De 5000 à 1. Stratégie narrative et gestion des personnages en Jean 6

Didier Luciani
Les procédures de l'analyse narrative appliquées à la Bible n'ont plus à prouver leur efficacité. Parmi celles-ci, la personnification (en anglais characterization), c'est-à-dire la manière dont le récit construit les personnages, a donné lieu à différentes théories. Pour l'évangile de Jean, R.A. Culpepper a élaboré une taxinomie précise et montré que chaque personnage concrétisait un type de relation possible à Jésus. Aussi éclairante soit-elle, cette classification est trop rigide et ne rend pas compte de la subtilité avec laquelle le narrateur gère ces personnages. En brouillant les catégories, le récit de Jn 6 propose au lecteur de dépasser l'opposition trop simple entre «croyants» et «incrédules» et l'invite à se poser la seule question qui vaille: n'est-il pas, lui aussi, Judas livrant Jésus?

En 1981, R. Alter publiait son manifeste en faveur d’une prise en compte de la dimension proprement littéraire de la Bible1. En 1983, R. Alan Culpepper — avec Anatomy of the Fourth Gospel — était un des tout premiers à appliquer au Nouveau Testament les outils de la narratologie2. Depuis vingt ans, l’apport de cet auteur à l’analyse narrative des évangiles en général et à l’exégèse johannique en particulier a été unanimement salué et reconnu. Le recul permet aujourd’hui de dresser un bilan largement positif de sa contribution3, mais il autorise aussi à en souligner certaines limites ou à en proposer quelques améliorations. La présente étude voudrait montrer, à travers un exemple (Jn 6), que — aussi éclairante soit-elle — la classification des personnages proposée par l’exégète d’Atlanta est trop rigide et ne rend pas compte de la subtilité avec laquelle le narrateur gère ces personnages. Une telle réévaluation a des conséquences au plan méthodologique sur la compréhension du processus d’identification lecteur / personnage, et au plan herméneutique notamment pour la question de l’antijudaïsme et du dualisme johanniques.

Commençons par rappeler, avec ses propres mots, la position de l’auteur4.

Bien entendu, c’est Jésus qui est la figure dominante. Mais il faut aussi relever que les autres personnages entrent rarement en relation les uns avec les autres — ils entrent en relation avec Jésus. De plus, nous apprenons peu de choses à leur sujet en dehors de la relation avec Jésus et de la réponse qu’ils lui donnent. De fait, chacun des personnages qui entourent Jésus illustre un type de réaction possible. En lisant l’évangile, le lecteur est ainsi mis en présence de différents types de réponses face à Jésus. Le lecteur est amené à découvrir les réponses suivantes : 1) la réponse du rejet ou de l’incrédulité, représentée essentiellement par les Juifs ; 2) la réponse de l’acceptation sans engagement public, représentée par ceux qui croient en secret ; 3) l’acceptation de Jésus en tant qu’auteur de signes et de prodiges, représentée par les foules réunies au Temple à Jérusalem et lors de la multiplication des pains en Galilée ; 4) la foi dans les paroles de Jésus, représentée par la Samaritaine, l’officier royal et l’aveugle-né ; 5) l’engagement en dépit des malentendus, représenté par les disciples qui suivent Jésus, mais qui montrent qu’ils n’ont pas compris la révélation du Père à travers lui (Philippe), la nécessité de sa mort (Pierre) ou la réalité de sa résurrection (Thomas) ; 6) la figure des disciples exemplaires, représentée surtout par le disciple bien-aimé, qui est aimé par Jésus, qui croit et qui apporte un témoignage véridique ; 7) la réponse de la défection, représentée par les disciples qui s’éloignent de Jésus en Galilée et par Judas. Certes, on peut passer d’une réponse à une autre. Mais ceux qui lisent l’évangile en pensant qu’ils pourront le parcourir sans répondre d’une manière ou d’une autre à la révélation de Dieu en Jésus finiront par se rendre compte qu’ils suivent le chemin choisi par Ponce Pilate. L’évangile est écrit de telle façon qu’il oblige nécessairement à une réponse. Il conduit les lecteurs à envisager les diverses réponses possibles, mais il les conduit aussi à répéter souvent la réponse de foi jusqu’à ce qu’il soit devenu naturel pour eux d’accepter le point de vue mis en valeur par le narrateur et qu’ils confessent que Jésus est « le Christ, le Fils de Dieu ».

(20,31)

Cette taxinomie est parfaitement cohérente avec l’intrigue tant unifiante qu’épisodique de l’évangile défini lui-même comme « stratégie du croire »5 (cf. Jn 20,31).

Jn 6 fournit un bon test de vérification de l’hypothèse de Culpepper. En effet, ce chapitre — malgré la probable complexité de son histoire rédactionnelle6 — constitue une séquence narrative bien délimitée7 dans laquelle quasiment tous les personnages, c’est-à-dire — selon Culpepper — tous les types de réponses à Jésus, de la foi au reniement, sont présents : la foule (type 3), les disciples (type 5) dont certains vont s’éloigner de Jésus (type 7), les Juifs (type 1), les Douze qui croient en sa parole (type 4) et dont Pierre va exprimer la foi de manière exemplaire (type 6). Seuls manquent les croyants en secret (type 2). Les choses paraissent donc simples et le lecteur n’a plus qu’à choisir de s’identifier à Pierre confessant sa foi dans le « Saint de Dieu » (v. 69), sur l’arrière-fond contrasté du reniement prédit de Judas, identifié à un « diable » (v. 70).

Cette lecture a été pratiquée et garde sans doute une part de légitimité8. Mais dans le contexte culturel contemporain, une telle présentation est-elle encore en mesure d’intéresser le lecteur adulte confronté à la complexité de la décision éthique et à la difficulté de l’attestation croyante ? À y regarder de plus près, le narrateur johannique n’est pourtant pas aussi manichéen qu’il en a l’air. Il brouille au contraire sans arrêt les frontières trop nettes entre les différents groupes de personnages, entre les bons et les méchants, entre les croyants et les incrédules. Un examen des interventions des uns et des autres permettra de s’en rendre compte et de proposer, en même temps qu’une structure narrative de la séquence, une autre lecture plus soucieuse de la complexité du réel.

En conjuguant les indices temporels et spatiaux avec les apparitions des différents personnages, on peut diviser le chapitre en cinq unités (ABXB’A’)9.

– A (v. 1-15) : la multiplication des pains. En ouverture de séquence, cette unité, incluse entre deux mentions topographiques et délimitée par un changement chronologique10, présente la caractéristique de réunir presque tous les personnages qui interviendront par la suite : la foule (v. 2.5), Jésus (v. 3.5.10.11.15), les disciples (v. 3.12) dont certains sont cités nommément (Philippe : v. 5.7 ; André, frère de Simon-Pierre : v. 8) et enfin, les Juifs (par le biais de la mention de la Pâque, « fête des Juifs » : v. 4). S’y ajoute un jeune enfant (v. 9) et enfin les hommes (v. 10.14) que l’on peut assimiler à la foule.

– B (v. 16-21) : la traversée nocturne de la mer. Située sur la mer (v. 16.19) et dans une embarcation (v. 17.19.21), clôturée par un nouvel indice temporel11, la deuxième unité n’associe plus que Jésus (v. 17.19) et ses disciples (v. 16).

– X (v. 22-59) : le discours dans la synagogue de Capharnaüm. L’unité centrale commence le jour suivant (v. 22) et s’achève par un sommaire et une localisation explicite (v. 59). Entre ces deux mentions, aucune indication chronologique n’intervient et si les notations spatiales des v. 22-24a semblent un peu confuses12, elles orientent déjà clairement vers Capharnaüm (v. 24b)13. Du point de vue des personnages, l’unité se divise elle-même en deux sous-unités : un dialogue entre Jésus et la foule (x1 : v. 22-40 ; voir v. 22.24a) et une prise de parole alternée14 entre Jésus et les Juifs (x2 : v. 41-59 ; voir v. 41.52).

– B’ (v. 60-65) : des disciples lâchent Jésus. L’achèvement marqué du discours (v. 59) laisse encore la place aux seuls disciples face à Jésus. Cette confrontation15 débouche sur un choix que sanctionne une nouvelle intervention du narrateur signalant la défection d’un grand nombre16.

– A’ (v. 66-71) : la confession de Pierre et l’annonce de la trahison de Judas. Comme dans la première unité, Jésus reprend l’initiative du dialogue en interpellant, cette fois, les Douze.

Les changements de temps, de lieux et de personnages permettent donc de diviser le chapitre en cinq scènes différentes, celle du centre étant elle-même dédoublée. Des indices littéraires et stylistiques (lexicaux, syntaxiques…) corroborent cette structuration. Un schéma reprenant les principaux éléments permet de le montrer.171819202122

A (v. 1-15, tous personnages) :2 figures nommées : Philippe (v. 5.7) et André (v. 8)Mise à l’épreuve : question de Jésus à Philippe (v. 5-6)Attestation : le prophète qui vient dans le monde (v. 14)Chiffre 12 (couffins : v. 13)B (v. 16-21, disciples et Jésus) :Les disciples s’éloignent de Jésus (v. 16)17 Les disciples veulent prendre Jésus dans la barque (v. 21)Contempler Jésus marchant (v. 19)x1 (v. 22-40, foule et Jésus) :X (v. 22-59)Fils de l’homme / donner / nourriture / demeurer (v. 27)x2 (v. 41-59, Juifs et Jésus) :Fils de l’homme / donner / nourriture / demeurer (v. 52-56)18B’ (v. 60-65, disciples et Jésus) :Les disciples s’éloignent de Jésus (v. 66)Les disciples ne veulent plus marcher avec Jésus (v. 66)19 Contempler 20 le Fils de l’homme montant (v. 62)A’ (v. 66-71, Douze et Jésus) :2 figures nommées : Simon-Pierre (v. 68) et Judas 21 (v. 71) Mise à l’épreuve : question de Jésus aux Douze (v. 67) Attestation : le Saint de Dieu (v. 69)Chiffre 1222 (« apôtres » : v. 67.70)

Les éléments fournis dans ce tableau, sous réserve d’un inventaire plus complet, suffisent — me semble-t-il — à assurer la solidité de la structure proposée. Quelques remarques générales peuvent en outre éclairer le mouvement de la péricope.

Comme dans l’épisode de la Samaritaine (Jn 4) ou de l’aveugle-né (Jn 9), le lecteur est témoin, entre le début et la fin du récit (A et A’), d’une double progression affectant l’identité de Jésus et la nature de la foi : du « prophète » (v. 14) au « Saint de Dieu » (v. 69) ; d’une foi basée sur le signe (v. 2.14) à celle fondée sur les paroles (v. 68-69). Jésus est le seul personnage présent à toutes les scènes, participant ainsi à l’unité de la séquence. Ce fait confirme la justesse de l’observation de Culpepper : dans Jean et dans les évangiles en général, les personnages n’existent et ne tirent leur consistance que de la relation qu’ils établissent avec Jésus23. Enfin, les correspondances lexicales relevées entre le début et la fin se doublent d’une opposition thématique : tout commence par le rassemblement d’une multitude enthousiaste (5000 hommes, v. 10 ; rassemblement des restes, v. 12-13) et s’achève par une pénible dispersion et la focalisation sur la situation d’un seul, franchement hostile (beaucoup de disciples se retirent, v. 66 et un va le livrer, v. 71). Entre les deux, on pourrait dire que Jésus, en fonction des réactions de son auditoire, essaie de maintenir la juste distance : il s’éloigne dans la montagne quand on cherche à le faire roi et s’approche de la barque quand la mer est démontée ; ou encore, il se laisse rejoindre par la foule qui le cherche, mais provoque la décision de foi des Douze.

Cette dynamique d’ensemble atteste que le récit est unifié ; les scènes successives, même si elles mettent en jeu différents types de personnages, ne sont pas simplement juxtaposées. Mais du point de vue des personnages justement, comment se fait la transition ? Autrement dit, les groupes d’acteurs sont-ils cloisonnés ? C’est avec cette question que je voudrais encore une fois parcourir rapidement le chapitre.

Dans la première scène, une foule nombreuse voit un signe dont Jésus, tout en y associant ses disciples, a l’initiative de part en part : « il savait ce qu’il était sur le point de faire » (v. 6). Philippe et André, seconds rôles exerçant une fonction de médiation dans le déclenchement de l’action, sont qualifiés comme disciples (v. 3-5.8). Ce même groupe de disciples, aux contours non déterminés, traverse la mer dans la seconde scène. Ensuite, la quête ambiguë24 de la foule pousse Jésus à livrer la première partie de son discours sur le pain. L’audition de ses paroles entraîne le murmure des Juifs (v. 41), réaction qui laisse supposer que ces derniers sont présents dans la foule précédemment nommée et sortent d’elle. La seconde partie du discours provoquera chez ces mêmes interlocuteurs de fortes tensions (v. 52), empêchant ainsi de les considérer comme une catégorie homogène. Dans la quatrième scène, pour regimber à leur tour aux propos de Jésus (v. 60), les disciples ont dû nécessairement entendre ce que les Juifs ont entendu (v. 60). Doit-on dès lors les considérer comme un sous-ensemble des Juifs ou étaient-ils seulement présents à leur côté dans la synagogue ? Difficile de se prononcer, mais une chose au moins est sûre : à l’instar de ceux-ci, ils murmurent (v. 61). Il en résulte un éclatement de ce groupe des disciples et la défection d’une grande part d’entre eux. Enfin apparaissent les Douze que rien n’autorise à identifier aux seuls disciples qui seraient restés. Selon la logique narrative, ils ont en tout cas assisté à la scène précédente puisque Jésus leur demande s’ils veulent partir « eux aussi » (v. 67). La confession de Pierre serait d’ailleurs sans valeur si elle n’était faite, au moins partiellement, en connaissance de cause et en fonction de tout ce qui précède. Le lecteur peut alors croire qu’il tient enfin un groupe fiable et unifié. Le narrateur le détrompe aussitôt. Même les Douze, ceux que Jésus a choisis (v. 70), ne peuvent se prévaloir d’une cohésion sans faille. Pire, c’est parmi eux que se trouve celui qui va livrer le maître et c’est sur ce choix extrême d’un seul25 que s’achève la séquence. Comment, au terme d’une telle série d’emboîtements26, caractériser la foule, les Juifs, les disciples ou les Douze ? Chez qui la foi, chez qui l’incrédulité ? Où passe la frontière qui permettrait de marquer distinctement la position des uns et des autres ?

Le brouillage volontaire des informations et le lissage des transitions invitent à ne pas séparer les scènes successives et à ne pas isoler hermétiquement les différents rôles. Si la foi et l’incrédulité existent et se combattent, aucune catégorie ne peut prétendre détenir le monopole de l’une ou de l’autre27. La frontière entre la lumière et la ténèbre passe d’abord dans le cœur de chacun. En utilisant, dans sa gestion des personnages, à la fois la technique du fondu enchaîné (les catégories se superposent) et du zoom (le récit progresse vers un unique personnage), le narrateur n’a de cesse de déstabiliser son lecteur, lui interdisant tout jugement sur autrui et sur lui-même et lui retirant toute possibilité d’identification sécurisante et confortable28. L’adhésion à Jésus n’est pas simple ; elle est même inaccessible à qui elle n’est pas donnée (v. ‹65)29. On peut toujours lire les tableaux de Jn 6 comme les différents types de réponses possibles, mais ce faisant on occulte le génie « cinématographique » du narrateur et, au risque de le rendre ennuyeux et inadéquat, on réduit son récit à n’être qu’une simple séance de diapositives30. Celui-ci ne cherche pas tant ni d’abord à permettre au lecteur de se situer sur une échelle théorique de la foi, mais veut le conduire, d’étape en étape et à travers ses multiples résistances, à la seule prise de conscience salutaire qui vaille : comme Judas, il est à un moment ou un autre de son existence celui qui va livrer Jésus. Comme lui pourtant, il a aussi l’assurance d’avoir été choisi (v. 70).

Du coup et s’il le veut bien, le lecteur de Jn 6 n’est plus confronté à une vision dualiste du monde qui caractérise aussi bien la gnose que le conte de fées pour enfants sages. En soulignant la radicalité, l’exigence et l’inaccessibilité de la foi aux seules forces humaines, l’évangile — par sa présentation des événements et des personnages toute en nuances — laisse transparaître en même temps sa connaissance profonde du cœur humain traversé par des projets contradictoires et sa prise en compte de la complexité du réel. En cela, il se révèle d’une actualité et d’une urgence éternelles.

Notes de bas de page

  • 1 Alter R., The Art of Biblical Narrative, New York, 1981 ; tr. française par P. Lebeau et J.-P. Sonnet : L’art du récit biblique, coll. Le livre et le rouleau 4, Bruxelles, Lessius, 1999.

  • 2 Culpepper R.A., Anatomy of the Fourth Gospel : a Study in Literary Design, coll. Foundations and Facets. New Testament 3, Philadelphia, 1983. Il a juste été précédé de peu par Rhoads D. et Michie D., Mark as Story : an Introduction to the Narrative of a Gospel, Philadelphia, 1982.

  • 3 Voir, par exemple, Marguerat D., « L’exégèse biblique à l’heure du lecteur », dans La Bible en récit : l’exégèse biblique à l’heure du lecteur — Colloque international d’analyse narrative des textes de la Bible, Lausanne, mars 2002, éd. D. Marguerat, coll. Le monde de la Bible 48, Genève, Labor et Fides, 2003, p. 13-40 (surtout 27-31). Voir aussi dans le même ouvrage, la contribution de R.A. Culpepper, « Vingt ans d’analyse narrative des évangiles : nouvelles perspectives et problèmes en suspens », p. 73-93.

  • 4 Culpepper R.A., « L’application de la narratologie à l’étude de l’évangile de Jean », dans La communauté johannique et son histoire : la trajectoire de l’évangile de Jean aux deux premiers siècles, éd. J. Kaestli e.a., coll. Le monde de la Bible 19, Genève, Labor et Fides, 1990, p. 97-120.

  • 5 L’expression est de J. Zumstein, « L’évangile de Jean : une stratégie du croire », dans Id., Miettes exégétiques, coll. Le monde de la Bible 25, Genève, Labor et Fides, 1991, p. 237-252.

  • 6 Sur ce chapitre, un des plus discutés de l’évangile de Jn, Critical readings of John 6, éd. R.A. Culpepper, coll. BIS 22, Leiden, Brill, 1997. Pour une bibliographie plus complète : Van Belle G., Johannine Bibliography 1966-1985 : a Cumulative Bibliography on the Fourth Gospel, coll. BETL 82, Leuven, Peeters, 1988, p. 224-236.

  • 7 La séquence est déterminée par son unité de lieu et de temps : en Galilée, proche de la mer de Tibériade (v. 1.16-17.24-25.59), aux alentours de la fête de Pâque (v. 4). Elle est introduite, comme les deux séquences qui l’encadrent, par meta tauta (6,1 ; cf. 5,1 et 7,1). Jn 5 (séquence précédente) se déroule à Jérusalem lors d’une fête indéterminée (5,1) ; Jn 7 (séquence suivante), comme Jn 6, se situe en Galilée, mais six mois plus tard (7,1-2).

  • 8 Encore récemment, voir Gagné A., « Caractérisation des figures de Satan et de Judas dans le IVe évangile : stratégie narrative et déploiement des intrigues de conflit », dans Science et Esprit 55 (2003) 263-284. Pour cet auteur, « le texte amène ainsi le lecteur à prendre position par rapport à Jésus. Puisque Judas Iscariote est la manifestation terrestre de la figure de Satan, le lecteur ne souhaitera pas se retrouver du côté du traître, en conflit avec la communauté de foi. La caractérisation de ces deux figures permettra de choisir de quel côté il faut se ranger : Jésus ou Judas ; le Fils de l’homme ou le prince de ce monde ; le Bon Berger ou le mercenaire-voleur ; Dieu ou Satan ? » (p. 283). Le problème avec ce genre de lectures si massives, c’est qu’elles donnent l’impression de prendre le lecteur pour un simplet incapable de discerner par lui-même le noir et le blanc.

  • 9 Je m’inspire de la proposition de Beutler J., « The Structure of John 6 », dans Critical Readings of John 6 (cité supra n. 6), p. 115-127, et je renvoie à cette contribution pour une justification plus détaillée. Ici, seuls les éléments les plus significatifs sont donnés.

  • 10 Inclusion topographique : « la montagne » (v. 3.15). Nouveau changement de chronologie marquant le début de l’unité suivante : « Quand le soir fut venu » (v. 16).

  • 11 Début de l’unité X marqué par « le lendemain » (v. 22).

  • 12 Cette confusion des repères géographiques est apte à rendre, au plan narratif, le mouvement d’une foule qui cherche Jésus, sans savoir exactement ce qu’elle cherche ni où le trouver.

  • 13 « Capharnaüm » créant, du coup, une inclusion entre le début (v. 24b) et la fin (v. 59) de l’unité.

  • 14 Contrairement à la sous-unité précédente, il ne s’agit plus vraiment d’un dialogue car, si Jésus répond aux Juifs (v. 43) ou s’adresse à eux (v. 53), ces derniers ne s’adressent pas à Jésus, mais parlent plutôt de lui entre eux (v. 42.52).

  • 15 Ici encore, on ne peut pas affirmer qu’il y a dialogue : les disciples disent (v. 60) et murmurent (v. 61) entre eux ; Jésus, connaissant en lui-même leurs propos, les interpelle (v. 61).

  • 16 L’inclusion formée par l’expression « nombreux d’entre ses disciples » (v. 60.66) rehausse l’unité de la scène.

  • 17 Cet éloignement (cf. v. 22) est marqué par le fait que les disciples descendent vers la mer (v. 16), alors que le maître vient d’aller vers la montagne (v. 15).

  • 18 Je signale seulement ici les termes les plus marquants communs aux deux dialogues centraux.

  • 19 Le parallélisme ainsi établi entre « vouloir prendre Jésus dans la barque » (v. 21) et « ne plus marcher avec lui » (v. 66) indique bien les deux manières de quitter l’état de disciple : mettre la main sur Jésus, c’est-à-dire l’utiliser à son propre service ; ne plus le suivre, c’est-à-dire refuser de faire sa volonté. On comprend dès lors pourquoi Jésus se dérobe à la volonté des disciples du bateau.

  • 20 Même verbe theôreô, au v. 19 et au v. 62 (voir aussi v. 2.40).

  • 21 De même que André, l’un des deux personnages de la première scène, est situé dans un lien de fraternité (frère de Simon-Pierre : v. 8), Judas est placé dans sa filiation (fils de Simon Iscariote : v. 71).

  • 22 Dans l’évangile de Jean, ce chiffre ne se rencontre qu’ici (v. 13.67.70.71) et en 11,9 ; 20,24.

  • 23 Autrement dit, ils ne sont pas autonomes. Un récent colloque (Louvainla-Neuve, avril 2004) du RRENAB (Réseau de recherche en analyse narrative des textes bibliques) s’est intéressé à cette question des personnages. Dans les actes à paraître chez Peeters (coll. BETL) et en ce qui concerne les évangiles, on pourra surtout se reporter à la contribution de J.N. Aletti, « La construction du personnage de Jésus ».

  • 24 Quête ambiguë, mais pas complètement illégitime, puisque Jésus répond à sa manière (v. 26.29.32.35) et accepte que le dialogue s’engage.

  • 25 Le grec utilise le numéral : heis ek tôn dôdeka (v. 71).

  • 26 Comme avec une poupée russe, et en commençant par la fin, on pourrait dire que Judas est l’un des Douze qui appartiennent au groupe des disciples, eux-mêmes faisant partie des Juifs inclus dans la foule.

  • 27 Ce point a bien sûr des conséquences sur la compréhension des « Juifs » en Jn et sur la question controversée de l’antijudaïsme de l’évangile. À ce propos, voir Anti-Judaism and the Fourth Gospel : Papers of the Leuven Colloquium, 2000, éd. R. Bieringer e.a., coll. Jewish and Christian Heritage Series 1, Assen, 2001 et spécialement la contribution de Culpepper R.A., « Antijudaism in the Fourth Gospel as a Theological Problem for Christians Interpreters », p. 68-91. Les « Juifs » en Jn étant, pour cet auteur, le symbole de l’incroyance et de l’opposition à Jésus, il n’est pas surprenant de constater qu’il considère aussi le quatrième évangile comme un écrit antijudaïque reflétant une christologie « substitutionniste ».

  • 28 Comme l’a montré récemment Marguerat D., « L’exégèse biblique à l’heure du lecteur » (cité supra n. 3), p. 29-30, le processus d’identification au personnage n’est pas une équation simple, un pur télescopage entre le monde du récit et celui du lecteur : « La lecture est le croisement de deux intrigues […] Le texte […] invite à s’identifier à un processus plus qu’à un personnage, à une dynamique plutôt qu’à une figure narrative » (30).

  • 29 Kysar R., « The Dismantling of Decisional Faith : a Reading of John 6,25-71 », dans Critical Readings of John 6 (cité supra n. 6), p. 161-181 a insisté sur cet aspect.

  • 30 C’est malheureusement ainsi qu’il apparaît souvent dans la liturgie.

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