Ce que je voudrais transmettre. Lettre aux jeunes générations

Élie Buzyn
Judaismo - reviewer : Alberto Fabio Ambrosio o.p.

Cette chronique pourrait s’intituler : « De la survivance à l’éclat de la vie, en fouillant entre lectures et mémoire ». Si j’avais des responsabilités dans l’éducation à l’échelle européenne, je demanderais que non seulement tous les élèves de collèges et lycées, mais probablement aussi les étudiants et les adultes lisent deux livres d’un même auteur vivant. En somme, lecture obligatoire pour tout Européen. Non pas parce qu’il faut lire des livres de rescapés des camps, ce qui est le cas en l’occurrence, mais parce que le récit d’Élie Buzyn intitulé J’avais quinze ans. Vivre, survivre, revivre (Paris, Alisio, 2018, poche 2019) est d’une puissance extraordinaire derrière la plus désarmante simplicité. Le lire donne presque envie d’avoir l’énergie de son héros, un tout jeune homme, juif, de Łódź en Pologne précisément, face à la tragédie. Or, lorsque les choses se précipitent et que toute sa famille est embarquée à destination d’Auschwitz, directement cette fois – ils avaient pu auparavant échapper à la première rafle qui avait concentré tous les Juifs de Łódź dans le premier ghetto de l’Holocauste –, son frère, Avram, est froidement abattu le 7 mars 1940. Élie, qui a alors treize ans, parvient, en arrivant à Auschwitz avec le reste de sa famille, à se tirer d’affaire, une première fois : il profère une contre-vérité devant les autorités, car s’il avait dit vrai, à savoir son âge réel, treize ans, il n’aurait pas survécu, étant trop jeune pour rester. En se vieillissant de deux ans, il pouvait être engagé dans le travail forcé. Ce qui se passa, si bien que, la solidarité aidant – son père avait de vieux amis –, il parvint non seulement à assurer sa propre survie, mais encore à nourrir toute sa famille, qui ne comptait plus que son père, sa mère et sa sœur. Élie est d’ailleurs le seul qui survivra, en réchappant de manière miraculeuse à cette marche forcée dont la seule évocation est un cauchemar et qu’on a appelée « la marche de la mort » avec ses 80 km reliant Auschwitz à Buchenwald à parcourir les pieds paralysés par le froid. Élie parvient à destination, mais avec des blocs de glace en guise de pieds. Un médecin du camp prononce le verdict : il faut amputer ! Dans l’urgence, un de ses compagnons de malheur lui suggère au contraire un remède testé avec succès sur d’autres compagnons de route : tremper les pieds alternativement dans l’eau froide et dans l’eau bouillante. Ses camarades s’activent à faire chauffer de l’eau et à recueillir de l’eau froide et, grâce à cette solidarité, il échappe une fois de plus à la tragédie. D’ailleurs, dans son récit, Élie avoue le rapport entre le risque auquel il avait été exposé d’être amputé des pieds et le choix qu’il fut amené à faire longtemps après cet épisode : devenir chirurgien orthopédiste.

Marcher et encore marcher fut le salut d’Élie, deux fois jeune homme de quinze ans, la première fois alors qu’il arriva dans les camps et la deuxième au moment de ses vrais quinze ans. Le récit, qui, dans un tout autre registre, n’est pas sans rappeler La vie est belle, le film de Roberto Benigni, mériterait d’être porté à l’écran. Sa lecture – que j’ai moi-même effectuée d’une seule traite dans la journée où j’ai eu le livre entre les mains sans pouvoir le lâcher – évoque immanquablement ce jeune garçon, le fils de Benigni dans le film, qui réchappe au pire et qui dans la marche finale retrouve sa maman. Ce ne fut pourtant pas ce qui arriva en réalité dans l’histoire d’Élie Buzyn ! Toutefois, si lui survécut, ce fut grâce à la promesse, qui avait tout d’un pacte, de toujours survivre, qu’il fit encore très jeune à sa maman, à la demande de celle-ci. Il en fit une devise de vie et tenir la promesse fut pour lui le gage du salut.

Là encore, cette promesse de vie renvoie à un autre grand rescapé des camps, qui finit par devenir l’un des plus grands thérapeutes du xxe s. : Viktor Frankl, le fondateur de la logothérapie. Dans son extraordinaire récit Un psychiatre déporté témoigne, il écrit en toutes lettres que la seule chose qui lui permit de tenir dans cet enfer des camps fut de penser à sa bien-aimée, son épouse. Rien que se rappeler aide à survivre, mieux, conduit à la vie. Dans le livre d’entretiens Ce que je voudrais transmettre. Lettre aux jeunes générations (Paris, Alisio, 2019), qui a suivi son premier témoignage, Élie Buzyn dévoile le secret de son courage : « Ce qui m’a fait tenir au début, durant les heures et les jours qui ont suivi mon arrivée à Auschwitz, c’est cette promesse de vivre que j’avais faite à ma mère. À la fin, c’était l’idée de voir se terminer cette épreuve. Je m’armais intérieurement en me disant qu’il fallait tenir le plus longtemps possible. Mais le processus de survie lui-même, celui qui m’a permis de résister entre-temps, est inconscient. Il ne faut pas croire que l’on se dit : “Je vais faire ceci, cela, comme ci comme ça…” Il y a un instinct de survie profondément ancré en l’homme qui lui donne le moyen de tenir le coup lorsqu’il se retrouve dans des conditions extrêmes » (p. 29-30). Et voici ce que sa mère lui dit : « Ton frère est mort pour lui, il est mort à la possibilité de la vie qu’il avait devant lui. Moi, je ne survivrai pas à cette guerre, ton père non plus, et ta sœur est très malade. Tu dois tout faire pour rester en vie, essayer de retrouver mes frères à Paris et leur raconter ce qui nous est arrivé » (J’avais quinze ans, p. 36). Et Élie de se sentir stimulé par ces paroles qui résonnent en lui et le brûlent comme feu ardent : « Ces paroles, je me les suis remémorées constamment, à chaque coup dur. Ce qui comptait, dans les camps, ce n’était pas tant l’endurance physique que la résistance morale ; les précieuses paroles de ma mère étaient mon seul bien et elles m’ont sauvé la vie » (ibid.). C’est la force de cet homme dont le témoignage est unique qui mérite d’être méditée par toute génération. Une force, une joie de vivre, qui n’impliquent pas forcément la foi, comme il le dit d’ailleurs, mais une foi dans la vie, oui !

Toutefois, prenons-y garde ! Élie a commencé à parler, à témoigner, quarante ans après les faits, et encore grâce à son fils de vingt et un ans qui lui annonce qu’il veut se rendre à Auschwitz. Élie, qui avait observé un silence absolu sur ce qui s’était passé, déclare à son fils, après mûre réflexion que, s’il persiste dans son projet, il ne le laissera jamais partir seul. Après un premier voyage avec lui, sa langue se délie, et leurs voyages à tous deux se multiplient ainsi que les témoignages. J’ai pu moi-même l’entendre au Consistoire central à Paris dans le cadre du programme « Emouna », formation de haut niveau au vivre ensemble des différentes religions dans la même cité. Sa voix calme, son récit mêlé d’humour, transmettent une telle joie de vivre que l’on a vraiment l’impression que cet homme, donc l’homme en général, a des capacités insoupçonnées révélées surtout dans les moments tragiques de la vie. Pauline Bebe le dit dans ses « Dix commandements contre l’antisémitisme » : « Car, si les juifs ont sans doute souffert plus que n’importe quel autre peuple, se plaindre de ses souffrances devient très vite insupportable. »

On entre alors dans une concurrence des mémoires, où chacun crie sa souffrance dans une cacophonie de « moi j’ai plus souffert que toi et j’ai le droit d’exister plus que toi », où la souffrance légitime l’existence. Ce n’est pas la souffrance ou le statut de victime qui nous donne le droit d’exister, c’est ce que nous portons comme valeurs qui peuvent apporter à toute l’humanité » (<http://www.cjl-paris.org/notre-rabbin/les-sermons-drashot-du-rabbin-pauline-bebe/597-drasha-pekoudei-5779>, consulté le 22 nov. 2019).

Il ne surprend guère que des Juifs, les fils du peuple d’Israël, puissent faire de la mémoire le tournant, le pivot, le pilier de leur vie. Toute l’histoire du peuple d’Israël semble une relecture éternelle des Écritures. Et cette mémoire est en quelque sorte la mémoire de l’humanité. C’est pour cette raison que l’antisémitisme recèle quelque chose d’antihumain que l’on a du mal à vouloir affirmer. Être antisémite signifie être contre l’humanité. En lisant les Réflexions sur la question antisémite du rabbin Delphine Horvilleur (Paris, Grasset, 2019), on voit émerger la nette impression que ce sentiment – qui, hélas, n’a pas été seulement un sentiment, mais une volonté, une pensée, une stratégie –, que l’antisémitisme donc a quelque chose de destructeur pour l’humanité dans ses codes les plus profonds, qu’il touche aux profondeurs de l’homme : le Juif comme un homme aussi bien que le juif comme le comploteur déguisé en femme séductrice, ou encore le sauveur-tricheur.

En somme, le Juif a toujours été considéré comme la somme de tout et son contraire. Et à bien y regarder, les critiques antisémites vont au cœur de ce que l’homme projette de soi-même sur l’autre, tout en ayant du mal à se reconnaître lui-même comme entaché de ses vices. Ce ne sont pas les juifs qui sont mauvais comme le voudraient les chefs d’accusation, mais les hommes tout court et, pour se donner bonne conscience, l’antisémite doit aller fouiller chez l’autre pour y trouver ce qu’il garde bien précieusement chez lui.

Pauline Bebe, première femme rabbin en France et fondatrice du programme de formation « Emouna », nous livre dans ses brèves chroniques au quotidien Le Cœur au bout des doigts (Arles, Actes Sud, 2019), une possibilité de penser spirituellement ces rapports humains.

Les derniers textes sont d’une charge poétique et mystique extraordinaire, l’amour divin s’y entremêlant avec l’humanité, au point que l’on ne sait pas vraiment si l’auteure s’adresse à un Tu divin ou un tu humain, lesquels, qui sait ? pourraient à l’occasion se confondre.

Dans l’une de ces méditations, elle nous parle d’une marche dans la voie de l’espoir, qui résume, pour ainsi dire, la trajectoire humaine d’Élie Buzyn, une marche – à entendre en bien des acceptions – qui a pu le sauver : « Nous pouvons baisser les yeux et aimer le confort de nos certitudes, arpenter les quatre murs de nos préjugés, nous contenter d’une vision rapide, globale et pessimiste et sans doute une majorité nous donnera raison mais nous resterons au seuil de nos terres promises. Ou bien nous pouvons, comme Caleb et Josué, percevoir le rayon de soleil qui perce à travers les nuages, les raisons de se battre pour réussir et construire, voir le fil bleu d’azur et marcher tels des visionnaires sur le fil de l’espoir. »

Élie Buzyn fut un tel visionnaire sur le fil de l’espoir que sa vision et son espoir sont devenus réalité. — A. F. Ambrosio o.p.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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