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Isaías en Romanos Un fresco de salvación

Philippe Wargnies s.j.
Veinte veces, Romanos cita o evoca a Isaías, incluido el Libro de consolación, incluida la cuarta canción del Siervo. Este último ya está bien subyacente en la unión entre la primera parte de la letra (Rm 1-4) y la segunda (5-8). Desde Rm 9, las referencias a Isaías son explicadas y multiplicadas, y surge la cuarta canción del Sirviente. El apóstol de las naciones, para decir que el propósito de Dios se cumplió en Cristo para el beneficio de cada hombre, dibuja perspectivas y hace uso de formulaciones que revela un examen cuidadoso muy nutrido por el gran profeta.

Le parcours de Paul éclaire ses écrits. Ce Juif devenu chrétien et Apôtre des nations réfléchit la profondeur et l’extension du salut offert dans le Christ à toute personne qui croit en Celui qui « justifie » et le Juif et le païen.

La vocation de Paul s’enracine dans l’événement de Damas, à propos duquel le Seigneur dit à Ananie : « Va, car cet homme (Saul) est un instrument que je me suis choisi pour porter mon nom devant les nations, les rois et les Israélites. Moi-même en effet je lui montrerai tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon nom » (Ac 9,15.16) : annonce d’une exigeante mission, selon une perspective présente en Isaïe comme en Romains.

Le troisième récit de l’événement, par Paul en Ac 26, est le plus déployé. Saul s’entend dire : « Je t’arracherai au peuple et aux nations vers qui je t’envoie pour leur ouvrir les yeux, les détourner des ténèbres vers la lumière, de l’empire de Satan vers Dieu, afin qu’ils reçoivent le pardon des péchés et une part d’héritage avec les sanctifiés, par la foi en moi » (Ac 26,17.18). Outre les échos isaïens évidents, notons la précision par la foi en moi, centrale pour Rm, ainsi que le pardon des péchés reçu dans cette foi, inhérent à la justification et la miséricorde dont parle la Lettre1.

Dieu appelle donc Saul en pointant sa mission, comme dans les vocations prophétiques ici suggérées : celles de Jérémie (Jr 1,5.7-8.10) et, plus encore, d’Isaïe et du Serviteur de Dieu appelé2 à une annonce tournée vers le peuple et les nations, pour les mener de l’aveuglement endurci à la lumière (Is 42,1.6.7.16, cf. Is 6). À l’entrée de Damas, Saul, aveuglé un temps, éprouve corporellement ce retournement initié en lui par Celui qui fait grâce. Cinq versets plus loin, en Ac 26,23, face aux autorités romaines, Paul donne le cœur christologique de son kérygme en référence à « ce qu’ont annoncé les prophètes et Moïse : que le Christ aurait à souffrir et que, premier ressuscité d’entre les morts, il annoncerait la lumière au peuple et aux nations ». Isaïe relu dans la lumière pascale confirmait bien Paul dans l’ouverture prophétique de son apostolat.

Dans le Nouveau Testament, Romains cite le plus l’Ancien : 64 fois ; de l’AT, après les Psaumes, c’est Isaïe que le NT cite le plus : 66 fois (27 chez le seul Paul, dont 18 en Rm !) ; de l’AT, Rm cite avant tout Isaïe – surtout en Rm 9-11 –, plus encore que les Psaumes ; et Rm est la seule lettre paulinienne à nommer Isaïe (5 fois)3. Voyons de plus près comment l’Épître se nourrit substantiellement du prophète.

Sans viser une étude spécialisée, parcourons simplement, pour les commenter dans leur contexte et les relier, les citations isaïennes – ou allusions principales – au fil de la Lettre. Dégageons leur pertinence dans la cohérence lexicale et théologique de Rm, au gré des grandes sections de l’Épître4. Sauf indication contraire, nous citons Rm en transposition littérale5, en y mettant en italiques les mots venus d’Isaïe. Paul citant l’AT selon la lxx (sauf rare exception), nous utilisons, pour signaler le contexte isaïen des citations, une récente traduction d’Is lxx6.

I Isaïe en Rm 1,18-4,25 : du nom de Dieu blasphémé à son Fils livré

Rm 2,24 :

En effet, le nom de Dieu, (c’est) à cause de vous (qu’)il est blasphémé parmi les nations, selon qu’il a été écrit.

(cf. lxx Is 52,5c)

Is 52,5b-6a disait :

Le Seigneur parle ainsi : Puisque mon peuple a été pris pour rien, étonnez-vous et gémissez (…). À cause de vous, tout le temps, mon nom est blasphémé parmi les nations. C’est pourquoi mon peuple connaîtra mon nom, en ce jour-là (…).

Paul s’adresse ici à des Juifs : « toi qui portes le nom de Juif » (2,17), pour stigmatiser leur désobéissance et leur hypocrisie en termes d’emblée isaïens : « toi qui te persuades toi-même d’être guide d’aveugles, lumière de ceux qui sont dans les ténèbres… » (Rm 2,19, cf. Is 42,6.7). Ceux qu’il apostrophe, l’Apôtre les accuse de contre-témoigner du Nom divin, alors qu’en Rm 1,15, il se revendiquait de « Jésus-Christ notre Seigneur, par qui nous reçûmes grâce et apostolat pour une obéissance de foi en toutes les nations à l’honneur de son nom… » ! Un nom d’emblée centré christologiquement, là, et que Rm 10,13 reliera au salut du Juif comme du Grec, au cœur de la section de Rm 9-117.

Rm 9,17 rappellera que Dieu peut, d’un endurcissement, tirer, par sa puissance sur l’endurci, la reconnaissance de son Nom :

Car elle dit, l’Écriture, à Pharaon : (C’est) pour ceci même (que) je te suscitai (exègeira) de par moi, (cf. Is 45,13a ; Hab 1,6) de telle manière que je montre à l’œuvre en toi ma puissance et de telle manière que soit annoncé mon Nom dans toute la terre.

(cf. lxx Ex 9,16)

En Rm 10,12-13, Paul soulignera avec Joël – comme Ac 2,21 – combien la foi mise dans le nom du Seigneur (Jésus, ici) donne accès au salut :

Car il n’y a pas de différence de Juif aussi bien que de Grec. Car le même Seigneur (est celui) de tous qui est riche pour tous ceux qui en appellent à lui. Car tout (homme), quiconque en appellerait au nom du Seigneur sera sauvé.

(lxx Jl 3,5a)

Rm 15,9 enfin, évoquant de nouveau le bénéfice du don du Christ pour les Juifs et les nations, convoque par un psaume le nom de Dieu objet de glorification. Cette dernière occurrence du nom en Rm nous porte aux antipodes du reproche initial sur le « nom blasphémé parmi les nations » :

pour que les nations, pour sa miséricorde, glorifient désormais Dieu, selon qu’il a été écrit : (C’est) à cause de ceci (que) je te confesserai parmi des nations et (que pour) ton Nom je jouerai.

(lxx Ps 17,50)

Autant de riches échos, au fil de Rm, de sa première citation d’Isaïe. Or ce verset d’Is 52,5 précède de peu le quatrième chant du Serviteur (Is 52,13s), fort sous-jacent à la Lettre, on va le voir.

Rm 3,15-17 :

Tranchants, leurs pieds (pour) verser du sang. Ruine et misère sur leurs chemins, et le chemin de paix, ils ne (le) connurent pas.

(cf. lxx Is 59,7ab.8e)

Rm 11,33, célébrant par contre la sagesse divine, dira : « Que ses chemins sont impénétrables ! » Les griefs formulés en Is 59,7-8 visent les transgresseurs en Israël. Ils dénoncent entre autres « des calculs d’insensés » (dialogismoi aphronôn). Ces mots se retrouvent en Rm 1,21 et 2,20 respectivement. Cet arrière-fond rejoint l’affirmation « Il n’y a pas d’homme sensé » (Rm 3,10), tirée du Ps 13 peu avant nos versets, dans le même chapelet de citations.

Quant au leitmotiv isaïen de la paix ici engagé, Rm le relaiera encore sept fois, dont, en 5,1, lié à la justification : « Ainsi donc, justifiés par la foi, nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ ».

Rm 4,25 :

(a) lui qui fut livré

à cause de8

nos fautes (cf. Is 53,4.5.6.12)9

(b) et fut éveillé

à cause de

notre justification

Dans cette affirmation quasi hymnique, Paul cristallise le contenu christologique et salvifique de la foi en « Celui qui éveilla Jésus Notre Seigneur d’entre les morts » (fin du v. 24), à savoir le Père, agent sous-entendu des passifs divins fut livré10 et fut éveillé. Le Christ en est le sujet à cause de nous, ici activement coupables de transgressions (a), là passibles de justification gracieuse (b). Ce v. 25, en chacun de ses membres parallèles, récapitule ce qui précède et annonce ce qui suit.

Ce qui précède : en (a), l’expression « à cause de nos fautes » rappelle le constat sévère de Rm 1,18 à 3,20 sur tout homme pécheur ; et le (b), en disant « notre justification », ressaisit le développement positif qui y répond, de Rm 3,21 à 4,25, concernant le croyant justifié (dikaioô en 3,20.24.26.28.30 et 4,2.5).

Ce qui suit : le (a) prépare le rebondissement sur les fautes dans lesquelles tous tombent en vertu de leur condition adamique (Rm 5) ; mais le (b) dit déjà la résurrection du Christ comme instaurant un règne de vie (5,17.21, etc.) plus fort que la mort héritée d’Adam pécheur (chap. 5 à 8) ; le substantif justification (dikaiôsis) apparaît ici, en 4,25, pour n’être plus repris qu’une fois, en 5,18 : « pour une justification de vie ».

L’articulation (a)-(b) énonce le fondement christologique de formules ultérieures pareillement balancées, telles que « là où déborda le péché (cf. a) / surabonda la faveur gracieuse (cf. b) » (5,20), ou « Dieu enferma ensemble ceux-là dans leur totalité pour (les livrer à) l’indocilité (cf. a)  /, afin que (ce) soient ceux-là dans leur totalité (qu’il) prenne en miséricorde » (cf. b) (11,32).

Comment se confirme, dans ce verset final de Rm 4, l’allusion au 4e chant du Serviteur ? Quelques mots11 suffisent à induire le rapprochement même si, aux hamartiai (péchés) d’Is 53, Paul substitue ici des paraptômata (fautes de transgression) : le terme connote la transgression d’une loi, idée importante dans le contexte12, et sera repris en Rm 513, de concert avec hamartia.

Ceci dit, l’allusion se confirme en tant que pointe d’un iceberg : une masse impressionnante de convergences lexicales s’observe entre les termes-clé de Rm 4-5 spécialement et Is 52,13-53,1214, attestant que Paul a bien en tête cet ensemble quand il relit la figure d’Abraham pour l’acheminer à son orient christologique en 4,24.25, versets qui annoncent en même temps Rm 5-8. Dès avant les citations qui nous le confirmeront, l’Apôtre, à la jointure de Rm 4 et 5 déjà, donc des évocations d’Abraham et d’Adam, songe au Serviteur de Yhwh pour parler du Christ mort et ressuscité pour nous : mystère où toute l’humanité adamique (chap. 5) hérite en lui, par la justification, des promesses de vie faites à Abraham, à qui sa foi fut comptée pour justice (chap. 4).

À ce point, relisons encore Is 53,10b-12 (lxx) :

Et le Seigneur veut arracher son âme à la peine (…), afin de justifier (le) juste (diakaiôsai dikaion) qui sert bien (eu douleuonta) pour une multitude (‘pour de nombreux’, pollois15). Et lui-même prendra sur lui leurs péchés. C’est pourquoi il héritera, lui-même, d’une multitude, et il partagera les dépouilles des forts, dès lors que son âme a été livrée à la mort, et qu’il a été compté parmi les iniques. Et lui-même a pris sur lui les péchés d’une multitude, il a été livré pour (‘à cause de’) leurs péchés.

Le passage nourrissait déjà Rm 3,26. Il inspire Rm 4,25 mais aussi 5,19.

II Isaïe en Rm 5,1-8,39 : Adam, Abraham et le Serviteur

Rm 5,19 (allusion) :

Car tout comme (c’est) par la désobéissance de l’unique homme,

(qu’)ils furent établis pécheurs, les nombreux (hoi polloi, la multitude),

(c’est) de la sorte aussi (que c’est) par l’obéissance de l’unique,

(qu’)ils seront établis justes, les nombreux. (cf. Is 53,11 selon l’index du GNT)

La phrase, balancée, articule l’obéissance de l’unique (Christ vs Adam désobéissant, Rm 5) et la justification de multitudes : ce terme (hoi polloi « les nombreux ») est décisif tant en Gn qu’en Is et Rm. Abraham fut présenté selon la singularité de son obéissance exemplaire au bénéfice des multitudes de sa descendance ; le Serviteur souffrant, lui aussi singulier, l’est selon son don de soi au bénéfice d’une multitude. Le mouvement de Rm 4 à 5 enchaîne, on l’a vu, l’exemple d’Abraham, le regard sur Christ livré puis ressuscité – Serviteur maltraité puis élevé-glorifié –, et le développement sur Christ porteur d’un règne de vie pour la multitude, à l’inverse surabondant d’un Adam cause de mort. Une logique surprenante tisse un continuum : elle lie chaque fois l’obéissance d’un « unique » (heis) et sa fécondité pour de multiples, synonyme de « tous » (pas/pantes, Is 52,10 ; 53,3.6). Dans le fond, l’unique médiatise salutairement la divine répartie au constat psalmique repris en Rm 3,10.12 : « Il n’est pas de juste, pas même un seul (heis)16 », « il n’est pas (un) qui fasse le bien, il n’(en) est pas un seul ». Que nous advienne l’héritage promis à Abraham (Gn 15) et au Serviteur (Is 53,12 ; 54,3), cela nous est donné par grâce dans la personne et le mystère pascal du Christ, l’Unique juste dont l’obéissance parfaite accomplit pour les multitudes ces figures d’unique.

Rm 8,33 (allusion) :

Qui appellera en accusation contre des élus de Dieu ? Dieu, celui qui rend juste (theos ho dikaiôn) ?

(cf. Is 50,8 et 52,11)

Outre l’écho au dikaiôsai dikaion (‘justifier le juste’) d’Is 53,11, on repère l’allusion à Is 50,7-9a :

Et le Seigneur a été mon secours (…) et j’ai su que je ne serais pas pris de confusion, puisque celui qui m’a justifié (ho dikaiôsas me) est proche. Quel est celui qui entre en jugement avec moi ? (…) Voici : le Seigneur vient à mon secours (…).

III Isaïe en Rm 9,1-11,36 : Israël, les nations et le salut dans le texte

Rm 9,20 :

Par contre, homme, toi, qui es-tu, celui qui donne la répartie à Dieu ? (TM/TH Is 45,9a) Serait-ce que l’ouvrage façonné va dire à celui qui façonna (lxx Is 29,16b) : pourquoi me fis-tu de la sorte ? (Is 29,16c ; Is 45,9 ; Jb 9,12 ; Sg 12,12)

Ce verset combine entre autres des échos à Is 29,16 :

Ne serez-vous pas considérés comme l’argile du potier ? L’ouvrage dira-t-il à l’ouvrier : Ce n’est pas toi qui m’as ouvré ? Ou l’objet fabriqué au fabricant : Tu ne m’as pas fabriqué avec intelligence ?

et à Is 45,9b, juste après qu’Isaïe en a appelé à la justice :

Qu’ai-je établi de mieux que l’argile du potier ? (…) Est-ce que l’argile dira au potier : Que fais-tu ?

Venons-en aux citations d’Isaïe qui se signalent comme telles par un « selon qu’il a été écrit », et/ou nomment même le prophète.

Rm 9,27 :

Cependant, Isaïe s’exclame en faveur d’Israël : Même si le nombre des fils d’Israël était comme le sable de la mer (cf. aussi lxx Os 2,1a), ce qui est laissé sera sauvé.

(cf. lxx Is 10,22a)

« Comme le sable de la mer » rappelle la promesse à Abraham (Gn 22,17 ; 32,12). « Ce qui est laissé » désigne le « petit reste ». La promesse « sera sauvé » est notable, dans le parcours de Rm. Il était question de « salut », sôtèria, dès le premier volet de la propositio17 principale de Rm, en 1,16 :

(C’est qu’)en-effet, je n’ai pas honte de l’évangile Car (c’est) puissance de Dieu (qu’)il est pour (le) salut pour tout qui a foi, Juif en priorité aussi bien que Grec.

Isaïe, notons-le, parle aussi de salut juste avant le 4e chant du Serviteur18. Mais ce terme a été jusqu’ici peu exploité par Paul, comparativement aux autres éléments de la proposition.

Rm 5,9.10 a dit, au futur, la promesse du salut final que nous assure le don du Christ :

Et puisque maintenant nous sommes justifiés par son sang, à plus forte raison serons-nous sauvés par lui de la colère. Si en effet, quand nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils, à plus forte raison, réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie (trad. TOB).

Après l’affirmation de 8,24 « car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance », voici que dans les chapitres 9-11, Paul déploie résolument ce thème du salut (8 occurrences de la racine) pour désigner la totalité de ses destinataires, essentiellement au futur. À l’appui de citations19, Paul exprime son espérance ferme que non seulement « le reste » (9,27) mais encore « tout Israël » (11,26) sera sauvé et, plus encore, que cette promesse vaut pour « quiconque (Juif ou Grec) invoquera le nom du Seigneur » (Jésus), et qui dès lors « sera sauvé » (10,13).

Cette cohérence du propos sotériologique étant repérée, revenons au suivi des citations d’Is en Rm.

Rm 9,28-29 :

Car (c’est) une parole (qu’) en (la) menant à sa fin et (la) concluant rapidement, le Seigneur fera sur la terre (cf. lxx Is 10,22b.23) et, selon-que (l’)a dit avant Isaïe, si le Seigneur Sabaoth n’avait pas laissé (pour) nous une descendance, (c’est) comme Sodome (que) nous serions devenus et (c’est) comme Gomorrhe (que) nous aurions été rendus semblables.

(lxx Is 1,9)

Pesons bien, ici, le terme « descendance » (sperma). On rappellera son importance dans l’évocation abrahamique de 4,13.16 et 18 (avec lxx Gn 15,5c). Par ailleurs, la citation de Rm 9,28.29 incrimine l’Israël rebelle en évoquant Sodome et Gomorrhe, liés au cycle d’Abraham. Or, un peu plus haut, Rm 9,6-8 a rappelé la figure d’Abraham, en convoquant à nouveau Gn sur la question de la descendance :

En effet, (ce ne sont) pas tous (ceux qui sont) issus d’Israël, ceux-ci, (qui sont) Israël, ni parce qu’ils sont une descendance d’Abraham (que) tous (sont) des enfants, mais (c’est) en Isaac (que) sera appelée (pour) toi une descendance (lxx Gn 21,12c). C’est (-à-dire que ce ne sont) pas les enfants de la chair, ceux-ci, (qui sont) des enfants de Dieu, mais (ce sont) les enfants de la promesse (qui) sont comptés pour une descendance.

(Gn 15,6b)

Pourquoi Paul, en Rm 9,29b, va-t-il chercher Isaïe évoquant Sodome et Gomorrhe (Gn 19) ? Le prophète, visant un petit reste – « Si le Seigneur ne nous avait laissé une descendance… » – rappelle ce à quoi échappa le clan d’Abraham promis à une descendance. Or Paul, ressaisissant ce lien fait par Isaïe, veut montrer qu’Abraham le croyant a une descendance croyante identifiable au « petit reste » isaïen, surgeon de vie : parmi les Juifs, le petit reste des judéo-chrétiens croyant en Christ ; et parmi les nations, la descendance d’Abraham selon la promesse, et non la seule descendance charnelle. Dans son extension croyante, ce petit reste deviendra ces « nombreuses » nations, « toutes » les nations et ce « tout Israël » qui se béniront en Abraham le croyant.

Cette désignation de « nombreuses nations » est, on l’a vu, appliquée aux multitudes étonnées à la vue du Serviteur souffrant (Is 52,15a). Et le mot « descendance » opère là aussi une jonction entre les promesses à Abraham et le 4e chant du Serviteur20. On voit comment, dans la théologie paulinienne de l’histoire du salut, le Christ-Serviteur relie Abraham et les chrétiens justifiés dans la foi.

Rm 9,32b-33 :

parce qu’(en ne le faisant) pas en raison d’une foi, mais comme en raison d’œuvres, ils achoppèrent à la pierre de l’achoppement, selon qu’il a été écrit : Voici, je place en Sion une pierre d’achoppement et un roc de scandale (cf. Is 28,16a + 8,13) et celui qui a foi (en se fiant) sur lui ne sera pas couvert de honte.

(cf. Is 28,16c)

Paul offre ici une relecture christologique de la pierre/roc – comme l’atteste ensuite Rm 10,4-1721 –, en combinant subtilement les termes tirés d’Is 8 et Is 28 pour jouer à la fois sur l’aspect négatif de la pierre d’achoppement pour cette part d’Israël qui résiste à croire au Christ, et sur l’aspect positif du roc fiable pour qui cherche sa justice en Lui.

Quant à l’exemption de la honte, elle est reprise peu après, en 10,11.12 :

Car elle dit, l’Écriture : Tout (homme), celui qui a foi (en se fiant) sur lui ne sera pas couvert de honte. Car il n’y a pas de différence de Juif aussi bien que de Grec…

Ceci renvoie de nouveau à la propositio, en 1,16 :

En effet, je n’ai pas honte de l’évangile car (c’est) puissance de Dieu (qu’)il est pour (le) salut (pour) tout un chacun, celui qui a foi, Juif en priorité aussi bien que Grec.

Ceci rappelle encore Is 50,7, déjà rencontré à propos de Rm 8,33 :

J’ai donné à mon visage la dureté de la roche, et j’ai su que je ne serais pas couvert de honte (ou mè aischuntô).

Rm 10,15 :

Et comment vont-ils proclamer s’ils ne sont pas envoyés ? Selon qu’il a été écrit : Comme (ils sont) bienvenus les pieds de ceux qui évangélisent les bonnes (nouvelles) !

(cf. lxx/TM Is 52,7b)

On rejoint de nouveau la propositio, quant à ce qui la commande : « je n’ai pas honte de l’évangile ». Paul se reconnaît bien parmi ces « évangélisateurs » dont parle Isaïe22.

Rm 10,16 :

Mais (ce ne sont) pas tous (qui) ‘écoutèrent en obéissant’ (hupèkousan) à l’évangile. Car Isaïe dit : Seigneur, qui eut foi à l’écoute que nous eûmes ?

(lxx Is 53,1)

Nous sommes ici au cœur du 4e chant du Serviteur, face à son humiliation déconcertante, incroyable : « Qui eut foi… ? » Le fait d’« écouter en obéissant à l’évangile » de Rm 10,16a (hupakouô) est rapporté à l’« écoute » (akoè) d’Is 53,1 en Rm 10,16b. Il nous rappelle non seulement l’hupakouô qu’on lit en Is 50,2.10, invitant à écouter le Seigneur ou son Serviteur, mais encore plusieurs passages antérieurs de Rm : 1) « l’écoute (d’obéissance) de foi » (hupakoè pisteôs) à laquelle Paul sait devoir convier « toutes les nations » : en Rm 1,5 puis 15,18 et 16,26, où ces affirmations forment inclusion de toute la lettre ; 2) l’hupakouô que Dieu loue chez Abraham (Gn 22,18 ; 26,5), lui dont Rm 4 célèbre l’exemplarité croyante ; 3) le plus foncièrement, l’« écoute (d’obéissance) » (hupakoè, Rm 5,19) d’un unique (Christ), qui vainc la désobéissance d’Adam et nous vaut la justification, 4) à accueillir elle-même dans l’hupakoè croyante menant à la justice (Rm 6,16.17).

Rm 10,20 :

Et Isaïe va jusqu’à l’audace et dit : Je fus trouvé par ceux qui ne me cherchent pas (lxx 65,1b), je devins manifeste pour ceux qui ne me questionnent pas. (lxx Is 65,1a). Cependant, à l’adresse d’Israël, il dit : « (c’est) le jour entier (que) j’étendis les mains à l’adresse d’un peuple qui est indocile et qui contredit. »

(cf. lxx Is 65,2a)

Relisons tout Is 65,1.2, en traduction courante :

Je me suis manifesté à ceux qui ne me cherchaient pas, j’ai été trouvé par ceux qui ne m’interrogeaient pas ; j’ai dit : « Me voici » à la nation de ceux qui n’avaient pas proclamé mon nom. J’ai ouvert les bras, tout le jour durant, vers un peuple qui désobéissait et qui contredisait, ceux qui n’avaient pas marché sur la véritable voie, mais à la suite de leurs fautes.

Dans ce passage, le Seigneur redit la gratuité de sa révélation et sa patience à l’égard de son peuple rétif. Paul, lui, le ressaisit comme preuve scripturaire d’une double réalité déjà articulée en 9,30-32, à savoir : l’offre inattendue de l’évangile à des nations qui ne cherchaient pas le Seigneur (10,20, cf. 9,30), et l’endurcissement de l’Israël résistant à l’évangile du Christ qu’il a pourtant bien entendu (10,21, cf. 9,31.32). Relevons trois expressions :

  • (dans le texte complet d’Isaïe) : « la nation de ceux qui n’avaient pas (jusque-là) proclamé mon nom » (tô ethnè hoi ouk ekalesan mou to onoma) ; ceci nous renvoie à ce qu’on a déjà dit sur l’enjeu du nom, à partir de la première citation d’Isaïe en Rm ;

  • « le jour entier », holèn tèn hèmeran : cette expression typée (cf. Is 28,24 ; 62,6) se lisait en Rm 8,36 citant le Ps 43,23 : « c’est pour l’amour de toi que nous sommes mis à mort le jour entier, que nous fûmes comptés comme brebis de boucherie » ; ceci met le croyant persécuté en situation de Serviteur souffrant (cf. Is 53,7 : « comme une brebis il a été conduit à l’immolation ») tout en induisant une concomitance parlante : tandis que « le jour durant » Dieu se tourne vers son peuple rebelle, le même « jour durant » le croyant offre ses épreuves, qu’il peut méditer comme une participation à cette patience soufferte ;

  • le peuple est dit « indocile » (participe apeithounta) : Paul exploitera pleinement ce mot tiré d’Isaïe pour contempler la « miséricorde » qui répond à cette indocilité. Ce sera en 11,30-32, juste avant la péroraison de l’ensemble Rm 9-11 (trad. TOB, qui traduit par « désobéir ») :

    Jadis en effet, vous qui avez désobéi (même verbe : èpeithèsate) à Dieu et maintenant, par suite de leur désobéissance (apeitheia), vous avez obtenu miséricorde ; de même eux aussi ont désobéi maintenant afin que, par suite de la miséricorde exercée envers vous, ils obtiennent alors miséricorde à leur tour. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde.

Nous venons de parcourir les quelque dix renvois à Isaïe égrenés – très rapprochés – de Rm 9,20 à 10,21. C’est le moment de rappeler encore la « proposition » principale de Rm, en 1,16-17 :

(C’est qu’)en-effet, je n’ai pas honte de l’évangile, car (c’est) puissance de Dieu (qu’)il est pour (le) salut (pour) tout un chacun, celui qui a foi, Juif en priorité aussi bien que Grec. Car (c’est) une justice de Dieu (qui) en lui est révélée, en raison de (la) foi pour (la) foi, selon qu’il a été écrit : Cependant, le juste, (c’est) en-raison-de (la) foi (qu’il) vivra.

En fait, tous les termes ici mis en italiques sont repris, comme condensés, sur 21 versets, en Rm 9,30-10,1723 ! Autrement dit, au cœur du passage de Rm citant le plus Is, et largement par le biais de ces citations, la proposition de la Lettre est en même temps le plus systématiquement reprise : preuve s’il en est qu’elle porte au-delà du seul ensemble de Rm 1-8, et que l’arrière-fond isaïen contribue notablement à la cohérence d’ensemble de la Lettre.

Rm 11,8 :

selon qu’il a été écrit : Il leur donna, Dieu, un esprit de torpeur (cf. lxx Dt 29,3a et Is 29,10b), des yeux en sorte de ne pas regarder et des oreilles en sorte de ne pas écouter, jusqu’au jour d’aujourd’hui (cf. lxx Dt 29,3cd et Is 6,9-10).

La citation combine, pour expliquer l’endurcissement d’Israël, deux références. D’abord au dernier discours de Moïse en Dt 29, et à Is 29,10 : « Car le Seigneur vous a abreuvés d’un “souffle de douleur pénétrante” (“un esprit de torpeur”) et il fermera leurs yeux… ». Mais plus encore, sans doute, peut-on entendre ici un écho à Is 6,9-10, là où le prophète, dans sa vocation, reçoit en même temps ce qu’on appelle sa « mission d’endurcissement » :

Et il dit : Va et dis à ce peuple : Vous écouterez bien, et vous ne comprendrez pas ; vous regarderez bien, et vous ne verrez pas. Oui, le cœur de ce peuple s’est épaissi, et de leurs oreilles ils ont eu peine à entendre. Et ils ont fermé les yeux, pour que jamais ils ne voient de leurs yeux, n’entendent de leurs oreilles ni ne comprennent dans leur cœur, pour que jamais ils ne retournent – et je les guérirai.

Remarquons, dans la lxx ici rendue, la finale et je les guérirai, à la différence de l’hébreu, où l’on comprend : « qu’il ne puisse se convertir et être guéri ! », ou, peut-être : « que de nouveau il ne guérisse ». L’ouverture positive de la lxx rejoint celle qu’on trouve dans la citation d’Is faite en Rm 11,27, qui porte : « lorsque j’enlèverai(s) leurs péchés », et à laquelle nous arrivons.

Rm 11,25-27 :

à savoir qu’un endurcissement d’insensibilité en partie (pour) Israël est advenu jusqu’à ce que l’accomplissement en plénitude des nations intervienne et (que c’est) de la sorte (que) tout Israël sera sauvé, selon qu’il a été écrit : Il viendra de Sion, celui qui délivre, il détournera (les) impiétés loin de Jacob, et (elle sera) celle-ci (pour) eux, l’alliance d’auprès de moi (cf. lxx Is 59,20ab et 21a) lorsque j’enlèverai(s) leurs péchés (cf. lxx Is 27,9c).

Paul voit, au-delà de l’endurcissement partiel d’Israël, son salut : « tout Israël sera sauvé ». Avec Isaïe, il discerne ce salut comme octroyé par un libérateur venant de Sion, précision qui résonne ici d’une note christologique, vu qu’en Sion déjà, Rm 9,33 – avec lxx Is 8,14 – voyait une pierre d’achoppement paradoxalement fiable, à savoir un Christ inattendu mais salutaire au croyant. C’est par lui que Dieu détournera les « impiétés » (asebeias), objet de sa colère initiale24 ; lui, Christ, en qui Dieu « justifie l’impie » qui croit en lui (Rm 4,5). Quant aux mentions isaïennes, ici, d’une alliance offerte et de l’enlèvement des péchés, elles rejoignent aussi Jr 31,31-34 (= lxx Jr 38,31-34).

Rm 11,34 :

Car qui connut (l’)entendement du Seigneur ? ou qui devint son conseiller ?

(lxx Is 40,13ab)

Ce passage se lit au début du Livre de la Consolation (« Consolez, consolez mon peuple… », Is 40,1). Paul le cite ici dans la péroraison concluant Rm 9-11, pour célébrer la mystérieuse sagesse du dessein divin dont, avec l’Écriture, il entrevoit l’aboutissement embrassant Israël et les nations. Le mot « entendement » (noûs) contraste ici avec l’entendement initial de l’homme pécheur, égaré (Rm 1,28)25, mais engagé en Christ dans la lutte contre le péché (7,23.25)26, pour une conversion (12,2)27.

IV Isaïe en Rm 12,1-15,13 : justice et gloire de Dieu dans les nations

Nous venons de parcourir Rm 9-11, où Paul a le plus cité Isaïe. En Rm 12 commence la partie dite exhortative de la Lettre. Nous n’y rencontrerons plus « que » trois citations d’Isaïe. Notons toutefois ceci. Dans cette partie seulement intervient le vocabulaire de la paraclèse (exhortation/consolation)28. Toutefois, dès le début de la lettre, une intention exhortative se profilait : Paul disait désirer voir les Romains pour « être exhortés ensemble » (sum-para-klèthênai, hapax biblique, Rm 1,12). Une telle intention rejoint la perspective d’Isaïe dans le Livre dit de la « Consolation », dont la tonalité est marquée par le verbe parakalein (p. ex. : « Consolez, consolez… », en Is 40 rappelé plus haut) et le substantif paraklèsis (Is 57,18 ; 66,11-13). Or, Paul va dire, en Rm 15,4 : « Car toutes les paroles qui furent écrites avant, c’est pour notre enseignement qu’elles furent écrites, afin que ce soit par l’endurance et par la consolation des Écritures que nous ayons l’espérance ». Il semble que, dans le chef de l’Apôtre, Isaïe figure au premier rang des Écritures consolatrices en question.

Rm 14,11 :

En effet, il a été écrit : (Aussi vrai que) je vis, moi, dit le Seigneur, (lxx Is 49,18c) (je jure) que (devant) moi fléchira tout genou et (que) toute langue confessera Dieu (cf. lxx Is 45,23a).

Dans son exhortation relative au rapport des « forts » et des « faibles » dans la foi, Paul, par ces citations combinées, évoque ici la grandeur de Dieu, à qui tous devront rendre compte de leur charité concrète. Ces citations sont parlantes pour qui a en tête leur contexte et la problématique de Rm : avec Is 49,18, nous sommes dans un cadre de promesses pour Sion ; avec Is 45,23, dans une évocation de Dieu seul juste et sauveur, auquel seront rendues justice et gloire.

Quant au jurement divin assurant que « toute langue confessera Dieu » (exomologèsetai), il renvoie à Rm 10,9.10, cœur du propos sur la foi en Rm :

Parce que si tu confesses (ean homologèsèis) en ta bouche que Jésus est Seigneur, et que tu crois en ton cœur que Dieu l’éveilla d’entre les morts, tu seras sauvé. Car c’est par le cœur qu’on a foi pour une justice, cependant que c’est par la bouche qu’on confesse pour un salut.

Rm 15,12 :

Et à nouveau, Isaïe dit : Elle sera, la racine de Jessé, et celui qui se dresse debout (pour) commander aux nations, (c’est) en lui (que) des nations espèreront.

(cf. lxx Is 11,10ab)

La racine de Jessé se comprend ici comme désignant Jésus (« de la descendance de David », selon Rm 1,3). Le mot racine (riza) nous rappelle le développement de Rm 11,16-18 sur Israël peuple élu, racine inaliénable sur laquelle sont greffés les croyants des nations : « Ce n’est pas toi (olivier sauvage) qui porte la racine (l’olivier franc) mais la racine qui te porte ».

Le verset cité est la dernière de quatre citations comportant toutes le mot nations, et directement enfilées en Rm 15,10-12. Elles clôturent la péroraison de la partie délibérément parénétique de la lettre, initiée en 12,1. Or, en passant à l’épilogue épistolaire, quelques versets plus loin, on va retrouver trois fois, en Rm 15,15-18, ce même mot – qui vient d’être bibliquement estampillé –, dans le rappel du ministère paulinien (trad. TOB) :

en vertu de la grâce que Dieu m’a donnée d’être un officiant de Jésus-Christ auprès des nations, consacré au ministère de l’Évangile de Dieu, afin que les nations deviennent une offrande qui, sanctifiée par l’Esprit Saint, soit agréable à Dieu. (…) Car je n’oserais rien mentionner, sinon ce que Christ a fait par moi pour conduire les nations à l’obéissance…

Venons-en à la dernière citation scripturaire, encore tirée d’Isaïe, dans l’épilogue épistolaire (Rm 15,14 à 16,27).

V Isaïe dans l’épilogue (Rm 15,14 à 16,27) : chant d’espérance en Christ Serviteur

Rm 15,20-21 :

de telle sorte cependant que je mettais mon honneur à évangéliser non pas là où fut nommé (le) Christ, afin que (ce ne soit) pas sur un fondement d’autrui (que) j’édifie, mais (afin qu’il en soit) selon qu’il a été écrit : (Ce sont) eux à qui il ne fut pas annoncé au sujet de lui, (qui) verront, et (ce sont) eux qui n’ont pas écouté (qui) auront l’intelligence.

(lxx Is 52,15cd)

Paul nous plonge une dernière fois au cœur du 4e chant du Serviteur : c’est ici le dernier verset d’Is 52, juste avant Is 53,1 cité supra en Rm 10,16 : « Seigneur, qui a cru dans ce que nous entendions ?… ». Relisons Is 52,13-15 :

Voici, mon serviteur comprendra, il sera élevé et glorifié, pleinement. Tout comme beaucoup (les polloi) seront stupéfaits à ton sujet, ainsi ton aspect sera traité sans gloire par les hommes, et ta gloire, par les hommes, ainsi bien des nations s’étonneront à son sujet, et des rois resteront bouche close ; car ceux qui n’en avaient pas reçu l’annonce verront, et ceux qui n’ont pas entendu comprendront.

En son début, le corps de la Lettre évoquait les hommes indéfendables pour n’avoir pas rendu gloire à Dieu, et même avoir échangé la gloire du Dieu incorruptible pour des représentations idolâtres. Cette déviance est comme corrigée au fil du texte par les usages ultérieurs des mots « gloire » et « glorifier » pour aboutir, au terme de la partie plus dogmatique de la Lettre à une belle doxologie au vu de la sagesse divine : « à Lui (Dieu) la gloire pour les siècles » (11,36), relayée solennellement dans la doxologie finale : « à Dieu, seul sage, gloire, par Jésus-Christ, aux siècles des siècles ! » Mais c’est bien désormais « par Jésus-Christ ».

Car le sujet d’étonnement et de surprise, selon cette dernière citation isaïenne, est le paradoxe, aux yeux des hommes, d’un serviteur maltraité, privé de gloire, mais ensuite exalté, glorifié. Paul, là où il cite ce verset, veut souligner surtout l’inédit de l’annonce évangélique aux nations, et le point d’honneur qu’il a mis à n’annoncer ce Christ, certes étonnant, qu’à ceux qui n’en n’avaient pas encore entendu parler. Expérimentant par grâce le dynamisme de sa mission auprès des nations pour leur annoncer un Christ humilié puis glorifié, bafoué et mis à mort puis ressuscité, Paul trouve en Isaïe des mots qui rejoignent la réalité de son apostolat et du kérygme qu’il confesse, dans sa dimension sotériologique. Du « mystère » reconnu et proclamé (Rm 11,25 ; 16,25), la révélation et le bénéfice s’offrent à tout croyant, à ceux qui n’avaient jusque-là ni entendu ni vu.

Conclusion

Plus que nul autre écrit du NT, Rm cite ou évoque Is, spécialement le Livre de la Consolation, dont le 4e chant du Serviteur. Ce dernier affleure déjà à la charnière de la première partie du texte (Rm 1-4) et de la deuxième (5-8), où il apparaît qu’Abraham le croyant est comme d’avance justifié en Christ Serviteur dans son mystère pascal. En Lui, la justification par la foi est offerte à tous les fils d’Adam.

De Rm 9 à 11, les références au prophète s’intensifient et le 4e chant du Serviteur y émerge. Isaïe, dans son attention à Israël autant qu’aux nations, confirme Paul sur la voie d’une ample théologie de l’Histoire sainte, dont la perspective sotériologique s’énonce dans un vocabulaire de touche largement isaïenne. Par ailleurs, notre parcours met au jour des liens entre l’accomplissement de la figure du Serviteur dans le Christ, la désignation initiale de l’Apôtre comme « serviteur de Jésus-Christ » (Rm 1,1) et la réalité ecclésiale des croyants « mis au service » de la justice (Rm 6,18) et de Dieu (6,22).

Paul s’est présenté comme mis à part pour l’Évangile de Dieu, « promis d’avance par ses prophètes dans des Écritures saintes au sujet de son Fils… » (Rm 1,1.2). Il conclut sur la « révélation d’un mystère (…) maintenant manifesté et porté à la connaissance de toutes les nations par des Écritures prophétiques (…) » (Rm 16,25.26). Son lecteur peut alors entendre ces dernières comme incluant désormais cette Lettre à l’aune du champ apostolique paulinien, pétrie des Écritures prophétiques accomplies dans le Christ, au premier chef le livre d’Isaïe.

Annexe

Convergences lexicales entre les termes-clé de Rm et Is, spécialement entre Rm 4-5 et Is 52,13-53,12

- Le serviteur complètement privé de gloire aux yeux des hommes (Is 52,14 et 53,1, cf. Rm 3,23) sera glorifié (52,13) ; cf. l’importance de ce thème en Rm, dont 8,20 : « ceux qu’Il a justifiés, il les a aussi glorifiés ».

- L’ébahissement, devant le Serviteur, de « nombreuses nations » (ethnè polla, Is 52,15) : même expression que celle de Gn 17,5 pour Abraham père de nombreuses nations, reprise en Rm 4,17.18.

- Le cri initial « Seigneur, qui a cru (tis episteusen) à notre parole (litt. à notre écoute, akoê) ? » (Is 53,1) n’est pas étranger à la foi comme « écoute d’obéissance » typiquement abrahamique, cette hupakoè pisteôs dans toutes les nations, visée dès Rm 1,5.

- La mention, en Is 52,14, 53,11.12 et 54,1, des multitudes (polloi, littéralement « des nombreux »), spécialement des « péchés des multitudes » (53,12) : cf. les polloi de Rm 5,15.19, les « nombreux » fils d’Adam, pécheurs mais plus encore justifiés en Christ.

- « Le bras du Seigneur, à qui a-t-il été révélé (apekaluphthè) ? », Is 53,1, cf. déjà 52,10 : « le Seigneur révèlera son bras saint devant toutes les nations » ; ce verbe importe en Rm : on le trouve au présent dans la propositio principale, en Rm 1,17 : « car une justice de Dieu en lui (mon évangile) est révélée » puis au v. suivant concernant la colère de Dieu « révélée du haut du ciel », et cf. encore Rm 8,18.19 sur « la gloire qui doit être révélée en nous » et l’attente de « la révélation des fils de Dieu ».

- La paix avec Dieu par Jésus-Christ, fruit direct de la justification selon Rm 5,1, est annoncée comme portée par le Serviteur : « l’instruction/correction qui nous donne la paix est sur lui » (paideia eirênès hèmôn ep’ auton), Is 53,5 ; cf. 52,7 annonçant la Bonne Nouvelle de la paix.

- La mention intensive des péchés, hamartiai (7 fois sur 9 versets en Isaïe) : cf. ce même vocable tiré des citations psalmiques en Rm 4,7.8 puis omniprésent en Rm 5 à 8 (plus de 40 fois, et guère ensuite). De plus, la tournure précise peri hamartias, « pour le péché », en Rm 8,3, est un hapax du corpus paulinien et la même tournure, en Is 53,10, est un hapax d’Isaïe… Le rapprochement éclaire le sens de la tournure en Rm 8,3.

- Le Seigneur livra, paredôken, le Serviteur à nos fautes (Is 53,6) ; son âme fut livrée, paredothè, à la mort ; le verbe est repris deux fois en Is 53,12 : c’est le point précis de l’allusion paulinienne à Isaïe en Rm 4,25. Au début de ce qu’on identifie rhétoriquement comme une première démonstration en Rm (de 1,18 à 4,25), Paul, en 1,24.26.28, a répété trois fois que Dieu livra (paredôken) les pécheurs aux conséquences de leur refus de rendre gloire à Dieu ; mais au terme de cet ensemble, il nous tourne avec Isaïe vers celui qui fut livré (paredothê), lui, à cause de nos fautes. Du reste, la fin d’une deuxième démonstration (de Rm 5,1 à 8,39) nous rappellera que Dieu « n’a pas épargné son propre Fils mais l’a livré (paredôken) pour nous tous » (8,32).

- Rm 8,36 nous associera à ce Fils en termes isaïens encore : « À cause de toi, nous avons été comptés (elogisametha) comme des brebis d’abattoir (hôs probata sphagês) : même expression que pour le Serviteur (hôs probaton epi sphagên, Is 53,7), brebis sacrifiée pour « nous tous (qui) comme des brebis avons été égarés », 53,6.

- La « mort » (thanatos) du Serviteur est mentionnée par trois fois en Is 53,8.9.12, où ce sont les seules occurrences du mot sur les 27 chapitres d’Is 40-66 ! Or, cette « mort » va surgir en Rm comme un leitmotiv circonscrit à Rm 5-8 (21 fois), à commencer par Rm 5,10 : « nous fûmes réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils ; et le verbe, mourir (apothnêskô), 17 fois de Rm 5,6 à 8,34 ; comme si l’occurrence isaïenne présente à l’esprit de Paul derrière Rm 4,25 (« son âme fut livrée à la mort », Is 53,12), avait favorisé l’embrayage sur ce thème à ce point du parcours de Rm.

- Face au Serviteur des rois resteront bouche bée (Is 52,15), alors que lui, bien que n’ait pas été trouvée de tromperie en sa bouche (53,9), humilié, n’ouvre pas la bouche (dit deux fois en 53,7), comme en réparation des bouches pécheresses et justiciables dont parlait Rm 3,14.19.

- Du Serviteur sera vue une descendance : sperma, 53,10, comme pour Abraham tel qu’évoqué en Rm 4,13.16.18.

- Et ce, dans la perspective d’un héritage : « c’est pourquoi il héritera, lui-même, d’une multitude » (Is 53,12), « ta descendance héritera des nations » (54,3), comme pour Abraham et sa descendance encore : héritier (klèronomon), selon Rm 4,13.

- Rm 4 martèle que la foi d’Abraham lui fut comptée comme « justice », dikaiosunê – terme repris huit fois –, qu’il fut « justifié » par Dieu qui « justifie » même l’impie (verbe dikaioô, Rm 4,2.5) ; or nous lisons en Is 53,11 : « … afin de “proclamer juste” (verbe dikaioô) le juste qui sert bien, pour une multitude ».

- Enfin, connivence décisive du 4e chant avec les citations de Gn 15,6 (« cela [sa foi] lui fut compté comme justice ») et Ps 32,3 (« heureux l’homme à qui le Seigneur ne compte pas le péché ») faites en Rm 4,3.9.22 et 4,8 : le triple usage, en Is 53,3.4.12 de ce verbe « compter », logizomai – si prégnant en Rm 4 (onze fois) –, dont deux fois sur trois à la même forme passive elogisthè « il fut compté » qu’on trouve en Rm 4,3.9.10.22.23 : le serviteur fut compté pour rien, littéralement « il ne fut pas compté », ouk elogisthè (53,3) ; au contraire, « il fut compté parmi les iniques », en tois anomois elogisthè (53,12).

Notes de bas de page

  • 1 Cf. Rm 11,27 citant Is 59,20-21 et 27,9.

  • 2 Appelé « dans la justice » (en dikaiosunê), Is 42,6 ; thème important en Rm comme en Is.

  • 3 Rm présente dix-huit citations d’Isaïe contre six en 1 Co, deux en 2 Co et une seule en Ga : 4,27 (avec Is 54,1).

  • 4 Telles qu’identifiées par l’analyse rhétorique, à savoir, entre l’ouverture épistolaire et l’épilogue : Rm 1,18-4,25 ; 5,1-8,39 ; 9,1-11,36 ; 12,1-15,13.

  • 5 Transposition de Jacques Rouwez s.j., professeur d’Écriture à l’Institut d’études théologiques de Bruxelles.

  • 6 A. Le Boulluec et P. Le Moigne (éd.), La Bible d’Alexandrie. Vision que vit Isaïe. Traduction du texte du prophète Isaïe selon la Septante, Paris, Cerf, 2014. Cette traduction s’inscrit dans l’entreprise éditoriale de La Bible d’Alexandrie initiée sous la direction de M. Harle. Cf. notre notice dans NRT 137 (2015), p. 469-477. Bien que parfois un peu libre, cette traduction suffit dans le cadre de notre propos. La littérature secondaire sur notre propos est évidemment pléthorique. Signalons simplement W.H. Bellinger, W.R. Farme (éd.), Jesus and the Suffering Servant. Isaiah 53 and Christian Origins, Eugene (Or.), Wipf & Stock, 1998 ; S. Fung Wu, Suffering in Romans, Cambridge, J. Clarke, 2015.

  • 7 En 1 Tm 1,13.14, Paul confesse avoir été « blasphémateur » (cf. Ac 26,9.11) avant que « surabonde » (Rm 5,20) pour lui la grâce du Seigneur ; en 1 Tm 6,1, il souhaite « que le Nom de Dieu et la doctrine ne soient pas blasphémés ».

  • 8 Dia + accus., comme en Is 53,6.12 : « pour » (BJ, TOB, Osty).

  • 9 Pour Rm 4,25a, l’index des allusions du GNT donne Is 53,4.5. La référence vaut pour le « à cause de », mais, pour « fut livré », il faut voir Is 53,6.12.

  • 10 Cf. les tournures actives du verbe en Rm 8,32.

  • 11 Rm 4,25a : « (Jésus) qui fut livré à cause de nos fautes, hos paredothè dia ta paraptômata hèmôn », cf. Is 53,6 : kai kurios paredôken auton tais hamartiais hèmôn et 53,12 : kai dia tas hamartias autôn paredothè. Quant à Rm 4,25b, « et fut éveillé à cause de notre justification », on se rappellera la pleine élévation-glorification du Serviteur (Is 52,13) et Is 53,11 : « il verra la lumière et sera comblé ».

  • 12 Cf. la loi inscrite dans les cœurs et la conscience de tout homme (Rm 2,15) ou la Loi mosaïque (2,23).

  • 13 Paraptôma, assez rare dans la lxx (15 fois) et absent d’Isaïe, vient 18 fois dans le NT, dont 8 en Rm : ici, puis en 5,15 (2 fois).16.17.18.20, en consonance avec para-basis (5,14) et par-akoè (5,19), puis en 11,11.12.

  • 14 Soit rien de moins qu’une quinzaine d’observations en ce sens, au fil des 15 versets isaïens : voir annexe (p. 23).

  • 15 TM : « Par sa connaissance, mon serviteur juste justifiera les multitudes ».

  • 16 Comme pour « l’unique » bélier de Gn 22,13 sacrifié à la place d’Isaac.

  • 17 Dans la rhétorique classique, on appelle propositio un énoncé fondamental dont l’argumentation va développer et étayer tous les éléments. Pour Rm, on identifie la proposition principale en Rm 1,16.17.

  • 18 Is 52,8.10 : « Je ferai entendre ton salut (…) ; toutes les extrémités de la terre verront le salut qui vient de Dieu ».

  • 19 Ainsi, dans la foulée de la citation isaïenne de Rm 9,27, le vocabulaire du salut (sôtèria, sôzô) intervient, de manière significativement regroupée, en 10,1.9.10.13 et 11,11.14.26, cette dernière occurrence n’étant pas la moindre : « l’endurcissement d’une partie d’Israël durera jusqu’à ce que soit entré l’ensemble des païens. Et ainsi tout Israël sera sauvé (…). »

  • 20 Is 53,10 dit en effet, dans l’hébreu : « s’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une descendance, il prolongera ses jours » ; et selon la lxx (ici moins incisive) : « Si vous faites une offrande pour la faute, votre âme verra une descendance de longue vie ».

  • 21 Avec huit désignations de Jésus comme Christ ou Seigneur. Cf. aussi le verset psalmique sur la pierre rejetée devenue pierre d’angle – Ps 118,22 –, tel qu’exploité dans les évangiles autour de la Passion-Résurrection.

  • 22 L’usage paulinien du mot évangile est sans doute aussi largement redevable à Isaïe (40,9 ; 52,7 ; 60,5 ; 61,1). Cf. aussi Lc 4,18 citant Is 61,1.

  • 23 Soit, dans le grec de Rm 9,30 à 10,17, une dizaine de contacts lexicaux avec les deux versets de la propositio, à savoir, en suivant l’ordre des expressions correspondantes dans celle-ci : « ne sera pas couvert de honte » : 9,33 ; [« puissance » : 9,17] ; « qui évangélisent » et « l’évangile » : 10,15.16 ; « pour un salut » : 10,1.10 et « tu seras sauvé », « sera sauvé » : 10,9.13 ; « tout un chacun, celui qui a foi » : 9,33 ; 10,4 ; « de Juif aussi bien que de Grec » : 10,12 ; « justice de Dieu » : 10,3 (2 fois) ; [justice, dikaiosunè : 11 fois sur les 13 versets de 9,32 à 10,10] ; « en raison de la foi » : 9,30.32 ; 10,6 ; « selon qu’il a été écrit » : 9,33 ; 10,15, et « elle dit, l’Écriture » : 10,11 ; « il vivra » : 10,5.

  • 24 Rm 1,18 : « En effet, elle est révélée, la colère de Dieu, du haut du ciel, sur toute forme d’impiété et d’injustice… »

  • 25 « Et selon qu’ils n’estimèrent pas la valeur de tenir Dieu dans la reconnaissance, il les livra, Dieu, pour un entendement dévalué, à faire ce qui ne convient pas ».

  • 26 « (…) une autre loi dans mes membres qui fait la guerre contre la loi de mon entendement et me mène en captivité dans la loi du péché… » ; « ainsi donc, alors, moi-même, par l’entendement je “sers en esclave” (douleuô) une loi de Dieu, tandis que par la chair (je sers) une loi de péché ».

  • 27 « Ne vous configurez pas avec ce siècle, mais au contraire, soyez transformés par la rénovation de l’entendement pour estimer la valeur, vous, de ce qu’est la volonté de Dieu… ».

  • 28 Parakalein, « exhorter », 4 fois : 12,1.8 ; 15,30 ; 16,17 ; paraklèsis, « exhortation/consolation », 3 fois : 12,8 ; 15,4.5.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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Nouvelle revue théologique
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