant les faux-fuyants et en amenant de vraies objections. S'il est vrai que l'homme s'interroge sur le sens de sa vie à partir de ce qu'il est et de ce qu'il vit, et s'il peut découvrir en son être quelque chose de la Présence divine, il n'est pas enfermé dans son monde naturel. Il peut entrer en dialogue, en Alliance, avec cette Présence qui se donne à lui tout en demeurant «autre».
L'A. refuse la Révélation parce qu'il la comprend mal; une vraie connaissance de l'Écriture et de l'herméneutique actuelle aurait pu l'aider. La foi judéo-chrétienne ne s'appuie pas sur un aérolithe mythologique, mais sur une Présence qui affleure en l'homme et qui conduit son esprit et son coeur, progressivement, à la découverte, bien historique, du Dieu unique, dont Jésus nous a dévoilé l'intimité. Cette intimité ne se confond pas avec la propre identité de l'homme, ou le «sens» qu'il dicte à sa vie; elle se donne comme «filiation divine» qui invite à un acquiescement. Les termes de l'histoire disent cela beaucoup mieux que ceux d'une idéologie abstraite. Mais pour l'admettre, il faut une conception de l'histoire qui ne soit pas positiviste, et une perception de Dieu née d'une rencontre personnelle. Les débuts de l'exégèse biblique scientifique ont aussi amené certains commentateurs à mettre leur foi en question. Tentation qui peut être salutaire dans la mesure où elle aboutit à un dépassement. Au lieu de jeter par-dessus bord les récits bibliques pris à la lettre, sans approfondir la dimension symbolique et le fonctionnement du langage, il eût mieux valu, après une première approche des philosophes du soupçon et de la modernité, réfléchir à l'intérieur de la foi et tenter de comprendre comment l'obéissance à un Dieu «surgi d'en-haut» constituait en fait la libération intérieure. Il est significatif que l'A. ne dise pas grand-chose sur la prière et rien sur la contemplation, comme si l'adoration, la louange et le dialogue avec Dieu étaient inexistants ou illusoires. Il mobilise son attention sur l'action caritative engagée!
Tout n'est cependant pas à rejeter dans ce livre, malgré les hérésies qu'il véhicule (et qu'il concède) et les erreurs d'une réflexion trop courte. Loin de là! Je conseillerais même sa lecture aux évêques, aux responsables et aux professeurs de séminaires. Car, chemin faisant, il dénonce des erreurs de parcours, des maladresses parfois coupables de la hiérarchie, des négligences dans la formation. Il est vrai que la désaffection actuelle pour les choses de la foi vient de la mise en question de toute forme de religion, qui s'origine dans le modernisme et l'humanisme: quand on ne perçoit plus Dieu comme une personne, on est forcément réduit à sa nature humaine. Pareille lecture pourrait même être bénéfique si elle nous fait rechercher, non une parade ou une réfutation, mais une refonte réelle de notre foi, dont le contenu, détaillé dans le symbole des apôtres, est une histoire, non une idéologie, fût-elle de charité. La pratique évangélique est oeuvre de l'Esprit Saint en nous. Aujourd'hui, la modernité s'insinue insidieusement dans les trois religions monothéistes pour les ramener à une religion naturelle. Les jeunes sont des proies faciles, car ils ne sont pas intellectuellement outillés pour répondre à cette vague subversive. Mais nous sommes effectivement confrontés à ces perspectives séculières savamment orchestrées par les médias. Aussi ce livre est-il de nature à semer le trouble dans nombre de consciences! - J. Radermakers, S.J.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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