La consolación: cuando Dios hace justicia haciendo misericordia (en continuidad con J.-P. Sonnet)

Dominique Janthial
En continuidad con el artículo de J.-P. Sonnet sobre los atributos divinos de justicia y misericordia (NRT 138, 2016, p.3-22), el A. examina la « reversibilidad divina », según la raíz hebrea naham, en el Cantico de Moisés (Dt 32) y el libro de Isaías (en particular los capítulos 1-2 y 40). Se pone de manifiesto entonces que el actuar consolador de Dios revela su designio justo y misericordioso.

Dans un article publié récemment dans cette revue, le p. Jean-Pierre Sonnet menait une enquête passionnante sur « Justice et miséricorde dans la dynamique narrative du Pentateuque », justice et miséricorde qu’il désignait comme les « particules élémentaires de la liberté divine ». En outre, l’étude du p. Sonnet le conduisait à identifier la racine hébraïque « naham comme la clé de l’énigme » du comportement divin, de la « réversibilité divine1 ». Le verbe naham est en effet « celui qui nous permet d’approcher de plus près la vie divine, la liberté de Dieu en ses attributs2 ». Le p. Sonnet note que cette racine naham est « riche de sens divers en ses différentes conjugaisons », se déployant autour « d’une signification de base, qui est celle d’inverser un cours d’action ». Parmi ces sens divers, il y en a un qui joue un rôle de premier plan dans l’intrigue du livre d’Isaïe lu comme un livre : c’est celui de la consolation. En effet, conjuguée au pi‘el, le verbe de la racine naham signifie inverser la spirale négative des humeurs ou, pour le dire plus simplement : consoler !

I Le cantique de Moïse et le panorama inaugural du livre d’Isaïe

Le grand poème qui se trouve à la fin du Deutéronome et que l’on désigne d’ordinaire sous le nom de « Cantique de Moïse » est, selon le mot de J.-P. Sonnet, « un sanctuaire de la réversibilité divine3 ». Et de fait, le cantique passe en revue toute l’histoire future du peuple depuis la sollicitude paternelle d’un Dieu qui « a entouré (Israël), a pris soin de lui, l’a gardé comme la prunelle de son œil » (Dt 32,10), en passant par la colère contre lui : « le feu de ma colère s’est allumé et il brûlera tout jusqu’au fond du séjour des morts. Il dévorera la terre et ses produits, il embrasera les fondements des montagnes » (32,22), et puis, comme au seuil d’une annihilation imminente, voici que Yhwh se repent : « Yhwh jugera son peuple, mais sur ses serviteurs il se repentira (Al ‘avadav yitnahem) en voyant que leur force est épuisée et qu’il n’y a plus ni serf ni preux » (Dt 32,36). Ici, la racine naham est employée au hitpa‘el qui représente – pour faire simple – le réflexif du pi‘el : on pourrait donc aussi bien traduire : « sur ses serviteurs, il se consolera »...

La proximité entre le « Cantique de Moïse » et le panorama inaugural du livre d’Isaïe (Is 1,1-2,5) a déjà été montrée4. Contentons-nous de noter ici le rôle joué par les « serviteurs ». C’est « sur eux » et donc « à propos d’eux » ou même « grâce à eux » que Yhwh se repent/console. Et quelques versets plus loin, nous trouvons toujours, au sujet des mêmes serviteurs, le verbe de la vengeance : « Nations, réjouissez-vous avec son peuple, car Yhwh venge (yiqqom) le sang de ses serviteurs. Il se venge (naqam) de ses oppresseurs et fait l’expiation pour son pays, pour son peuple » (Dt 32,43). Or, à la charnière du panorama inaugural, se trouve un verset qui reprend tout ensemble l’affirmation que « Yhwh se vengera », la mention des « oppresseurs » et la fameuse racine naham au pi‘el : « C’est pourquoi, oracle du Seigneur Yhwh des armées, le fort d’Israël : Ouïe, je me consolerai (’ennahem) de mes oppresseurs, je serai vengé (’innaqemah) de mes ennemis ! » (Is 1,24).

Tant en raison du « c’est pourquoi » mis en tête de ce verset et qui semble introduire l’énoncé d’une sentence après le rappel des accusations de Yhwh contre son peuple qu’en raison de la titulature particulièrement développée (« oracle du Seigneur Yhwh des armées, le fort d’Israël »), ce verset est revêtu d’une solennité particulière. Dans le panorama inaugural, et au sein de la complainte qui court des versets 21 à 26, le verset 24 marque de fait la transition entre le tableau du passé et la vision de l’avenir5. Il joue donc un rôle de charnière et de manière significative on y trouve cette fameuse racine naham caractéristique du retournement de situation6. Elle est ici au pi‘el, ce qui lui donne une tonalité plus positive que celle du repentir, plus proche de la consolation, mais il s’agit toujours de créer une situation nouvelle. Elle exprime le changement d’humeur de celui qui passe de la tristesse à davantage de sérénité. L’exclamation « Ouïe ! » et le mot « oppresseurs » disent bien que Yhwh a souffert avec les opprimés auxquels il s’est identifié ; « je serai vengé de mes ennemis » indique en outre que justice sera faite. Pourtant, à partir de ce verset, il n’est plus question de destruction mais au contraire de restauration : « On t’appellera “ville de la justice”, “cité fidèle”. Sion sera rachetée par la droiture, et ceux qui s’y convertiront par la justice » (Is 1,26-27).

II La consolation, arme secrète de la justice divine

En fait, la consolation a une place tellement significative dans le texte d’Isaïe que les sages d’Israël y verront comme un principe d’unité de tout le livre : « –Yeshaya Koulya Nehamta – Isaïe est tout entier consolation7 ». Elle constitue la botte secrète du Dieu qui sauve en faisant tout à la fois justice et miséricorde. En effet, si le serpent de la Genèse avait mis à profit la pauvreté ontologique de l’être humain pour le faire basculer dans la convoitise, source de tous les maux, quelle meilleure parade Yhwh pouvait-il trouver que celle qui lui permet d’agir exactement là où se fait sentir le manque ? La consolation qui est un effet de la miséricorde d’un Dieu qui se fait proche est donc aussi l’arme de sa justice qui met hors d’état de nuire son ennemi de toujours et lui permet de dire : « Ouïe, je me consolerai (’ennahem) de mes oppresseurs ! ». En consolant, Yhwh permet à l’être humain d’accepter même le châtiment comme une marque de miséricorde de la part de celui qui le sauve et l’ouvre à un surcroît de grâce plutôt que comme un jugement débouchant sur une condamnation. C’est ce que marque comme un souhait le psaume qui conclut la Présentation du Prophète (Is 1-12)8 : « Tu diras en ce jour-là : “Je te remercie, Yhwh, car tu fulminas contre moi. Que se convertisse ta narine (colère) et que tu me consoles (tenahameni) ! Voici : Dieu de mon salut ! Je serai dans la confiance et non dans l’épouvante, car ma force et chant de Yah ! Yhwh : Il fut pour moi le salut” » (Is 12,1-2).

Comme le remarque le pape François, « dans l’Écriture, la justice est essentiellement conçue comme un abandon confiant à la volonté de Dieu9 ». Le problème qu’entend résoudre le livre d’Isaïe, composé après l’Exil, la destruction du Temple et la fin de la dynastie davidique, est précisément celui de la possibilité de cet « abandon confiant » alors qu’Israël a subi cette catastrophe qui semble contredire les promesses que Dieu avait faites à David concernant le temple et sa maison (2 S 7). Les épisodes narratifs des chapitres 7 et 36-39 ont pour objectif de montrer que les souverains, descendants de David, ne furent pas les fils que Dieu aurait aimé avoir (2 S 7,14), et combien ils se montrèrent incapables de se mettre au service du projet de Dieu pour que le peuple qu’il avait choisi puisse devenir un phare pour les nations. Le chapitre 39 se conclut sur un roi Ézéchias pris sur le fait d’avoir cédé au péché de la vaine gloire, d’avoir cherché à exister aux yeux des hommes, d’avoir voulu être « comme des dieux » aux yeux des Babyloniens.

Si la sentence de jugement énoncée par le prophète Isaïe ne se fait pas attendre, la consolation non plus…, du moins dans le livre : juste l’espace d’un verset ! En 40,1, en effet, retentit la proclamation consolante : « Nahamou, nahamou, ‘Ami ! – Consolez, consolez mon peuple ! ». Et cela contrairement à ce que le prophète lui-même avait demandé dans la charge contre le val de la vision : « Ne vous empressez pas de me consoler (lenahameni) du ravage de la fille de mon peuple » (Is 22,4). Une preuve de plus que la consolation ne peut venir que de Yhwh lui-même. Le rapprochement opéré avec le cantique de Moïse attirera également notre attention lorsque retentit la proclamation consolante sur la catégorie des « serviteurs », à propos desquels – ou même grâce auxquels, selon ledit cantique – Yhwh se repentira. À la lumière de ce que nous enseigne ce premier mot du chapitre, nous pouvons maintenant le parcourir tout entier.

III Dieu révèle son dessein juste et miséricordieux (Is 40)

La question qui sous-tend sans doute tout le livre est évoquée explicitement dans le chapitre 40. C’est la question adressée à Jacob/Israël : « Pourquoi dis-tu, Jacob, et pourquoi affirmes-tu, Israël : “Ma situation échappe à Yhwh, mon droit passe inaperçu de mon Dieu” ? » (v. 27). Il s’agit de l’épineuse question de la fidélité de Dieu à ses promesses. Au regard des promesses transmises par le prophète Samuel à David (2 S 7), comment comprendre la catastrophe de 587, la destruction du Temple, la fin de la dynastie davidique et l’Exil à Babylone ? Nous venons d’entendre l’annonce de cette catastrophe au chapitre 39 qui intervenait comme le châtiment du faux-pas d’Ézéchias, de sa compromission avec la logique du serpent.

Pour aborder cette question, le « groupe du nous », et à travers lui le lecteur, est invité à prendre de la hauteur et du recul : « Levez les yeux vers le ciel et regardez ! Qui a créé cela ? » (v. 26). Il est invité à « réfléchir sur les fondations de la terre » (v. 21). Le lecteur est clairement renvoyé au récit des origines où tout part de la prise de conscience par l’homme de sa nudité qui est formulée ici de manière poétique : « Toute créature est comme l’herbe, et toute sa beauté comme la fleur des champs. L’herbe sèche et la fleur tombe quand le vent de Yhwh souffle dessus » (v. 6b-7a). Il s’agit ici de « toute créature ». Comprenons : le cas d’Israël est un cas particulier d’une humanité qui s’appréhende elle-même comme pleine de promesses, mais ces promesses semblent contredites par l’évidence de sa radicale fragilité.

Face à cela, se présente la solution proposée par le serpent d’être « comme des dieux », de vivre dans la comparaison avec ces idoles que nous nous fabriquons et auxquelles nous nous efforçons de ressembler. C’est pourquoi le chapitre 40 contient une virulente critique de l’idolâtrie encadrée par une double répétition de la question du seul vrai Dieu : « À qui me comparerez-vous pour que je lui ressemble ?, demande le Saint » (v. 25 ; cf. v. 18). Toutes les fausses images de Dieu ont conduit l’homme à un égarement qui est la vraie source des catastrophes qui s’abattent sur lui. C’est bien la leçon du chapitre 39 avec le faux-pas d’Ezéchias.

Mais Dieu ne prétend pas en rester là : si l’individu se sent fragile, si le peuple se sent menacé, Dieu affirme sa souveraineté sur toutes les créatures, qui sont pour lui « comme » des sauterelles, et sur toutes les nations, qui sont pour lui « pareilles à » une goutte d’eau qui tombe du seau ; vous aimez les comparaisons, je vais vous en donner ! Mais s’il faut le comparer, lui, la comparaison qu’il préfère est celle du « berger » : « Pareil à un berger, il s’occupera de son troupeau, il prendra les agneaux dans ses bras et les portera contre sa poitrine ; il conduira les brebis qui allaitent » (v. 11). En effet, c’est par sa présence de berger, par la consolation qu’il prodigue « au cœur de Jérusalem », que Yhwh se révèle vainqueur de tout mal car il fait échec à la stratégie du serpent.

Contrairement aux rois dont la mort a été rappelée à plusieurs reprises dans le livre (Is 6,1 ; 14,28 ; 38,1), la mort du prophète Isaïe n’a jamais été évoquée. Son sort est lié à la parole au service de laquelle il s’était porté lors de l’épisode de la vision dans le temple (Is 6). Or, contrairement à l’homme qui passe comme la fleur des champs – et ce, quelle que soit sa condition, car Yhwh « réduit les dirigeants à rien et rend les juges de la terre pareils à du vide » (v. 23) –, la parole de Yhwh « demeure éternellement » (v. 8). C’est ainsi que l’on voit d’une certaine manière Isaïe resurgir dans ces oracles de consolation. On a comparé ce chapitre 40 au chapitre 6 : d’un côté la commission du prophète et ici celle de ses disciples. D’un côté mission d’endurcissement et ici consolation. Mais, au fond, de part et d’autre, le message est le même : à Dieu seul la gloire ! « Une voix a dit : “Proclame !” Et j’ai répondu : “Que dois-je proclamer ?” “Toute créature est comme l’herbe…” » (v. 6).

Si cette annonce de la fragilité de l’homme est maintenant accueillie, c’est sans doute grâce à la consolation en laquelle le passage par l’épreuve peut être vu non plus comme un abandon mais comme le châtiment d’un père qui ne veut pas la mort de ses enfants mais bien qu’ils se convertissent et qu’ils vivent. Ainsi, ce que J.-P. Sonnet appelle la « bipolarité divine » (justice et miséricorde) n’est que le double retentissement dans l’âme humaine (qui a effectivement une tendance bipolaire) d’une unique volonté de salut. D’oracle de jugement en oracle de salut, le prophète nous amène donc à accueillir consolation et désolation comme un unique chemin qui s’ouvre lorsque « toute vallée est comblée, toute montagne et toute colline abaissées » (v. 4). Alors, dit-il, « la gloire de Yhwh sera révélée, et au même instant tout homme la verra » (v. 5).

Conclusion

La racine naham constitue donc « un précieux sésame » – selon le mot de J.-P. Sonnet –, et dans le livre d’Isaïe également ! Grâce à ce sésame, nous avons découvert comment Dieu venge en consolant, comment il fait justice en accordant sa miséricorde. Et après le prologue de la consolation, Yhwh présentera l’artisan de cette consolation, le serviteur, qui lui-même laissera la place aux serviteurs dont Moïse annonçait déjà dans son cantique que ce serait « grâce à (eux) que Dieu se consolerait/repentirait » (Dt 32,36). Enfin, lorsqu’il se présente, le Messie évangélisateur des humiliés déclare que sa mission consiste à « proclamer l’année de la faveur de Yhwh, le jour de la vengeance (naqam) de notre Dieu, consoler (lenahem) tous les endeuillés » (Is 61,2). À nouveau, les racines de la vengeance (naqam) et de la consolation (naham) sont réunies pour décrire le rôle de celui sur qui repose l’Esprit de Yhwh.

Ce sont ces mêmes paroles que Jésus lira un jour de sabbat à Nazareth pour inaugurer son ministère public, lui qui, par la miséricorde de Dieu, « est devenu péché pour nous afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu » (2 Co 5,21).

Notes de bas de page

  • 1 J.-P. Sonnet, « Justice et miséricorde. Les attributs de Dieu dans la dynamique narrative du Pentateuque », NRT 138 (2016), p. 17-19.

  • 2 Ibid., p. 19.

  • 3 Ibid., p. 17.

  • 4 D. Janthial, L’oracle de Nathan et l’unité du livre d’Isaïe, Berlin - New-York, De Gruyter, 2004, p. 30.

  • 5 Ibid., p. 40.

  • 6 Cette racine « est riche de sens divers en ses différentes conjugaisons, mais elle se déploie autour d’une signification de base, qui est celle d’“inverser le cours d’une action” » (J.-P. Sonnet, « Justice et miséricorde », cité n. 1, p. 11).

  • 7 TB Baba Bathra 14b. Dans une perspective plus historico-critique, il est aisé d’observer que le « panorama inaugural » qui forme inclusion avec le dernier et 66e chapitre du livre a toutes les chances d’être l’œuvre du (ou des) rédacteurs finaux, cf. D. Janthial, L’oracle de Nathan… (cité n. 4), p. 304.

  • 8 Cette manière de désigner les douze premiers chapitres d’Isaïe qui constitue comme une « boîte à outils » à usage de tout le livre vient de P. Ackroyd, « Isaiah i-xii: Presentation of a Prophet », dans J.A. Emerton (éd.), Congress Volume Göttingen 1977, coll. VTS 29, Leiden, Brill, 1978, p. 16-48.

  • 9 Pape François, Misericordiae Vultus 20.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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