Claude Bruaire, philosophe de la liberté

David Rabourdin

Décédé il y a quarante ans, le philosophe Claude Bruaire pense la liberté à la mesure de l’absolu, sans en réduire l’immensité.
Sa philosophie articule liberté divine et liberté humaine, absolue dans sa finitude. Elle décrit l’être humain par trois puissances à concilier : désir, langage et liberté. Le corps et la société apparaissent ainsi comme des conditions de la liberté incarnée. Cette anthropologie offre enfin des ressources pour penser le défi de l’intelligence artificielle.

 

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Alban Massie reçoit David Rabourdin pour parler de Claude Bruaire

Il y a quarante ans, le 14 octobre 1986, disparaissait Claude Bruaire, à cinquante-quatre ans, trois ans après avoir publié son maître ouvrage, L’Être et l’esprit1, et laissant derrière lui sa famille – sa femme Michelle et ses deux fils – ainsi qu’une œuvre philosophique considérable. Œuvre ardue certes, quelque peu oubliée aujourd’hui hélas, mais qui, par la profondeur de ses vues et la richesse de ses thèmes, récompense immédiatement le lecteur qui s’y risque. Trop jeune pour l’avoir rencontré, je n’ai pas eu la joie de le connaître ; c’est pourquoi, avant de vous présenter ce qui constitue selon moi le cœur de son œuvre, sa philosophie de la liberté, je voudrais laisser la parole à l’un de ceux qui l’ont connu, estimé, apprécié et soutenu : le jésuite Xavier Tilliette,  l’un de ses compagnons de route.

On trouvera la biographie et les œuvres de Claude Bruaire à la fin de cet article : aller à la biographie

I Un portrait sur le vif

Chez Bruaire, l’intelligence est « intrépide » et l’exigence « assoiffée » : Dieu seul aura su les rassasier. Croyant et philosophe, croyant autant que philosophe, « sa seule ambition intime », dit le père Tilliette dans son éloge funèbre, « était de promouvoir la réflexion là où le besoin en est criant ». Pour cela, « il restait indépendant et libre, détaché, non inféodé, carré dans ses convictions et ses jugements ». Le portrait est saisi sur le vif de cet homme qui a su faire de sa puissance spéculative une force de projection vers ses compagnons de route, vers de nombreux interlocuteurs, et toujours vers leurs préoccupations concrètes :

Claude Bruaire était une personnalité libre et fière, un homme intègre et généreux, un penseur et un croyant. Ses élèves, au lycée Kléber de Strasbourg et au lycée Hector-Berlioz de Vincennes, puis ses étudiants de Tours et de Paris, ont admiré sa stature humaine et intellectuelle. Ses collègues et ses lecteurs, qu’il soumet parfois à de rudes efforts, ont admiré sa rigueur, sa vigueur d’expression, la cohérence de ses pensées, sa puissance spéculative et systématique, tout ce qu’il avait appris à l’école formatrice de Hegel et de Fessard. […] Son tempérament philosophique le poussait à l’action, où la réflexion a mis sa marque. Il ne se limitait pas aux servitudes et aux grandeurs des tâches universitaires immédiates et ingrates. […] Il était un animateur, un patron, un conférencier très sollicité, aussi à l’étranger. Il avait un talent d’improvisation, il était ferme et pugnace dans la discussion. Bien que son verbe, comme son écriture, eût quelque chose d’ardu et d’abrupt, il se faisait écouter comme il se faisait lire. Il recherchait même les auditoires non spécialisés, afin de mettre à l’épreuve sa philosophie exigeante et sévère. Par exemple, il était très à l’aise à l’Union européenne des affaires, et il débattait avec les militaires. Il avait une prédilection pour la corporation des médecins ; avec eux, il a multiplié les causeries, les entretiens, les tables rondes. Les questions si brûlantes de la bioéthique l’ont requis instamment. L’épiscopat et les moralistes l’ont consulté2.

Deux livres, notamment, portent la trace de cet engagement du penseur : Une éthique pour la médecine, paru en 19783, ouvrant résolument le champ de réflexion en éthique biomédicale, et La Force de l’esprit, livre d’entretiens4 qui rend accessibles les intuitions les plus fortes de notre philosophe.

II Le cœur d’une œuvre : la liberté immense

Bruaire est le philosophe de la liberté5. Elle est pour lui grande, et même immense, et tout le défi du philosophe est d’embrasser cette immensité sans jamais la restreindre. Immensité, car la liberté n’est pas seulement humaine, elle est aussi, pour Bruaire, divine. Non pas qu’il faille diviniser la liberté, mais il faut reconnaître son « absoluité » – en ce sens que le premier à être libre, à l’être absolument, sans restriction, c’est Dieu même. Le philosophe devra donc mesurer la liberté à l’absolu. Seule une telle mesure révélera sa teneur véritable, et ses véritables enjeux. Pour Bruaire, Dieu est libre absolument ; quant à nous, humains, nous sommes libres relativement – disons encore, difficilement. Par la liberté, l’homme ressemble à Dieu, il est à son image, c’est pourquoi une saveur d’absolu se répand depuis le cœur du moindre de nos actes libres, mais cette saveur se répand dans l’opacité de notre finitude : « L’homme n’est pas absolument absolu, il est absolu dans sa finitude, il n’est pas Dieu6 », dit Bruaire.

Qu’est-ce que la liberté ? Et que recouvre cette magnifique formule, selon laquelle l’être humain est « absolu dans sa finitude » ?

III La liberté et ses deux « pôles » : le « oui » et le « non »

Pour Bruaire, quand on dit « liberté », il faut penser deux choses, car c’est un concept polaire, c’est-à-dire structuré par une polarité interne, et animé d’un rythme intérieur. Être libre, c’est d’abord être capable de se montrer indépendant, détaché, délié, à distance de tout ce qui opprime : être libre, c’est « se libérer de tout », et c’est savoir dire « non » à ce qui restreindrait la liberté.

Mais être libre, c’est aussi, et tout autant, se déterminer, s’engager, s’impliquer dans le monde : savoir dire « oui » et savoir se lier, promettre, tenir sa promesse. Puisque cette polarité est vivante, rapide, on pressent que la liberté est une puissance spirituelle, animée de ce va-et-vient d’un terme à l’autre. La liberté ne sera jamais un pur « fait », une « donnée » brute : elle est un mouvement, du « non » au « oui », du « oui » au « non », sans que cet aller-retour signifierait se contredire, car les vrais et profonds « oui » sont appuyés sur des renoncements, de même que les vrais renoncements sont motivés par un désir et une adhésion plus profonds encore.

En Dieu – c’est la grande découverte de Bruaire – les deux pôles coïncident absolument : son absolue indépendance n’est pas amoindrie par son engagement pour nous, vers nous, et c’est tout un, pour lui, de se tenir dans la hauteur et de se déterminer à venir vers nous. Reconnaître l’absolue liberté de Dieu, c’est reconnaître qu’en lui transcendance et proximité peuvent entrer en parfaite coïncidence. Tel est le « droit de Dieu » selon Bruaire : si l’absolu est libre, alors jamais il ne pourra être maintenu dans le lointain, dans un « au-delà » indéterminé et à jamais indéfinissable, dans l’immobilité qui caractérise une « idée de Dieu » muette et indifférente, figée comme une idole. Au contraire, si l’absolu est « absolument libre », alors il a le droit d’entrer dans son domaine7. La philosophie, ici, se risque à penser la possibilité d’une révélation de Dieu.

IV Dire trois fois le propre de l’homme

L’être humain n’est pas « absolument libre ». Sa liberté entre en composition avec d’autres puissances qu’elle-même, et tout l’enjeu réside dans cette composition – dans cette conciliation. Bruaire est ce philosophe qui offre à notre époque une anthropologie des « puissances » qui font l’humanité de l’homme, de leur affrontement inévitable, de leur conciliation nécessaire : désir, langage et liberté sont, en l’être humain, trois puissances affrontées. Chacune a l’ambition de dire et de résumer le « propre de l’homme » : l’homme est un être de langage, mais c’est aussi, et tout autant, un être de désir, et c’est encore un être de liberté. Mais lorsque ces trois puissances se disputent la primauté, alors l’existence est déchirée, et l’être humain est bien en peine de donner un sens à sa vie. Dès son premier ouvrage, sa thèse de doctorat, Bruaire médite profondément et longuement les conditions qui permettent à une conciliation d’advenir et à la paix de s’instaurer entre ces puissances si souvent adverses8. Pour Bruaire, le « sens » d’une vie est pensé comme apaisement au cœur du tumulte de l’existence, sans que cet apaisement ne soit extinction du désir ni posture mutique : si la liberté se réconcilie avec le désir et le langage, ce n’est que pour les aviver, pour les ployer au maximum. C’est une paix vivante que théorise Bruaire.

Puisque nous ne sommes pas absolument libres, alors, pour nous, être libre, ce sera donc « se libérer de tout, sauf des conditions de la liberté9 ». L’œuvre de Bruaire, en un sens, propose un inventaire et une analyse philosophique des conditions inamissibles de la liberté, c’est-à-dire de ce dont elle ne peut se départir sans cesser de pouvoir se déployer elle-même. Outre le langage et le désir, ce sont le corps et la société : c’est ainsi que sa Philosophie du corps10 et sa Raison politique11 sont ordonnées à la promotion de la liberté humaine – une liberté incarnée, et une liberté socialement et politiquement affermie. La liberté de l’homme n’est pas hors monde, et ne le sera jamais.

V Ressources de Bruaire

Je crois que Claude Bruaire offre à notre époque des ressources de grand prix. Cette philosophie des trois puissances affrontées et conciliables (désir, langage, liberté), ce robuste trépied anthropologique, se révèle être décisif à l’heure de l’épreuve que constitue le saut technologique de l’intelligence artificielle. La question que Bruaire permet d’affronter est redoutable : si des machines sans cesse perfectionnées se trouvent à l’aise pour manier et générer du langage, si nos désirs sont mesurés, compilés, modélisés et finalement anticipés par la machine, alors que reste-t-il du propre de l’homme ? C’est ici que le « trépied » bruairien est robuste, et que cette philosophie qui énonce « trois fois » le propre de l’homme (l’homme est désir et langage et liberté) me paraît opportune. Même si et notre langage et notre désir semblent être, de part en part, modélisables par la machine, cette puissance qu’est notre liberté, elle, ne l’est pas. Davantage, en proposant de méditer l’interpénétration de ces trois puissances, Bruaire envisage ces questions décisives : qu’est-ce qu’un désir vraiment libre et vraiment significatif, et qu’est-ce qu’une parole vraiment transie de désir et de liberté ? Dans une époque de honte prométhéenne12, où l’homme a l’impression de se voir dépassé par les capacités de calcul et de compilation que la machine déploie, Claude Bruaire procure des ressources pour méditer sur l’irréductible qui signale l’humanité de l’homme : sa « difficile liberté », en vis-à-vis de « l’absolue liberté de l’absolu », ne s’éteindra jamais. À condition que l’homme sache « se libérer de tout, sauf des conditions de la liberté ».

 

Notes de bas de page

  • 1 C. Bruaire, L’Être et l’esprit, coll. Épiméthée, Paris, PUF, 1983.

  • 2 X. Tilliette, « Éloge funèbre de Claude Bruaire », Communio 11/6 (1986), p. 120-124.

  • 3 C. Bruaire, Une éthique pour la médecine. De la responsabilité médicale à l’obligation morale, Paris, Fayard, 1978.

  • 4 C. Bruaire, La Force de l’esprit. Entretiens avec Emmanuel Hirsch, Paris, Desclée De Brouwer - France Culture, 1986.

  • 5 Nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage : D. Rabourdin, Une Puissance d’affirmation, Paris, Hermann, 2023.

  • 6 Pour cette formule, nous nous permettons de renvoyer à notre article à paraître dans le prochain numéro de la NRT 149/1 (2027) : « Ce “passe-droit que nous sommes” : la faveur d’exister selon Claude Bruaire (1932-1986) ».

  • 7 C. Bruaire, Le Droit de Dieu, Paris, Aubier Montaigne, 1974.

  • 8 C. Bruaire, L’Affirmation de Dieu. Essai sur la logique de l’existence, coll. L’Ordre philosophique, Paris, Seuil, 1964.

  • 9 C. Bruaire, « Primat de l’économie et chances de la philosophie », Les Études philosophiques 51/3 (1977), p. 265.

  • 10 C. Bruaire, Philosophie du corps, Paris, Seuil, 1968.

  • 11 C. Bruaire, La Raison politique, coll. Évolutions, Paris, Fayard, 1974.

  • 12 G. Anders, L’Obsolescence de l’homme (1956), Paris, Éd. de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002.

VI Repères biographiques : Claude Bruaire (1932-1986)

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