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Henri de Lubac, defensor de Teilhard : un caso de conciencia

Marie-Gabrielle Lemaire
El Fenómeno humano (Le Phénomène humain) y El Medio divino (Le Milieu divin) fueron publicados después de la muerte de Teilhard de Chardin (1955), sin el acuerdo de la Compañía de Jesús. La obra teilardiana es librada entonces a las interpretaciones más falaces de las cuales la más peligrosa es la, comunista, de Roger Garaudy. Henri de Lubac propone muy temprano un « buen uso del Medio Divino » bloqueado por la censura romana. Él alerta a sus superiores con una perseverancia impresionante en cuanto a la necesidad de restablecer la verdad sobre Teilhard. Superando todos los obstáculos, consigue ganar su causa y publica en 1962 El pensamiento religioso del padre Teilhard de Chardin (La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin).

Nous ne parlerons pas ici de l’amitié entre les deux jésuites, qui remonte, par l’entremise du père Auguste Valensin, à 1922, ni de la lecture lubacienne de l’œuvre de Teilhard de Chardin, qui a déjà fait l’objet de plusieurs études1. Il s’agit seulement de saisir le mouvement de conscience qui a conduit le p. de Lubac, à travers bien des obstacles, jusqu’à sa première publication au sujet de Teilhard, sachant que cette parution allait ouvrir une longue série de contributions par voie de conférences, articles, ouvrages, éditions de correspondances ; autant de travaux théologiques dans lesquels le p. de Lubac s’est donné sans compter pour défendre la pensée authentique de son confrère et ami.

I Mort de Teilhard de Chardin

À Nice le 12 avril 1955, Henri de Lubac apprend par le journal Nice-Matin la mort de Pierre Teilhard de Chardin, à New York, dans l’après-midi de Pâques. « Le p. Teilhard a donc rejoint dans le Sein de Dieu son grand ami Auguste Valensin », écrit-il le lendemain2.

Bien plus qu’on ne pourra le dire, bien plus qu’on ne le pense, qu’on ne le saura, de telles existences auront contribué à porter la Compagnie dans notre siècle difficile ; davantage, à faire franchir à l’Église entière un pas dangereux. Ni pour l’un ni pour l’autre, cela n’aura été sans sacrifices durs, – jusqu’à la fin. (…) Nous pouvons bien chanter aujourd’hui : Alléluia ! Cette mort au jour de Pâques : admirable symbole3 !

Quelques jours plus tard, il exprime un regret :

La fidélité de Teilhard, – qu’on ne peut soupçonner d’avoir été hypocrite ou intéressée, – quel témoignage ! À quel respect de la foi catholique n’oblige-t-elle pas les incroyants qui l’observent ! (…) Son attitude impose à tous le respect de l’Église. – Quelle fierté fraternelle devrait être la nôtre ! Mais je ne la constate pas…

(CF 569)

II Publication du Phénomène humain

Moins d’un mois plus tard, le 8 mai 1955, tandis qu’il est de retour à Lyon-Fourvière, Henri de Lubac rencontre le Provincial qui lui parle de la succession de Teilhard.

Il m’apprend qu’il y avait eu récemment un projet allemand de recueil d’articles, tous déjà parus régulièrement ; Rome a refusé. Aujourd’hui, refus de toute publication, sous menace de mise automatique à l’Index. On s’attend cependant à des publications, faites par les héritiers, qui voulaient s’entendre avec la Compagnie. Le Phénomène humain et Le Milieu divin avaient eu en leur temps des révisions favorables4 ; et Le Phénomène humain n’a été finalement arrêté qu’en vertu d’une mesure aux termes de laquelle toute publication non strictement technique serait désormais interdite5.

Si le Phénomène humain n’avait pu être publié du vivant du p. Teilhard, c’était en vertu de l’interdiction romaine qui aurait prévalu, nous le constaterons, si le jésuite n’avait pris des dispositions canoniquement licites, pour léguer l’ensemble de ses papiers à une personne extérieure à la Compagnie de Jésus, Mlle Jeanne Mortier, légataire des écrits de Teilhard6.

Et voilà que le 13 août 1955, Henri de Lubac lit dans le journal Le Monde que les éditions du Seuil publieront en octobre le Phénomène humain (CF 592). Le mois venu, il apprend que « les éditeurs de Teilhard seraient décidés à publier coup sur coup tous ses écrits ». Tout en même temps, « la Compagnie serait prête à faire une déclaration contre le Phénomène humain (annoncée pour début novembre), qui serait mis à l’Index. Le Doyen [de la Faculté de Théologie de Lyon, Mgr Jouassard] craint que cela ne réveille à Rome critiques et attaques contre Lyon et sa Faculté » (CF 611). Début novembre, « on s’excite autour de la parution imminente du Phénomène humain. La couverture, dit-on, porterait : Œuvres complètes, t. i. » (CF 617). Il peut le constater de visu dès le lendemain (CF 618). Mais il apprend par le p. J. Sommet, recteur de Fourvière, que la consigne a aussitôt été communiquée de « ne pas laisser le Phénomène humain entrer dans les bibliothèques des scolastiques7. L’ordre était donné par le Père Général au nom du Saint-Office » (CF 620). Le p. d’Ouince a cependant bon espoir, vers la mi-novembre, que l’ouvrage puisse échapper à l’Index (CF 621).

Pour l’heure, rien n’est gagné. Henri de Lubac peut constater que les publications favorables au p. Teilhard sont entravées. Il en est ainsi d’un « très beau texte de Marcel Légaut sur Teilhard », refusé par la revue jésuite Christus (CF 625). Mais « tout s’assombrit soudain au sujet du p. Teilhard ». Le mois de novembre s’achève avec l’étonnante réaction de Rome : apparemment, Le Phénomène humain n’a jamais été accepté par la censure, contrairement à ce qui avait été cru. Ayant été mêlé de très près à la révision romaine du Phénomène humain, le p. d’Ouince peut certifier au p. de Lubac « que le texte de Teilhard avait fini par obtenir l’assentiment des censeurs ; ceux-ci n’avaient plus demandé que deux ou trois très légères corrections de formules (il est possible que le p. Teilhard, ayant reçu entre-temps interdiction de publier, ne les ait pas faites : mais c’était quasi rien) ; le Père Général avait bien précisé ensuite que c’était une question d’opportunité qui le faisait décider de suspendre la publication. D’après le p. d’Ouince, Mlle J. Mortier pourrait avoir encore le papier romain marquant l’accord substantiel des censeurs et demandant encore les dernières retouches légères » (CF 626).

Le p. Villain, directeur de la revue Études et Supérieur à Paris, s’est néanmoins chargé de rédiger une note relative aux consignes romaines pour déclarer que Le Phénomène humain n’est pas conforme à la foi catholique8. Pour justifier son jugement, il recourt, note le p. de Lubac, à « trois considérations plus ou moins extrinsèques » ; d’abord, estime le Supérieur, cette manière d’agir rendra davantage service au p. Teilhard ; ensuite, il se rappelle « vaguement » avoir lu jadis un texte du p. Teilhard qui ne lui avait pas paru orthodoxe ; enfin, la Lettre du Père Général à l’Assistance de France9 ne visait-elle pas en un endroit Le Phénomène humain ? Il lui semble légitime de le penser (CF 627). Publiée dans les Études, la note du p. Villain est « plus dure encore » que ne s’y attendait le p. de Lubac, lorsqu’il en prend connaissance le 1er décembre au soir.

Ces tentatives romaines pour freiner la réception du Phénomène humain n’empêchent pas celui-ci d’être un véritable succès de librairie ; il se vend comme des petits pains. Par ailleurs, Henri de Lubac apprend mi-décembre 1955 par une lettre de Bruno de Solages que Le Phénomène humain a été remis au pape, « qui semble y avoir pris intérêt et songerait à faire remercier les signataires de la lettre d’envoi » (CF 637)10. Les signataires ne sont pas nommés, mais les pires ennemis de Teilhard se trouvant parmi la Curie généralice, il est peu probable qu’on les y compte. Pendant ce temps, l’ouvrage continue d’être descendu en flamme par des articles hostiles.

Le premier de ces articles est, nous le disions, la Note des Études. Apparemment, « le bon et conciliant Père Holstein » en fut le corédacteur, même si elle est signée du seul p. Villain (CF 632). Le p. d’Ouince, qui fut directeur des Études jusqu’en 1952, en est indigné et compte en alerter le Père Visiteur11 (CF 633). La question se pose en effet de savoir en vertu de quelle autorité le directeur de cette revue jésuite devait s’exprimer de la sorte. D’autant que la Note n’est pas seulement agressive, elle est mensongère. Henri de Lubac relève par exemple ce grief à l’encontre du Phénomène humain : « On nous affirme, assurément, qu’il s’agit là d’un franchissement d’un seuil ; mais ce franchissement est-il autre chose qu’un palier supérieur dans le mouvement continu de l’émergence progressive de l’esprit ? ». On devine l’accusation d’immanentisme. Outre que l’équivalence entre franchissement et seuil est douteuse, relève le p. de Lubac, la question infléchit le sens de ce que le p. Teilhard affirme par exemple, p. 182, sur la différence non pas seulement de degré, entre l’homme et l’animal, mais différence de nature. « L’animal sait, bien entendu. Mais certainement il ne sait pas qu’il sait », écrit Teilhard, avant de parler d’un changement de nature entre l’animal et l’homme12.

Après les Études, revue catholique, liée donc à un certain lectorat, c’est le quotidien Le Monde du 13 décembre 1955, qui publie un article « fort sévère » sur Le Phénomène humain ; « juste dans certaines critiques, mais ne comprenant pas la légitimité sur les données de la science » (CF 633). Dans Tala-Sorbonne ensuite, un journal du Centre Richelieu que dirige l’abbé Charles, paraît un « grand article contre Le Phénomène humain. En sous-titre : “Chaque époque a ses mages” » (CF 632). André Rousseaux y consacre également une chronique dans Le Figaro littéraire, et le journal La Croix du 27 décembre résume l’article du jésuite Bosio dans la Civiltà cattolica du 17 décembre, reproduit dans l’Osservatore romano, traduit ensuite en français dans la Documentation catholique. Ce dernier article laisse entendre que le p. Teilhard lui-même aurait renoncé à publier son Phénomène humain et que l’édition parue ne tient pas compte des corrections que Teilhard voulait apporter « pour atténuer l’audace de plusieurs affirmations » ! Les « admirateurs » du p. Teilhard, en publiant cet ouvrage, ont donc rendu « par là un mauvais service à sa mémoire… », est-il déploré. Conclusion « à la fois ridicule et hypocrite », estime Mgr de Solages dans sa lettre de début janvier 1956 au p. de Lubac13. Le p. Bosio ensuite oppose à Teilhard une phrase de l’encyclique Humani generis condamnant ceux qui se montrent « favorables à l’hypothèse moniste et panthéiste d’un univers soumis à une évolution perpétuelle » (DC, col. 117). Ce livre, dit encore l’article, « peut faire dévier de la vraie foi les catholiques qui n’ont pas une connaissance personnellement approfondie de la doctrine de l’Église » (DC, col. 123) ; il aurait donc mieux valu s’en tenir à la production scientifique de Teilhard, plutôt que de faire imprimer une œuvre que lui-même n’avait pas envisagé de publier. Le p. de Lubac, en lisant cet article, constate qu’il se situe à l’évidence dans la continuité de la Note des Études : on y trouve « les mêmes reproches, et le même schème » (CF 650)14.

Il confie sa peine au p. André Ravier, son Provincial, dans un courrier du 20 janvier 1956 : « Je suis attristé de ce qui se passe au sujet du p. Teilhard. Je sais bien que la situation de la Compagnie en face de son œuvre est délicate : est-ce une raison pour laisser, ou même faire circuler de grossiers mensonges ? Ma propre situation m’empêche de rien dire, pour cela comme pour bien d’autres choses depuis six ans15. Je vous en fais simplement une ouverture amicale » (CF 647 ; CAÉCHL 4966)16. Le 4 février, auprès du même destinataire, il déplore à nouveau la manière dont on traite l’œuvre de Teilhard à l’intérieur de la Compagnie, et il n’est pas tendre :

Au sujet du p. Teilhard, outre ce que je vous ai dit, je crois que la Compagnie s’enfonce dans une voie sans issue, et que nous aurons à expier durement l’attitude prise aujourd’hui (et les mensonges par lesquels on l’appuie). Nous nous acharnons à mettre sous un mauvais jour une œuvre qu’il serait cependant bien facile d’assumer au bénéfice de la foi. Des articles comme celui de la Civiltà, et (je le dis avec larmes) celui des Études, sont pour nous une honte. Les théologiens « romains » responsables s’opposent à Teilhard bien plus pour ce qu’il a de fort et d’incontestable (mais qui secoue leur paresse et leur pusillanimité) que pour ce qu’il a de trop court et quelquefois peut-être de moins sûr (mais qui n’est pas dans Le Phénomène humain). Ceci est grave, d’autant plus que cette œuvre du p. Teilhard constitue une exception quasi unique dans le désert de pensée que ces mêmes théologiens établissent sur toute l’étendue de l’Église. – Je ne parle pas en homme désireux de liberté sans normes, ni en intellectuel plaidant pour sa spécialité. J’envisage les choses au point de vue du besoin universel des âmes, au point de vue de la foi, de l’apostolat et de la vie spirituelle. Je tiens autant que quiconque à la vérité intégrale. Mais l’étouffement auquel on nous réduit (et qui se solde par tant de misères) n’assure pas le règne de la vérité, bien au contraire17.

En dépit des réserves romaines, 45 000 exemplaires du Phénomène humain auront déjà été vendus avant la fin de l’année suivant sa publication ; il est même déjà paru à New-York. Quant à la note du p. Villain dans les Études, dont entre-temps il a cessé d’être le directeur, elle a fini par attirer la désapprobation générale (CF 713).

III Le Milieu divin

En novembre 1957 paraît Le Milieu divin aux éditions du Seuil, quatrième tome des Œuvres complètes de Teilhard (CF 769). Pas plus que Le Phénomène humain, Le Milieu divin n’aura reçu d’imprimatur. Ainsi, l’entreprise de publication des œuvres de Teilhard poursuit son chemin, parallèlement aux critiques romaines. Le Cardinal Saliège, à qui on avait fait lire le manuscrit, n’avait rien trouvé à y redire au plan de l’orthodoxie. Mais dans le contexte romain d’alors, le seul fait d’exprimer un accueil favorable d’un écrit teilhardien revenait à se discréditer (voir CF 656). En particulier, estime le p. de Lubac, c’est le clan des intégristes dits thomistes – « ce qui ne veut pas dire toujours parfaitement éclairés18 » –, qui aura mené cette campagne de dénigrement, en mettant en valeur certaines vues de Teilhard de façon à en rendre évident l’éloignement de la foi chrétienne. Elle aura un effet désastreux, auquel même l’histoire donnera un nom : le teilhardisme. Par quoi il faut entendre la récupération de la pensée de Teilhard par des systèmes de pensée bien éloignés de son terreau d’origine, plus précisément la sécularisation de sa pensée, en tirant parti du silence de l’Église et de l’absence de toute publication au sujet d’un homme longtemps proscrit. L’un des principaux spoliateurs de Teilhard sera Roger Garaudy, qui détournera l’œuvre teilhardienne au profit de l’idéologie communiste19.

Le cas de Teilhard de Chardin permet d’illustrer qu’il fallait à l’évidence une lecture théologique solide pour encadrer l’interprétation d’écrits intuitifs et hermétiques à certains égards. Henri de Lubac, qui n’a jamais craint de marcher droit à contrecourant, porte en lui le désir de contribuer à offrir une telle lecture théologique. Aussi est-ce bien volontiers qu’il accepte la proposition que lui fait le p. Roger-Dalbert d’écrire un article pour Vie chrétienne sur le dernier-né des ouvrages de Teilhard. Il en résulte un petit texte intitulé « Du bon usage du Milieu divin », qui va cependant être très vite arrêté dans son élan vers la publication. En mai 1958, le p. Plaquet, Visiteur, en interdit la parution. Moins d’une semaine plus tard, Henri de Lubac reçoit du Père Visiteur une lettre où il s’explique. « Conscient de la nécessité d’éclairer les esprits même sur les sujets extrêmement délicats, et de la compétence exceptionnelle avec laquelle vous pouviez le faire, j’éprouvais pourtant une perplexité. Je voyais l’inconvénient qu’il pouvait y avoir, dans les circonstances actuelles, à sembler associer votre nom et vos conceptions à l’ensemble de celles du p. Teilhard de Chardin, ou tout au moins à donner à des esprits moins bienveillants prétexte à le faire20. » Il lui assure donc que si son article est arrêté, c’est parce qu’on redoute que par cette publication son autorité soit entamée… « Il ne veut pas risquer que mon “action” soit “entravée21” ! » Par ailleurs, on parle d’une interdiction de principe qui serait imminente, de toute publication jésuite concernant Teilhard. « Tristesse de voir, une fois de plus, qu’on publie (jusque dans des revues de la Compagnie) des choses bien peu conformes à la foi, – et qu’on refuse ce qui tend à la défendre » (CF 787)22.

Arrive le mois d’août 1958, et « la décade “Teilhard” » qui se tient à Cerisy-la-Salle. Jusque-là empêché de se déplacer pour raisons de santé, le p. de Lubac va trouver les forces de s’y rendre le 2 août, soit le tout dernier jour, pour y donner en conférence le texte qu’il avait rédigé sur Le Milieu divin23. Il a d’ailleurs été plus qu’encouragé par son Provincial à accepter cette invitation qu’on lui avait faite. Il est remercié, quelques mois plus tard, par l’un de ses auditeurs, M. Jacques Albert Cuttat qui, grâce à cette conférence, a compris que le mysticisme teilhardien signifie tout le contraire d’une rechute dans le cosmocentrisme :

Votre exposé m’a libéré de cette fausse mauvaise conscience, en me rappelant que « l’univers personnel » du père Teilhard de Chardin suppose, pour être bien compris, une perspective non pas plus, mais moins cosmocentrique que ne l’est la perspective sous-jacente aux catégories aristotélico-thomistes. Il exige que l’on « préadhère à Dieu », à un Dieu vraiment surnaturel, c’est-à-dire trans-métacosmique et personnel, – avec une confiance plus intense encore, plus paulinienne, dans le fait que les desseins de la Providence sont des plans d’amour, même à l’égard du cosmos. À l’inverse du Yoga, qui implique une cosmisation de la conscience et aboutit à une dépersonnalisation de l’homme et de Dieu, la démarche teilhardienne – paulinienne, chrétienne tout court – procède d’un Dieu si radicalement personnel qu’il personnalise la création entière à travers l’homme24.

S’il ne peut être autorisé, le « Bon usage du Milieu divin » est donc donné en conférence aux amateurs du p. Teilhard. Henri de Lubac peut même en donner une copie à Mgr Villot en lui écrivant :

J’ai remis ce texte à tous mes supérieurs : c’est vous dire que, s’il reste privé, il n’a rien de secret. (…) En le rédigeant, mon intention n’a pas été seulement de contribuer à rendre justice à un frère aîné que j’avais beaucoup connu et aimé ; elle a été apostolique. Il serait trop cruel de voir une œuvre qui a tant d’audience et dont l’action peut être, au total, si bienfaisante, abandonnée à des interprétations falsifiantes qui finiraient par la tourner à une fin contraire…

(CF 794)

Mgr Villot lui répond qu’il se servira de son texte pour éclairer les évêques (CF 794). Et de fait, peu après, Henri de Lubac apprend que M. de Margerie, ambassadeur au Vatican, « a fait recopier et distribuer à diverses personnes dans Rome » sa conférence sur le Milieu divin, l’ayant reçue des mains de Mgr Villot (CF 802)25.

Passée la mi-octobre 1958, Henri de Lubac découvre « l’attaque de Mgr Journet » contre Le Milieu divin dans Nova et vetera. Cet « article calomnieux » le peine, comme il en écrit à Olivier Lacombe. Il rédige aussitôt une réponse qu’il intitule « Défense d’un mort et de la vérité », texte qu’il envoie pour révision à son Provincial. Il reçoit le 23 novembre « les quatre censures provinciales » de sa « Défense » ; « toutes concèdent que j’ai raison. Toutes refusent la publication. Aucun, dans la Province, ne désire se brûler en laissant voir à Rome qu’il m’approuve. L’opportunisme est roi » (CF 801). Sans lâcher prise, Henri de Lubac propose une nouvelle fois la publication de son article sur le Milieu divin ; il le suggère à la revue jésuite Christus mais, malheureusement, « les PP. de la Revue n’ont pas consenti à l’envoyer à la révision romaine » (CF 799). On pouvait s’y attendre. Il renvoie donc lui-même l’article directement à Rome. Dans une lettre de fin avril 1959, le Père Général refuse, une fois de plus, la publication de l’analyse lubacienne sur le Milieu divin. « La publication serait “inopportune”. » Une longue phrase embarrassée dit ensuite que ce serait inopportun, non seulement en raison des circonstances, « mais parce que mon interprétation bienveillante pourrait concourir à donner une impression favorable sur une pensée dont on a par ailleurs à se plaindre26 ». Henri de Lubac, qui est habitué à voir ses travaux refusés de publication pour des raisons doctrinales obscures, doit constater cette fois-ci que ce n’est plus la raison invoquée ; « c’est un progrès ».

Seulement, tandis qu’on veut éviter de sembler autoriser une pensée dont on doute de l’entière orthodoxie, le pire arrive. Teilhard de Chardin devient la figure de proue du courant communiste en la personne de Garaudy et de ses émules. Au sujet des publications qui paraissent sur Teilhard, Henri de Lubac parle de véritables pamphlets, de calomnies, de mensonges, de récupérations odieuses. Les explications de Roger Garaudy sur Teilhard menacent l’œuvre teilhardienne d’un usage détourné auquel il faudra bien un jour opposer un « bon usage » de lecture. Le 20 janvier 1960, Henri de Lubac fait une nouvelle conférence au local des étudiants de Grenoble sur Le Milieu divin (CF 845 ; CAÉCHL 58415). Il note encore quelques jours plus tard : « le succès de Teilhard se développe dangereusement. Écrits et conférences sur lui, thèses en préparation, fondation de Sociétés Teilhard (l’une, à Dakar, etc.), intérêt dans divers cercles protestants-libéraux, etc. Tout cela, en dehors de nous, avec mille contresens, et avec exploitation des écrits intégristes contre lui » (CF 850). À Mgr Bruno de Solages, avec qui depuis longtemps Henri de Lubac a parlé de Teilhard27, et avec Teilhard, il écrit fin février :

Trop de mondains, trop de politiques, trop d’incompétents, trop de doctrinaires aux trop courtes vues, voilà de quoi se compose presque uniquement l’ensemble de ceux qui parlent de Teilhard et qui finiront bientôt par en imposer à tous une interprétation profondément déformante28. Il faudrait qu’une voix, autorisée à tout point de vue, s’élève, et fortement.

(CF 862 ; CAÉCHL 58425)

Et c’est à son destinataire qu’il pense… D’autre part, il reçoit le 25 mars le témoignage de « deux jeunes belges, convertis sous l’influence de Teilhard, dont ils sont enthousiastes. Ils apprécient par-dessus tout le Milieu divin » (CF 851). Le lendemain soir, à la Mutualité, Garaudy organise une grande conférence sur Teilhard, que le p. de Lubac qualifie de « gros succès communiste », et le bruit commence à se répandre que Le Milieu divin « n’est qu’un écrit de jeunesse et que le vrai Teilhard, qu’il faut suivre, est bien plus hardi, etc. » (CF 851).

Ces témoignages de chrétiens bouleversés par la lecture de Teilhard, menacés d’être engloutis par le communisme, obligent en conscience le p. de Lubac à reprendre son article sur le bon usage du Milieu divin. Il en complète les références, les citations, en peaufine l’analyse, et en soumet le résultat à la censure romaine. Pour les « motifs apostoliques » qu’il a toujours avancés, il lui semble important de solliciter à nouveau l’autorisation de publier son étude. Début mars, en son nom, le Père Provincial en fait la demande motivée à Rome29. Un mois plus tard arrive « la réponse », qui « s’étonne de mon insistance et confirme le premier jugement », informe le Provincial, Blaise Arminjon.

Je sais, écrit ce dernier, combien vous est lourde cette peine de voir servir une pensée, où l’Église pourrait puiser beaucoup aujourd’hui pour la défense et pour le progrès du Royaume, à des fins qui la déforment et défigurent entièrement. C’est bien la pire chose que les armes mêmes de ses fils soient retournées par l’Église contre elle30

Quant à Lubac, il n’est pas surpris par ce nouveau refus, justifié cette fois-ci « en raison des falsifications et déviations des Garaudy et Cie. – Je m’y attendais31 ».

La réponse romaine dont vous me faites part ne m’étonne pas, répond-il depuis Fribourg en Suisse à son Provincial. J’avais pensé bien faire en tentant un nouvel effort. Je ne veux plus me rappeler cet incident que pour ce qu’il accroît de ma gratitude envers vous. Mais tout en voulant évacuer des sentiments trop personnels, je ne peux pas ne pas juger, de plus en plus, absurde et immoral un système qui fait l’univers catholique presque entier (en raison de l’influence déterminante du grand Ordre qu’est la Compagnie) dépendant, dans les questions les plus graves, d’un ou deux hommes pesant dans le secret sur le Supérieur général des Jésuites, sans qu’aucune sorte de contrôle, de discussion, voire de simple information ne soit possible.

(CF 855)32

Vers la fin de l’été 1960, une nouvelle occasion se présente, pour le p. de Lubac, d’offrir une lecture positive de Teilhard. Daniel-Rops lui propose une contribution dans la collection Le Signe qu’il inaugure (CF 866). Le p. de Lubac pourrait facilement en offrir une, déjà toute prête : sa fameuse proposition « Du bon usage du Milieu divin ». Sa ténacité force l’admiration : Henri de Lubac fait introduire cette proposition auprès du Père Général par le p. Arnou, de la Grégorienne. Fin septembre, ce dernier doit communiquer qu’en dépit de l’argument apostolique qu’il avait avancé, il a essuyé une réponse négative l’invitant à ne pas insister davantage (CF 872). On va lui exprimer clairement qu’il ne peut plus proposer de nouvelles études sur le p. Teilhard de Chardin. « Motif : je suis présumé d’avance incapable de comprendre les motifs qui ont fait refuser jadis le permis d’imprimer du p. Teilhard33 ».

IV Et soudain…

Ce motif va finalement servir de tremplin à la hardiesse apostolique du p. de Lubac. Début mai 1961, il décide de sensibiliser le nouveau Vicaire général de la Compagnie à l’urgence de faire connaître la pensée authentique du jésuite en face des interprétations dommageables qui en sont faites. Et puisqu’on le soupçonne de ne pas pouvoir comprendre les raisons pour lesquelles un veto a été mis au sujet des textes du p. Teilhard, il demande à prendre connaissance des censures faites jadis du Phénomène humain et du Milieu divin.

Au cas où je ne me sentirais pas le pouvoir d’en adopter l’essentiel, j’avertirais loyalement Votre Révérence que je renonce au travail projeté ; au cas contraire, j’entreprendrais ce travail, quitte, bien entendu, à le soumettre ensuite aux censures régulières34.

Henri de Lubac est déterminé. Le jour même où il rédige cette lettre, il met en ordre les correspondances de Teilhard, qui lui font écrire au p. Bouillard :

Vous savez bien que je souffre de ne pouvoir pas publier quelque chose sur le p. Teilhard ; ces lettres me confirment pleinement dans l’idée que je m’en suis faite, – et me seraient d’un secours inappréciable pour le travail que je ne ferai pas. J’ai cependant commencé, depuis 2 ans, à grossir, surtout à coups de citations, la conférence que j’ai faite sur Le Milieu divin ; de temps en temps, ici, j’en recopie quelques pages, pour en commencer une copie à peu près nette, que je pourrai faire lire à d’autres35.

En moins de deux mois, la situation va totalement s’inverser. « Au début de l’été 1961 », les Supérieurs du p. de Lubac vont finalement se rendre compte qu’il avait raison. Il faut contrer les déformations calomnieuses des écrits teilhardiens. Le Provincial, Blaise Arminjon, le convoque pour lui demander d’écrire aussi vite que possible au sujet du p. Teilhard de Chardin. Henri de Lubac aura dû surmonter quatre refus successifs de publication, avec même, la quatrième fois, l’invitation à ne pas insister davantage. D’autres se seraient laissé décourager. Quant à lui, faisant preuve d’une édifiante persévérance, il est resté fidèle à l’exigence de vérité que lui intimait sa conscience apostolique. Et le voici finalement entendu. « Avec joie », Henri de Lubac accepte de rendre ce service à la Compagnie, et au p. Teilhard, un « ami très proche36 ». Moins d’un an plus tard, en 1962, paraît la première publication lubacienne sur Teilhard37. Il s’agit de La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin38, ouvrage pour lequel Henri de Lubac dit s’être fondé sur le plan de son étude « Du bon usage », en présentant ce texte comme issu « d’une intervention improvisée aux Journées teilhardiennes de Cérisy-la-Salle » ; il s’agit bien de l’étude qui avait toujours été bloquée. Il l’avait, depuis, développée et en 1960, à son insu, le texte fut polycopié « par un groupe de jeunes officiers en Algérie39 ».

Vingt chapitres, qui ne traitent pas seulement du Milieu divin mais aussi du Phénomène humain, en second lieu d’ailleurs, car pour le p. de Lubac, Le Milieu divin offre « la signification profonde et l’orientation de toute l’œuvre teilhardienne ». Tout le contraire donc d’un « écrit de jeunesse » d’intérêt marginal, comme le laissaient croire ses lecteurs communisants. Les déformateurs de la pensée du p. Teilhard avaient tout intérêt à écarter cet essai qui témoigne de part en part de son engagement spirituel. Le « Bon usage du Milieu divin » consiste donc, non sans nuances ni correctifs, à en percevoir le génie chrétien, l’audacieuse orthodoxie, la portée mystique et le charisme prophétique. Avec ce livre, Henri de Lubac va commencer, bien malgré lui en réalité, une longue carrière d’avocat théologien du p. Teilhard de Chardin40. Nul autre autant que lui ne contribuera à la réception catholique du jésuite paléontologue.

Notes de bas de page

  • 1 Voici quelques références à ce sujet : M. Pelchat, « Pierre Teilhard de Chardin et Henri de Lubac. Pour une nouvelle synthèse théologique à l’âge scientifique », Laval théologique et philosophique 45 (1989), p. 255-273 ; G. Chantraine, « Teilhard de Chardin lu par H. de Lubac », dans Un monde en évolution : Foi, Science et Théologie. Colloque de Rome du 21 au 24 octobre 2004, Saint-Barthélemy-Lestra, Aubin, 2005, p. 181-196 ; D. Grumett, « Eucharist, matter and supernatural. Why de Lubac needs Teilhard », International Journal of Systematic Theology (2008), p. 165-178 ; É. de Moulins-Beaufort, « Teilhard de Chardin et Henri de Lubac au second concile du Vatican », dans Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin, Défis d’une évangélisation renouvelée. Les apports de Pierre Teilhard de Chardin, Colloque de Rome des 9 et 10 novembre 2012 à l’Université pontificale grégorienne, Bruxelles, Lessius, 2013, p. 35-74 ; Id., « Henri de Lubac, avocat de Pierre Teilhard de Chardin », dans P. Capelle-Dumont et F. Euvé s.j. (dir.), Pierre Teilhard de Chardin face à ses contradicteurs, Actes du colloque des 18 et 19 mars 2016 au Centre Sèvres, Académie catholique de France, Paris, éd. Parole et Silence, 2016, p. 165-180 ; G. Chantraine, M.-G. Lemaire, Henri de Lubac, t. iv : Concile et après-Concile (1960-1991), Paris, Cerf, coll. Études lubaciennes 9, 2013, chap. 4, « Teilhard de Chardin », p. 339-412 ; M. Fédou, « Henri de Lubac lecteur de Teilhard. Vision scientifique et expérience chrétienne », Gregorianum 97/1 (2016), p. 101-121.

  • 2 Henri de Lubac publiera, introduira et annotera P. Teilhard de Chardin, Lettres intimes de Teilhard de Chardin à Auguste Valensin, Bruno de Solages, Henri de Lubac, 1919-1955, Paris, Aubier-Montaigne, 1972.

  • 3 Cahiers de Fourvière 562, inédits (désormais CF), Namur, Centre d’Archives et d’Études Cardinal Henri de Lubac (désormais CAÉCHL).

  • 4 Cf. P. Teilhard de Chardin, Lettres intimes (cité n. 2), 19742, lettre 58, p. 239, où Teilhard informe Lubac de ces deux censures « très favorables » du Milieu divin qui n’empêchèrent pas Rome d’en bloquer la publication. Voir lettre 60, p. 241.

  • 5 Henri de Lubac en recevait un exemplaire du p. Teilhard en août 1946. Il disait alors au p. Gaston Fessard dans une lettre datée du 23 août 1946 : « l’ouvrage est très remarquable. Naturellement, T. a ses limites, il ne faut lui demander ni philosophie réflexive ni théologie complète. Mais il est là tout à fait dans sa partie, il l’exploite au maximum ; le tout est admirablement composé. Il y aurait un très grand intérêt à ce que le livre paraisse, et vite. Ceux qui prendraient sur eux de l’empêcher encourraient une responsabilité dont il faudrait leur faire prendre conscience » (CAÉCHL 1532).

  • 6 Dispositions testamentaires reproduites dans H. de Lubac, La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin, Paris, Aubier-Montaigne, 1962 ; Œuvres complètes 23, Paris, Cerf, 2002, Présentation par Mgr É. de Moulins-Beaufort, p. i-xx ; p. iii. Dans une lettre du 16 mai 1955 au p. de Lubac, Gaston Fessard soulignait l’avantage que ces dispositions allaient donner à la publication des œuvres de Teilhard, tout en anticipant une difficulté : « attendons-nous à ce qu’un décret d’une future Congrégation générale enregistre le coup et interdise la méthode ! » Le p. Fessard était en possession de « cinq ou six cahiers contenant son journal depuis 45 environ jusqu’à 51. Surtout des notes de lecture. Cependant quelques notations savoureuses sur ses conversations avec Sa Paternité lors de son séjour à Rome. J’y ai aperçu aussi que mes conversations avec lui où j’avais essayé d’introduire un peu de réflexion sur l’histoire ne l’avaient guère entamé – ce qui n’a rien d’étonnant » (CAÉCHL 1765). Il donne ces cahiers au Provincial. « Oui, la pensée de T[eilhard] était courte, répond Lubac, et bien peu réflexive ; mais quelle force et quel rayonnement de personnalité ! » (CAÉCHL 1766).

  • 7 « Le Phénomène humain a été retiré de Fourvière, par ordre du Supérieur, 3 jours après sa parution », écrira Henri de Lubac au p. Henri Bouillard l’année suivante (CAÉCHL 2579 bis, 13 nov. 1956).

  • 8 J. Villain, « Le Phénomène humain », Études 285 (1955), p. 402.

  • 9 J.-B. Janssens, « De exsecutione encyclicae Humani generis », 11 fév. 1951, ARSI, 1951, p. 47-72 pour la version française.

  • 10 Mgr Bruno de Solages, grand défenseur du p. Teilhard, est accusé par certains d’avoir remanié profondément le manuscrit du Phénomène humain pour le rendre publiable, ce qu’Henri de Lubac dément (CF 627).

  • 11 Le p. Clément Plaquet, Visiteur de France de 1954 à 1959.

  • 12 « “(…) non pas simple changement de degré, mais changement de nature”. Et bien d’autres formules analogues » (CF 636).

  • 13 En revanche, « de deux sources excellentes », il lui vient de Rome au sujet de l’ouvrage « que l’on peut considérer le cap de l’Index comme passé » (CF 642). D’autres prétendent le contraire (ainsi, en février 1956, le dominicain Massault ; CF 656).

  • 14 Premier article d’autorité sur l’ouvrage teilhardien, et émanant de la Compagnie de Jésus, la Note, naturellement, est vite devenue une référence incontournable.

  • 15 Le p. de Lubac évoque sa mise à l’écart de 1950, dans le cadre de ce qui est communément appelé « l’Affaire de Fourvière ».

  • 16 « Écœurante lâcheté de certains milieux théologiques – dans la Compagnie, notamment. Ils sont censés juger, diriger l’opinion ; ils ne pensent qu’à être bien vus. Ils laissent dire (quand ils ne disent pas eux-mêmes) les pires mensonges (ainsi, à l’heure actuelle, au sujet de Teilhard). En même temps, dans le privé, ou dans les cercles “avancés”, ils veulent paraître les plus “avancés” de tous… Où cette duplicité nous conduira-t-elle ? » (CF 649). Enfin, le 18 février 1956, le p. de Lubac peut noter l’article positif d’André Billy dans le Figaro littéraire sur le p. Teilhard. « Il publie une déclaration des héritiers du père, signalant les interprétations et critiques tendancieuses, et rappelant la totale fidélité du père » (CF 658). Il est notoire qu’avec Teilhard de Chardin, on craignait de reproduire une nouvelle affaire Galilée. Il se fait qu’en 1955 justement, G. de Santillana publie pour la première fois Le Procès de Galilée en traduction française (coll. Dossiers de l’Histoire, Paris, Club du Meilleur Livre). Henri de Lubac ne manque pas de le lire en pensant au p. Teilhard (voir p. ex. CF 640). Il retranscrit dans ses notes ce propos de J.H. Newman : « Au temps de Galilée, face à l’effroi des catholiques – et des théologiens –, il fallait “attendre, pour accueillir une nouvelle interprétation officielle de l’Écriture, que leur imagination se fût habituée peu à peu à cette découverte.” Newman, 1877 », dans Pensées sur l’Église, Paris, Cerf, 1956, p. 328.

  • 17 CAÉCHL 4967 Lubac-Ravier (4 fév. 1956).

  • 18 CAÉCHL 2603 Lubac-Bouillard (6 mai 1957).

  • 19 Roger Garaudy (1913-2012) fut communiste, négationniste, et finalement se convertit à l’Islam. En 1959, répondant à une lettre du p. de Lubac (28 nov. 1959 ; CF 836) qui tentait de lui faire quelques observations sur sa lecture du Milieu divin, il dit considérer le marxisme comme « l’expression même de la Vie, ou plutôt : il est coextensif à la Vie. Il est la Vie devenue consciente d’elle-même. (Et c’est par là que tant d’aspects de l’œuvre du Père Teilhard me paraissent si proches et fraternels) » (CAÉCHL 421001, 11 déc. 1959, p. 1391).

  • 20 Archives jésuites de France (désormais ARSJ), Vanves, M-Ly 144/2 (27 juin 1958).

  • 21 CAÉCHL 2654, lettre du p. de Lubac au p. Bouillard (29 juil. 1958). « En fait d’autorité et en fait de volonté d’action, vous savez ce qu’il en est ! » L’argument avancé pour justifier le refus de publication paraît spécieux puisque le p. de Lubac n’en est pas au premier écrit refusé à la publication, et pourtant, le p. Plaquet assure que le Père Provincial (Blaise Arminjon), pense également préférable de ne pas permettre cette publication.

  • 22 Il en informe son Provincial le p. Arminjon, dans un courrier du 7 juin (ARSJ, Vanves, M-Ly 144/2).

  • 23 C’est probablement à cette occasion qu’il reçoit des mains de Mlle Teilhard-Chambon un manuscrit de Teilhard « datant de 1917 (13 août), intitulé le “Milieu mystique”, première ébauche, fort intéressante, du Milieu divin. Il y prévoit très nettement qu’il sera arrêté dans son œuvre » (Lubac-Fessard, CAÉCHL 1847, 11 août 1958).

  • 24 ARSJ, Vanves, lettre du 14 nov. 1958 au p. de Lubac. Ce commentaire illustre l’axe de la mystique teilhardienne que le p. de Lubac mettra souvent en évidence : la téléologie personnalisante du cosmos en raison de son christocentrisme, de par l’enracinement éminemment paulinien de cette doctrine spirituelle. J.-A. Cuttat envoie un exemplaire dédicacé au p. de Lubac de La rencontre des religions. Avec une étude sur la spiritualité de l’Orient chrétien, Paris, Aubier, 1957 (CAÉCHL 592 ; 68738s). Au terme de sa lettre, M. Cuttat demande au p. de Lubac s’il consentirait à faire paraître son texte en traduction allemande dans Kairos.

  • 25 Ce fait va arriver aux oreilles du Père Général qui exprimera son mécontentement d’apprendre que le p. de Lubac fait circuler son manuscrit sous le manteau, alors que sa publication en a été interdite. Henri de Lubac devra expliquer que ces polycopies ont été faites à son insu ; « Mgr Villot, voyant paraître de nouveaux pamphlets contre le p. Teilhard, aurait pensé que mon texte pourrait aider à faire un peu de lumière, et, sans m’en rien dire, l’aurait envoyé à Rome à cette fin. Si vraiment mon texte, qui repose sur une étude sérieuse et qui est cousu de citations authentiques, a pu rendre ainsi service, je ne puis que m’en réjouir, et je suis certain que Votre Paternité, une fois rassurée sur ma conduite, s’en réjouira comme moi » (CAÉCHL 42101, H-Janssens, 8 juil. 1959, p. 1377). Le Père Général se réjouit en effet d’apprendre que le manuscrit de la conférence se soit retrouvé à Rome à l’insu de son auteur, et même, de ce que le texte ait pu ainsi rendre service (CAÉCHL 42101, Janssens-Lubac 13 juil. 1959, p. 1378).

  • 26 CAÉCHL 42101, p. 1344.

  • 27 Qu’il nous suffise d’évoquer les célèbres réunions dans la demeure familiale de Mgr de Solages à Carmaux, du début de 1947, où Le Phénomène humain de Teilhard subissait un rude examen d’orthodoxie entre les mains expertes du p. de Lubac, et en présence du principal intéressé. Voir p. ex. P. Teilhard de Chardin, Lettres intimes (cité n. 2), p. 352.

  • 28 Parmi les lectures déformantes, celle de Julien Green, qui fait allusion à Teilhard dans son ouvrage Le Bel aujourd’hui (1955-1958) (Paris, Plon, 1958, p. 332). Henri de Lubac commente : « Green note le propos d’“un visiteur”, selon qui Teilhard envoyait promener le “péché” et le “rôle de Satan”. Je lui écris pour l’engager à lire le dernier paragraphe du Milieu divin, et lui donne quelques précisions » (juillet-août 1960, CF 865).

  • 29 CAÉCHL 42101, Arminjon-Lubac (2 mars 1960), p. 1399.

  • 30 CAÉCHL 42101, Arminjon-Lubac (8 avr. 1960), p. 1401.

  • 31 CF 853 ; CAÉCHL 1854 Lubac-Fessard (12 avr. 1960). Et pendant ce temps, Le Phénomène humain menace de paraître en traduction russe, avec une introduction de Garaudy. Henri de Lubac en alerte Mlle Mortier et le p. Russo.

  • 32 Voir sur le sujet G. Chantraine, M.-G. Lemaire, Henri de Lubac, t. iv (cité n. 1), p. 340s.

  • 33 CF 902 ; CAÉCHL 58445. Cette interdiction est mentionnée dans H. de Lubac, Mémoire sur l’occasion de mes écrits, coll. Card. H. de Lubac - Œuvres complètes 33, Paris, Cerf, 2004, p. 104 (désormais MOÉ).

  • 34 MOÉ, p. 326, citant une lettre au p. J. Swain (nommé par le p. Janssens Vicaire général en 1960) du 5 mai 1961 ; CAÉCHL 58445.

  • 35 CAÉCHL 2730 (H-B, 5 mai 1961).

  • 36 H. de Lubac, Teilhard posthume. Réflexion et souvenirs, Paris, Fayard, 1977, p. 17-19 ; coll. Card. H. de Lubac - Œuvres complètes 26, Paris, Cerf, 2008, p. 258 [17-19].

  • 37 Ibid., p. 18 ; p. 258 [18].

  • 38 Id., La Pensée religieuse du père Teilhard de Chardin (cité n. 6).

  • 39 Id., Teilhard posthume (cité n. 36), p. 18 ; p. 258 [18]. Dans MOÉ, p. 104, le p. de Lubac précise que c’est le colonel Michel Léon-Dufour qui fit un tirage de 200 exemplaires de cette étude, en 1960. Au bout du compte, il existe trois versions de cette étude. La première de 17 p. (ou 19 selon K. Neufeld-M. Sales, Bibliographie Henri de Lubac 1925-1974, Johannes Verlag, 1974, p. 26), datée de 1958 (texte de sa conférence de Cerisy) ; la deuxième de 33 p., la version qui fut polycopiée correspondrait à la publication faite dans le Bulletin Teilhard de Chardin 13 (oct. 1993) d’un texte préparé par le p. de Lubac pour la Semaine johannique et teilhardienne de septembre 1959 ; la troisième est de 40 p.

  • 40 Une « carrière » houleuse : à peine paru, l’ouvrage de 1962 donnera lieu à un Monitum du Saint-Office, resté tristement célèbre (voir MOÉ, p. 105-106). On se rapportera également à l’article de M. Fédou, cité en première note, qui conclut par une évaluation actuelle de la pensée teilhardienne. En dépit des progrès scientifiques qui conduisent à revoir nombre de ses affirmations, la pensée de Teilhard garde sa pertinence spirituelle. Le mérite du p. de Lubac apparaît ainsi davantage aujourd’hui, parce qu’il a su dégager les lignes de force spirituelles de l’intuition teilhardienne.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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