Évolution religieuse et émancipation dans l'OEuvre de George Sand (1804-1876). A l'occasion du bicentenaire de sa naissance

À l’occasion du bicentenaire de sa naissance

Marie-Reine Renard
À l'occasion des commémorations auxquelles donne lieu le bicentenaire de la naissance de George Sand, il est intéressant de rechercher et d'analyser quels sont les rapports entre les idées de la romancière en matière religieuse et sa volonté d'émancipation, et de justice sociale. Attirée par le socialisme chrétien de Lamennais, et les idées de progrès de l'humanité de Pierre Leroux, elle crut trouver des précurseurs dans certains mouvements religieux hétérodoxes du Moyen Âge. Cependant, ces idées survécurent peu aux désillusions consécutives à la révolution de 1848.

Introduction

L’étude de l’évolution religieuse de George Sand, née Aurore Dupin de Francueil, au regard de sa quête de liberté et d’émancipation, présente un double intérêt en cette année 2004 qui voit la célébration du bicentenaire de sa naissance et où le vote d’une loi sur le port des signes religieux dans les établissements scolaires montre que les débats sur les rapports entre liberté religieuse et manifestation des convictions ne sont jamais clos. Bon nombre de ses œuvres révèlent des préoccupations métaphysiques et spirituelles, alors qu’il semble acquis que le féminisme implique l’abandon des références religieuses. Toutefois, comme l’a noté Henri de Lubac1, les idées religieuses de la romancière ont évolué avec le temps, et retracer son itinéraire spirituel peut présenter quelque difficulté en raison du caractère particulièrement abondant de son œuvre qui comprend une centaine de romans, vingt-six volumes de correspondance, des textes autobiographiques, et que de plus George Sand a collaboré à de nombreux journaux. Ces variations peuvent s’expliquer en raison d’éléments de sa vie personnelle ainsi que des événements de son temps. Il conviendra donc d’examiner dans une première partie, l’évolution religieuse de George Sand, avant de se pencher sur les rapports entre lesdites idées et l’émancipation féminine.

I Sources et évolution de la pensée religieuse de George Sand

1 Les années de formation

Née d’un père apparenté à la plus haute aristocratie européenne, puisque Maurice Dupin de Francueil était un descendant du maréchal de Saxe, et de Sophie-Victoire Delaborde, fille d’un oiseleur, Aurore sera partagée après la mort de son père, survenue en 1808, entre une mère à la dévotion non-conformiste et une grand-mère voltairienne, qui toutefois lui fera faire sa première communion et l’enverra parfaire son éducation au couvent des Augustines anglaises à Paris. Après la mort de sa grand-mère en décembre 1821 et pour gagner son autonomie, Aurore épouse François dit Casimir Dudevant le 17 septembre 1822. Le mariage semble avoir été heureux pendant quelques années, puis les époux se séparent, en raison d’aspirations et de conceptions de la vie profondément divergentes. En janvier 1831, Madame Dudevant s’installe à Paris avec Jules Sandeau aux côtés duquel elle se lance dans une carrière littéraire.

Ses premiers romans, Indiana, Valentine, Lélia, publiés sous le pseudonyme de George Sand, rencontrent immédiatement le succès, parce qu’ils répondent à des aspirations de l’époque en ce qu’ils critiquent le statut matrimonial des femmes. Cependant, la vie nouvelle que s’est organisée Aurore ne lui donne pas satisfaction, s’il faut en croire le caractère désespéré de son roman Lélia. Mais elle retrouvera l’espoir en adhérant à des convictions sociales et religieuses que lui apportent Félicité de Lamennais (1782-1854), mais surtout le philosophe Pierre Leroux (1797-1871), issu du saint-simonisme. Le socialisme chrétien qu’ils lui font découvrir, nourrira ses espoirs jusqu’à l’échec de la révolution de 1848.

2 La découverte de l’Évangile éternel

Le Père de Lubac qualifie George Sand de « prophète de Pierre Leroux »2 dont elle va effectivement vulgariser les idées dans les romans qu’elle publie entre 1838 et 1844, Spiridion, Consuelo suivi de La comtesse de Rudolstadt, ainsi que dans deux textes moins connus, Jean Ziska et Les sept cordes de la lyre. Pierre Leroux a fait partager à la romancière certaines de ses idées, notamment la notion de progrès continu de l’humanité, mais surtout l’égalité qui selon lui serait le vrai message de l’Évangile. Spiridion, dédié au philosophe, se déroule dans un couvent à la fin du XVIIIe siècle. Angel et Alexis découvrent dans la tombe du fondateur différents textes joachimistes, mais également la « fameuse introduction à l’Évangile éternel, écrite de la propre main de l’auteur, le célèbre Jean de Parme, général des Franciscains et disciple de Joachim de Flore ». Ce livre « perdu pendant des siècles » avait été « poursuivi par l’Université de Paris, toléré d’abord, puis condamné, et livré aux flammes par le Saint-Siège »3.

Cet exposé comporte quelques inexactitudes, au regard d’ouvrages plus récents4, car L’introduction à l’Évangile éternel ne fut pas écrite par Jean de Parme, mais par Gérard de Borgo, qui avait été envoyé à Paris pour faire des études de théologie, et qui avait effectivement fait circuler en 1254 cet écrit, dans lequel il déformait assez considérablement les idées de Joachim de Flore (1130-1202), lequel s’était borné, à partir d’études sur la Bible, à prédire l’avènement d’une nouvelle ère de la religion, celle du Saint-Esprit, qui devait survenir en 1260 et qui serait d’abord caractérisée par un renouveau de la vie monastique. Comme les ordres mendiants, Dominicains et Franciscains, furent créés peu de temps après la mort de Joachim, certains y virent la réalisation de sa prédiction (alors que très vraisemblablement, l’abbé de Flore ne pensait qu’à un renouvellement de l’ordre cistercien auquel il appartenait), ce qui explique que les Franciscains furent mêlés à la diffusion d’idées joachimistes.

Le long roman Consuelo suivi de La comtesse de Rudolstadt développera des thèmes analogues, visant à assimiler le vrai message de l’Évangile aux idées de liberté et d’égalité. Une partie de l’histoire se déroule en Bohême, dans le château de la famille de Rudolstadt dont le dernier représentant, Albert, descend par sa mère des Hussites. Entre la rédaction des deux parties du roman, George Sand va rédiger une biographie du chef hussite Jean Ziska, où elle précise les causes de son intérêt pour les mouvements religieux hétérodoxes : « Voilà ce que c’est que l’hérésie… : une idée essentiellement chrétienne dans son principe évangélique, révolutionnaire dans ses tentatives et ses réclamations ». La romancière ajoute que toutes ces sectes ne constituent qu’une seule histoire, celle « du joannisme, c’est-à-dire l’interprétation et l’application de l’Évangile fraternel et égalitaire de saint Jean. C’est la doctrine de l’Évangile éternel ou de la religion du Saint-Esprit, qui remplit tout le Moyen Âge et qui est la clé de toutes ses convulsions, de toutes ses énigmes »5. Cependant, cette assimilation est hâtive, car le joachimisme se répandit au XIIIe siècle en Italie et dans le sud de la France, tandis que les autres mouvements auxquels fait allusion George Sand, Lollards, Hussites, se développent en Angleterre, en Bohême, en Allemagne à partir du XIVe siècle. Il aurait été plus exact de dire que les idées exprimées par ces mouvements annonçaient le socialisme chrétien auquel adhère la romancière.

3 Les déceptions de l’âge mûr et le bilan final

George Sand, de par ses fréquentations, est mêlée aux milieux républicains, ce qui l’amène à jouer un rôle politique non négligeable lors de la révolution de 1848, puisqu’elle rédige notamment le bulletin officiel du gouvernement provisoire. Après l’échec de la révolution, elle craint d’être inquiétée et doit se réfugier à Nohant. Elle écrit La Petite Fadette pour se consoler et expose ses désillusions dans la préface. La venue d’une nouvelle société est remise à un futur indéterminé, et elle reconnaît que le peuple a besoin d’une longue éducation avant de régénérer la société. Au plan religieux, George Sand a cessé de croire au socialisme chrétien, mais elle reste ferme sur certaines convictions : la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme, ce qu’elle affirme tout au long de sa correspondance. Elle écrit notamment à Victor Hugo le 17 avril 1862 : « Je plaide la cause de mon utopie : le bien possible dès cette vie sans souffrances insupportables ; le beau certain dans l’autre vie pour qui a su se l’assurer »6.

Elle restera non moins ferme sur deux autres points : elle nie l’enfer de même que la divinité du Christ, ce qu’elle exprime déjà dans Spiridion à partir d’un commentaire du Quatrième Évangile. Vers 1860, son attitude se durcit également à l’égard de l’Église catholique, sans que les causes puissent clairement en être déterminées. Paul Christophe émet l’hypothèse selon laquelle la mise à l’Index de tous ses ouvrages à la fin de l’année 1863 ne serait pas étrangère à ce changement7. Mais il convient d’observer que même les premiers romans de George Sand contenaient des remarques acerbes contre l’Église dont bon nombre de ses représentants étaient peints sous des couleurs déplaisantes. La romancière donne une indication dans une lettre du 27 janvier 1863 à Émile Aucante : « J’avais un reste d’attachement à de beaux et purs souvenirs de jeunesse »8. Il faut y voir une allusion à son séjour au couvent des Augustines anglaises et au bon souvenir qu’elle conserva de l’aumônier, l’abbé de Prémord, ce qui la déterminait à modérer ses propos.

La volonté de rupture avec l’Église se manifestera en 1862 à l’occasion du mariage de son fils Maurice avec Lina Calamatta, qui est libre penseuse. Les futurs époux refusent le mariage religieux, mais George Sand le regrette, car bien des habitants de Nohant ne viendront pas à un mariage civil, et elle tient à l’aspect communautaire de la cérémonie. Elle se met donc en quête d’un pasteur protestant, dont les idées ne divergent pas trop des siennes et finalement, en 1864, Maurice fera bénir son mariage et baptiser son premier enfant par un pasteur du voisinage. George Sand exposera à de nombreux correspondants qu’elle n’adhère pas au protestantisme, qu’elle veut surtout marquer sa rupture avec l’Église catholique.

Lorsque George Sand meurt en 1876, elle n’a laissé aucune instruction quant à ses obsèques, se remettant à la décision de ses enfants. Sa fille Solange optera pour des funérailles religieuses, auxquelles l’évêque de Bourges donnera son accord. Ces obsèques religieuses, décidées sans doute dans un but d’opportunité sociale, ont donné lieu à des commentaires variés, que retrace Anne Chevereau9 ainsi que la plupart des biographes de George Sand, notamment Wladimir Karénine10. Finalement, à la fin de sa vie, George Sand se retrouve fort proche de sa grand-mère, qui lui avait fait faire sa première communion et avait accepté pour elle-même des obsèques religieuses afin de ne choquer personne.

II Religion et émancipation féminine

1 Le féminisme de George Sand

Le féminisme de George Sand, s’il fut certain, s’exprima toujours de manière fort modérée. Ses romans constituent une critique sévère du statut matrimonial des femmes à l’époque, mais elle remet en cause les abus, et non les institutions proprement dites. Par ailleurs, lors de la révolution de 1848, elle n’adhérera pas aux premiers groupements féministes qui se constituent. De même, dans une lettre souvent citée au Comité Central de la gauche, chargé de donner son investiture aux candidats à l’Assemblée Constituante, elle déclare en substance qu’un jour les femmes seront amenées à participer activement à la politique, mais que ce ne peut être ni à court terme, ni à moyen terme, car il faut préalablement que la société subisse de profondes transformations11, appréciation qui se révélera fondée. Elle réitère le propos dans une lettre à Édouard de Pompéry le 23 décembre 1864 : « il est certain qu’en fait de progrès, l’imagination peut tout admettre. Mais le cœur est-il destiné à changer ? Je ne le crois pas, et je vois la femme à jamais esclave de son propre cœur et de ses entrailles. J’ai écrit cela maintes fois, et je le pense toujours »12.

Si George Sand a soif d’idéal, elle n’en a pas moins le sens des réalités, comme l’a noté Huguette Bouchardeau dans un livre au titre significatif, George Sand, la lune et les sabots13. Elle ne répugne pas à s’occuper des aspects les plus terre-à-terre de l’administration de sa propriété de Nohant. De même, elle n’a jamais conseillé à des femmes de braver gratuitement et ouvertement l’opinion publique. Dans ses écrits, la romancière prône des vertus très bourgeoises : l’économie, le travail, la propreté. Elle critique les femmes coquettes, dépensières, qui ne pensent qu’à leur toilette. Certes, elles ne sont pas entièrement responsables puisque cela est la conséquence des lacunes de l’éducation qui leur est donnée. Mais la romancière sait allier ce conservatisme moral avec certaines idées émancipatrices. Dans le prologue de Jean Ziska, George Sand explique qu’elle s’intéresse à des mouvements religieux hétérodoxes à des fins d’émancipation féminine. L’éducation des femmes ne vise pas à développer leur intelligence, ce qui a pour conséquence un accroissement des qualités du cœur. De plus, en raison de leur statut matrimonial, qui confère la gestion de leurs biens à leur mari, elle sont « par nécessité des disciples de saint François… Vous êtes toutes pauvres à la manière des éternels disciples du paupérisme évangélique »14. L’utilisation par George Sand d’idées religieuses à des fins émancipatrices, diffuse dans toute son œuvre, peut se regrouper autour de deux grands thèmes : la fin de Satan et le caractère divin de l’amour.

2 Les thèmes émancipateurs

Les utopies de l’époque romantique impliquent la négation de l’enfer, ce que bon nombre d’auteurs ont appelé « la fin de Satan », idée présente chez Balzac, Nerval, Victor Hugo15. Dès l’enfance, George Sand a appris de sa grand-mère qu’il ne fallait pas croire à l’enfer, et elle affirmera tout au long de sa vie qu’il s’agit d’une croyance barbare, incompatible avec la bonté divine. Dans Consuelo et La comtesse de Rudolstadt, l’auteur reprend l’idée émise par certains mouvements hétérodoxes que Satan avait été calomnié. Pour les Lollards, qui veulent réconcilier la chair et l’esprit, Satan n’est pas l’ennemi du genre humain, mais son protecteur. D’où la mystérieuse formule employée par Zdenko, l’ami d’Albert de Rudolstadt : « Celui à qui on a fait tort te salue » 16.

Dans un autre contexte, elle fait dire à Fadette qui est, comme sa grand-mère, soupçonnée par les villageois d’être un peu sorcière : « Elle ne voulait pas faire de mystère à Landry et, comme il avait toujours un peu peur de la sorcellerie, elle mit tous ses soins à lui faire comprendre que le diable n’était pour rien dans les secrets de son savoir… Tu n’as que faire de l’invention du mauvais esprit. Il n’y a qu’un esprit et il est bon, car c’est celui de Dieu. Lucifer est l’invention de Monsieur le Curé, et Georgeon de l’invention des vieilles commères de campagne »17. À l’occasion d’une réédition en 1871 de son roman Mademoiselle La Quintinie, paru en 1863, elle rédige une préface où elle déclare nettement que le dogme de l’enfer sert à maintenir les paysans, les enfants et les femmes dans l’obéissance18.

Le thème du caractère divin de l’amour est un second levier d’émancipation féminine. Comme l’indique Wanda dans La comtesse de Rudolstadt, puisque l’amour est un don de Dieu, les lois humaines ne sauraient le réprimer. Un autre personnage du roman, la cantatrice Corilla, est doublement jalouse de Consuelo et intrigue pour l’évincer. L’héroïne est amenée à lui rendre service et Corilla, qui possède un fond de bonté et de générosité, se transforme en amie dévouée, ce qui inspire à Consuelo la réflexion suivante : « Dieu est plus grand empereur que tous les nôtres ; et peut-être bien, puisque Madeleine a chez lui un tabouret de duchesse à côté de la Vierge sans tache, la Corilla aura-t-elle le pas sur Marie-Thérèse pour entrer dans cette cour-là »19. Dans Les sept cordes de la lyre, l’auteur fait proclamer par l’Esprit de la lyre que « L’amour est puissant, l’amour est tout : c’est l’amour qui est Dieu, car l’amour est la seule chose qui puisse être infinie dans le cœur de l’homme »20. Mais les idées de George Sand en la matière s’inscrivent dans un courant de pensée plus large, le retour des cultes féminins ou, pour reprendre une formule de Bachofen, « les religions amies du droit de la mère ».

3 Le retour des cultes féminins

Ce n’est sans doute pas un hasard si, à l’époque où sont publiés les premiers écrits féministes, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, réapparaissent des divinités féminines, soit dans des écrits qui s’inspirent des mythologies antiques, soit dans les cultes créés par les nombreux prophètes de l’époque romantique. Le phénomène se produit en France avec le développement du saint-simonisme, précisément à l’époque où George Sand publie ses premiers romans. La femme doit mettre son intelligence et sa sensibilité au service du monde nouveau qui va remplacer l’ancienne société. Flora Tristan (1803-1844) élabore une théorie de la femme-Messie, tandis que le sculpteur Simon Ganneau prêche une nouvelle religion, « l’évadisme », contraction d’Adam et Ève, et il se fait appeler le « Mapah », mot formé de la première syllabe de « maman » et « papa ».

Mais c’est un professeur de droit de Bâle, Johann-Jakob Bachofen (1815-1887) qui va rassembler ces données éparses et leur donner une caution scientifique dans un gros ouvrage publié en 1861, intitulé Das Mutterrecht (Le droit maternel). À partir d’études sur les civilisations antérieures à l’Antiquité classique, il démontre que la place des femmes fut prépondérante dans ces sociétés. À l’appui de ces affirmations, il analyse le culte de Déméter21, ainsi que diverses légendes qui représentent des femmes en lutte pour conserver ou reprendre le pouvoir. Ces sociétés, qu’il appelle gynécocratiques, ont diverses caractéristiques : prédominance de la nuit et des divinités lunaires, de la Terre-Mère, de la spontanéité, de la communauté22. Il définit ces religions comme « amies du droit de la mère ».

Une relecture des œuvres de George Sand, bien que vraisemblablement elle n’ait pas eu connaissance de ces théories, permet de retrouver derrière un certain nombre des personnages féminins de ses romans, et sur un mode allégorique, des divinités féminines, lunaires, de même que des mythes antiques. Ainsi Wanda, dans La comtesse de Rudolstadt, est une figure de Déméter. D’autres héroïnes de ses romans sont des guides, des initiatrices, telle Marie dans La mare au diable, qui sauve le laboureur Germain égaré de nuit dans une forêt23, Hélène dans Les sept cordes de la lyre, Laura de « Laura. Voyage dans le cristal », pour ne citer que quelques exemples qui viennent compléter en ce qui concerne l’utilisation féministe des croyances religieuses, les idées tirées des courants hétérodoxes du Moyen Âge.

Conclusion

Au terme de cette étude, il est permis de formuler quelques hypothèses quant aux rapports que peuvent entretenir féminisme et convictions religieuses dans l’œuvre de George Sand. La conclusion la plus évidente consisterait à affirmer que les théories émancipatrices en général et le féminisme en particulier ne sont compatibles avec des convictions religieuses que dans la mesure où celles-ci sont détachées de toute institution. C’est pourquoi George Sand se réfère à des croyances qui ont été véhiculées par des mouvements hétérodoxes. Mais cette constatation doit être tempérée en raison du fait que les convictions religieuses ont bien souvent un aspect communautaire, auquel la romancière était sensible, lorsqu’il s’agit de marquer les grandes étapes de l’existence humaine : baptême, mariage, funérailles. Cette constatation ramène au sens étymologique du mot « religion », qui signifie « relier » : historiquement, les religions ont été pendant des millénaires l’ensemble des croyances servant de ciment social. En second lieu, une recherche sur l’origine du féminisme permet de constater qu’il a germé comme d’autres idées émancipatrices sur le terrain des religiosités romantiques, qui ne sont pas sans évoquer les théories de Bachofen sur les « religions amies du droit de la mère ». Ces différentes approches tendent à démontrer que la liberté religieuse, la laïcité sont le résultat d’équilibres complexes, facilement remis en cause, ce qui expliquerait pourquoi les débats sur ces questions sont destinés à perdurer.

Notes de bas de page

  • 1 de Lubac H., La postérité spirituelle de Joachim de Flore, t. II, De Saint-Simon à nos jours, Paris, Lethielleux, 1981, p. 162-187, ici p. 185-187.

  • 2 Ibid. p. 135.

  • 3 George Sand, Spiridion (1842), avant-propos O.A. Haac, intr. M. Hecquet, Genève, Slatkine, 2000, p. 285.

  • 4 de Lubac H., La postérité spirituelle de Joachim de Flore, t. I, De Joachim à Schelling, Paris, Lethielleux, 1979, p. 80-83.

  • 5 George Sand, Jean Ziska (1843), dans OEuvres complètes, vol. XIX, p. 29-30 (les OEuvres complètes de George Sand sont citées d’après le reprint de 1980 de l’édition Michel Lévy de 1863 à 1926).

  • 6 George Sand, Correspondance, t. XVII, p. 33 (la correspondance est citée dans l’édition de George Lubin aux éditions Garnier, entre 1964 et 1980).

  • 7 Christophe P., George Sand et Jésus. Une inlassable recherche spirituelle, Paris, Cerf, 2003, p. 135.

  • 8 George Sand, Correspondance (cf. supra n. 6), t. XVII, p. 404.

  • 9 Chevereau A., George Sand, du catholicisme au paraprotestantisme ?, préf. J. Baubérot, Antony, Assoc. Amis de George Sand, 1988, p. 292-296.

  • 10 Karénine Wl., George Sand, sa vie et ses œuvres, t. IV, (1848-1876), Paris, Plon, 1926, p. 599-631.

  • 11 Cf. George Sand, Les Femmes, textes choisis et présentés par H. Bouchardeau, Nîmes, HB éd., 2003, p. 57.

  • 12 George Sand, Correspondance (cité supra n. 6), t. XVII, p. 629.

  • 13 Bouchardeau H., George Sand, la lune et les sabots (1990), Aigues-Vives, HB éd., 1999, p. 9.

  • 14 George Sand, Jean Ziska (cité supra n. 5), p. 19.

  • 15 Voir dans Études Carmélitaines, consacré au thème de Satan, les études d’Albert Béguin et de Paul Zumthor, Paris, DDB, 1948, p. 506-526.

  • 16 George Sand, Consuelo (1842), t. 1 de l’éd. L. Cellier et L. Guichard, Paris, Garnier, 1959, p. 276-277.

  • 17 George Sand, La Petite Fadette (1849), éd. P. Salomon et J. Mallion, Paris, Garnier, 1981, p. 185.

  • 18 George Sand, Mademoiselle La Quintinie (1863), Paris, Libr. Nouvelle, 1871, Préf. p. VII.

  • 19 George Sand, La comtesse de Rudolstadt (1843), t. 3 de l’éd. L. Cellier et L. Guichard (cité supra n. 16), p. 381.

  • 20 George Sand, Les sept cordes de la lyre (1840), dans Œuvres complètes (cf. supra n. 5), vol. XXXI, p. 136.

  • 21 Bachofen J.-J., Le droit maternel. Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature juridique et religieuse (1861), tr. Ét. Barilier, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1996, p. 463-468.

  • 22 Bachofen J.-J., Du règne de la mère au patriarcat. Pages choisies par A. Turel, Paris, éd. de l’Aire, 1980 (reprint de l’édition Alcan de 1938), p. 110.

  • 23 George Sand, La mare au diable (1844), éd. P. de Boisdeffre, Paris, Libr. Gén. Française, 1984, p. 50-57.

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