Évoquer Israël pour des chrétiens, c'est d'abord leur rappeler leur condition, leur origine, la racine de Jessé (Is 11,10) sur laquelle ils sont greffés. C'est aussi leur parler d'eux-mêmes et du «Messie crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens» (1 Co 1,23). Les juifs qui n'ont pas identifié Jésus comme leur Messie, n'en sont pas moins restés le peuple élu, le royaume et les prêtres établis par le Seigneur. Dieu n'a pas rejeté son peuple (Rm 11,2).

Il ne sera question ici ni de la Shoah, ni de l’antisémitisme. Je présuppose que nous avons engagé le travail de mémoire requis par ces horreurs et demandé la purification de nos cœurs. Il s’agira moins encore de l’État d’Israël ou du projet sioniste. Inutile de préciser que je ne prétends être, ni le juge, ni l’avocat, ni le procureur du gouvernement israélien. Le titre de cette méditation est théologique. Il évoque le serviteur du Seigneur : « Israël, son serviteur » et notre dette à son égard.

Il sera question de vous, de nous tous, que le chant liturgique du Benedictus et du Magnificat revêt quotidiennement de cette dignité. Chaque jour, nous invoquons le « Dieu d’Israël qui visite… son peuple… et dont la force nous sauve » (Lc 1,68-69). Chaque jour nous prions le Seigneur qui « relève Israël, son serviteur, et se souvient de la promesse faite à nos pères » (Lc 1,54). C’est de nous qu’il s’agit dans ces cantiques inspirés que la liturgie met sur nos lèvres. Nous sommes son peuple et nous sommes à lui (cf. Ps. 95,7), au Seigneur, au Rocher d’Israël. Quand il visite son peuple, il nous sauve. En relevant Israël, il tient ses promesses à nos pères. Nommer Israël dans la liturgie de l’Église, serait-ce nous désigner nous-mêmes ? Comment cela se peut-il faire ? (Lc 1,34).

Israël, ce sont les juifs, assurément et toujours : le juif d’abord et aussi le grec (Rm 1,16). Israël, ce sont les hébreux, les israélites, les juifs et les israéliens.

Mais parler d’Israël à des chrétiens, ce n’est pas seulement leur parler des juifs, c’est aussi leur dire leur origine, donc leur identité messianique (cf. infra, I). C’est évoquer le caractère baptismal et sacerdotal (cf. infra, II) qui les agrège à l’unique Peuple de Dieu (cf. infra, III). C’est par là témoigner de ceux qu’ils ne sont pas, leurs frères aînés (cf. infra, IV).

I Notre condition messianique

Évoquer Israël pour des chrétiens, c’est d’abord leur rappeler leur condition, leur origine, la racine de Jessé (Is 11,10) sur laquelle ils sont greffés. L’identité chrétienne n’a pas de contenu en dehors du Christ, elle reçoit son intelligibilité dans le Messie d’Israël. La vocation chrétienne est intégration par la foi au corps du Messie, assimilation à sa chair, au Corps véritable né de la Vierge Marie, au Corps né de la chair d’Israël. La vie chrétienne est action de grâce rendue, honneur rendu, au corps du Messie et aux pères dont il est né selon la chair (Rm 9,5) une fois pour toutes, à jamais éternellement. L’eucharistie chrétienne est communion à la chair et au sang que le Messie a reçus de ses pères qui, par la foi (He 11), sont devenus les nôtres. Recevoir le corps du Christ, c’est avoir part à la Promesse dont il est le terme (Ga 3,16-18), c’est devenir en lui l’objet de la prévenance du Dieu d’Israël qui a fait élection de notre père Abraham et de sa race. Communier au Messie, c’est en lui et en son mystère (Ep 3,3) devenir le peuple de prêtres rassemblé dès le désert, c’est dans l’Esprit entrer dans la Terre Promise pour la posséder éternellement, c’est en lui, le Fils de David, partager mystiquement la bénédiction du Royaume.

Ces symboles bibliques ne doivent pas masquer le réalisme spirituel de la circoncision du cœur (Rm 2,28) promise aux juifs d’abord et aussi à toutes les nations. Croire au Messie, au Fils du Dieu vivant (Mt 16,16), c’est naître à nouveau de la nouvelle naissance (Jn 3,5) accordée par lui à ses frères (Jn 20,17), c’est recevoir un nom nouveau, le nom de l’Emmanuel, mis au monde par la Vierge d’Israël.

Renaître du baptême, du sacrement de la foi, dans la mort du Christ (Rm 6,3), c’est, grâce à Marie et comme elle, naître à nouveau du sang du Fils de Dieu. Dans l’eau baptismale, nous sommes nés de la maternité d’Israël et de l’Esprit de Dieu. Fils dans le Fils unique, nous sommes enfants d’Israël. Adoptés dans l’Esprit de Dieu, nous devenons de la race de notre père Abraham. Naître d’en-haut, c’est naître de la fille de Sion, de Jérusalem notre mère (cf. Ga 4,26), elle-même première engendrée dans le Fils éternel.

Cette vocation divine nous impose une mission toujours impossible, parfois difficile. L’élection est un fardeau lourd à porter. Il est toujours heureux, mais jamais plaisant, d’être uni au Messie « livré pour nos fautes et relevé pour notre justification » (Rm 4,25). Il nous faut la Pâque et l’exode pour être assimilés à l’engendrement en nous du Fils unique. Il nous faut passer par l’exil pour partager par la foi l’élection et la vocation d’Israël, sa condition filiale.

1 Le signe de contradiction

Vous aurez remarqué le parti pris jusqu’ici dans les citations de l’Écriture. Ainsi de l’épître aux Galates, je n’ai retenu que l’évocation de la Jérusalem d’en-haut (Ga 4,26), de l’Israël de Dieu (Ga 6,16), je n’ai pas mentionné « la Jérusalem présente » (Ga 4,25) sous les yeux de S. Paul et qui, par son manque de foi en Jésus le Messie, faisait la « grande tristesse et le continuel tourment » (Rm 9,2) de l’Apôtre. « Oui, je souhaiterais d’être moi-même anathème, séparé du Christ pour mes frères, mes parents selon la chair, eux qui sont israélites [comme l’Apôtre] et à qui appartiennent [comme à Paul] l’adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses » (Rm 9,3-4). Ceux d’entre eux qui n’auront pas cru dans leur cœur que Dieu a ressuscité Jésus d’entre les morts (Rm 10,9) n’en sont pas moins « israélites » (Rm 9,4), la racine qui nous porte (Rm 11,18). Ils n’en sont pas moins d’Israël, même s’ils trébuchent (cf. Rm 11,11-12) pour notre relèvement, tout comme les disciples et les frères du Messie, appelés non seulement d’entre les juifs mais encore d’entre les nations (Rm 9,24) à devenir le reste et le germe de l’Israël de Dieu (cf. Ga 6,16).

La division d’Israël autour de son Messie, signe de contradiction posé pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, transperce le cœur (cf. Lc 2,34-35). Elle a trop souvent servi de prétexte à reprocher à d’autres notre propre incrédulité. Cette division a trop souvent tenté et conduit les disciples du Christ Jésus à récuser l’onéreuse mission confiée à Israël et qui, par la foi dans son Messie, leur devenait assignée. Mais si l’élection est une croix lourde à porter, les frères du Crucifié ne sont pas autorisés à s’en décharger. Comme si en Jésus Christ, nous n’étions pas la descendance d’Abraham, héritiers des bénédictions d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et porteurs des malédictions encourues pas les infidélités de nos pères et les nôtres.

Mais nous préférons accuser autrui, les juifs incrédules, perfidi iudaei, quitte à méconnaître notre propre identité messianique de frères de Jésus, d’enfants d’Abraham. Sans doute, chrétiens ou non, juifs ou grecs, les hommes ne se plaisent guère à revêtir les livrées du Serviteur souffrant (Is 52,13 – 53,12). Mais les disciples du Crucifié ne peuvent esquiver cette assimilation, pas plus qu’ils ne peuvent détourner les yeux de l’immémoriale souffrance juive. Encore et toujours le Salut vient des juifs (Jn 4,22) par le sang de la croix (Col 1,20). Une fois pour toutes (Rm 6,10 ; He 9,12), le sang d’Israël a coulé pour le salut des nations.

2 Le Serviteur souffrant

Parler d’Israël à des chrétiens, c’est leur parler d’eux-mêmes, puisque c’est leur parler du « Messie crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens » (1 Co 1,23), mais aussi surcroît de souffrance pour les juifs, mémorial vivant du martyre d’Israël. Juifs et grecs redoutent la persécution. Aucun croyant n’y échappe et Israël est le premier à en témoigner, cependant que nous-mêmes chrétiens fuyons la croix et en rejetons la responsabilité sur autrui pour éviter d’en payer le prix, quitte à ne pas recevoir notre rédemption.

Parler d’Israël, c’est regarder le Crucifié, Celui que nous avons transpercé (cf. Za 12,10 ; Jn 19,37), c’est contempler Celui que Dieu nomme « mon serviteur » (Is 52,13) : le Sauveur. « Or ce sont nos maladies qu’il portait [lui, Israël et son Messie]. Ce sont nos douleurs dont il prenait la charge ; c’est à cause de nos forfaits qu’il était transpercé. Le châtiment qui nous vaut la paix était sur lui, sur le Serviteur, Israël et son Messie. Le Seigneur a fait retomber sur lui notre faute à nous tous » (Is 53,3-6). Nous n’avons trop souvent guère envie d’être assimilés au Serviteur souffrant, « qui se livre lui-même à la mort » (Is 53,12). Par peur et par honte, nous fermons plutôt les yeux pour ne pas voir l’Agneau immolé ni sur le Golgotha, ni à Auschwitz, ni dans le Crucifié, ni dans les autres innombrables martyrs d’Israël, et nulle part ailleurs.

Mais si, par grâce, le regard se purifie, la compassion nous transforme. Le disciple du Crucifié était un pécheur et un bourreau, le voici comme tout un chacun en Israël victime et martyr. Nous avons rejeté, accusé, condamné, transpercé le Messie d’Israël et son peuple saint. Mais maintenant, auprès de et en Celui qui souffrait en aimant, nous voulons aimer en souffrant : « pour nous, c’est justice » (Lc 23,41). Par le sang de sa croix, nous voici justifiés (Rm 5,9), nous sommes réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils et sauvés par sa vie (Rm 5,10). Le Serviteur souffrant, c’est nous aussi si nous le voulons bien, c’est nous par surcroît, puisque par la foi nous sommes sauvés et ne nous dressons plus contre Dieu et son Messie (cf. Ps 2,2).

La vocation chrétienne est partage du lot du Christ, de sa croix, celle que l’histoire a dressée comme le supplice d’un fils d’Israël. Sa croix, la nôtre, fut celle d’un juif, du roi des juifs (Jn 19,19-22) ; elle demeure celle de tout Israël, enveloppée (Rm 2,28-29) de la Nuée divine pour être l’instrument du salut de tous. Il n’y a pas d’autre Nom par lequel nous puissions être sauvés (cf. Ac 4,12). Il n’y a pas d’autre Croix glorieuse que celle portée en sa chair par le Serviteur, par le Messie et par son peuple.

Notre vocation chrétienne à la croix est sequela Christi. La suite du Messie est foi dans le Fils du Dieu vivant (Mt 16,16) et Hosannah au Fils de David (Mt 21,9). Nous avons part à sa lumière, à son espérance, à sa charité ; nous partageons en lui la foi d’Israël, l’espérance, l’amour d’Israël, et son amour pour Israël comme pour Jérusalem (Lc 19,41).

II Israelitica dignitas : le sacerdoce royal

Parler d’Israël à des chrétiens, c’est leur révéler leur origine, la racine qui les porte (Rm 11,18). Cette part cachée, trop secrète, du chrétien, nous pouvons la reconnaître dans le caractère baptismal. Celui-ci, en nous agrégeant au Christ, nous marque de sa croix une fois pour toutes, fait de nous son corps et nous associe à sa mission sacerdotale. L’israelitica dignitas, cette dignité d’Israël que la liturgie de la veillée pascale implore pour chacun des croyants, ce n’est pas seulement d’être sauvés par grâce, c’est d’être, par grâce, assimilés au Sauveur, au Grand-Prêtre d’Israël. Notre inscription dans l’Économie du Salut par le caractère baptismal nous constitue par la foi membres du peuple de Dieu (1 P 2,10), peuple dont tous les membres sont prêtres. « Vous êtes race élue [Is 3,20], sacerdoce royal, nation sainte, peuple qu’il s’est acquis » (1 P 2,9 ; cf. Ex 19, 5-6). Avoir part à la grâce filiale et à la mission fraternelle du Messie, c’est recevoir les tâches propres au peuple de prêtres que rassemble le Dieu d’Israël (Is 66,21) pour la vie du monde (Jn 6,51).

Certains dans l’Église sont ou seront sacramentellement ordonnés au sacerdoce du Christ-Tête, Pasteur et Époux de son Église. La vocation et l’œuvre sacerdotales de tous les baptisés leur seront confiées pour qu’ils en demeurent l’âme et le guide au nom du Christ en personne, in persona Christi. Il nous importe donc de considérer la mission sacerdotale du peuple de Dieu dont les prêtres sacramentellement ordonnés reçoivent la charge et au principe, comme au terme, de laquelle s’exerce leur ministère hiérarchique.

Le sacerdoce de l’Église, de sa Tête et de ses membres, c’est celui de l’Alliance, porté par le Messie à sa perfection. Le peuple des prêtres du Seigneur (Ex 19,6), la nation sainte qui intercède, le royaume de prêtres qui bénit, offre et sacrifie dans le Temple du Seigneur, c’est Israël. Le sacerdoce et le sacrifice institués par la Loi ont été donnés par Dieu une fois pour toutes dès l’exode (cf. Ex 28,43 ; 29,9) et il n’y en a pas d’autres. L’accès à Dieu accordé par la Loi de Dieu reste à jamais ouvert, et les infidélités du peuple comme des nations ne peuvent que rendre témoignage à la fidélité de l’éternelle Alliance.

À Israël seul, Dieu a donné sa Loi, confié le sacerdoce authentique et ordonné le sacrifice d’agréable odeur, un « holocauste perpétuel dans toutes vos générations » (Ex 29,42). Les scandales et les incrédulités n’y changent rien : la mission du peuple élu est imprescriptible. Jésus fut offert et porté au Temple selon la Loi de Moïse (Lc 2,22s.) ; il paya avec Pierre le denier du Temple (Mt 17,24-27) ; il ne parla jamais que de relever le Temple purifié de la corruption sadducéenne, de la fureur des zélotes et de la barbarie romaine.

Jésus étant de la tribu de Juda (He 7,14) n’était pas prêtre à la manière lévitique. L’Epître aux Hébreux cependant contemple en lui le Grand-Prêtre de son peuple, rejeté par les siens et glorifié pour tous. Elle reconnaît en lui le sacerdoce universel selon l’ordre de Melchisédech (He 5,10 ; 6,20) et comme Abel, la victime typique de tous les sacrifices de la terre (He 11,4). Dans le Christ immolé, l’Écriture et la Liturgie reconnaissent Isaac offert par notre père Abraham dans l’obéissance de la foi (He 11,17). L’originalité et l’universalité du Médiateur de l’Alliance nouvelle (He 9,15 ; 12,24), l’intercession sacerdotale du Christ (He 7,25), son sacrifice, son immolation et son oblation n’en constituent pas moins la perfection du sacerdoce institué par Dieu selon la Loi. Elles en sont la transfiguration. Anciennement le sacerdoce était trop faible. Il a été « aboli » (He 7,18) n’ayant pas réussi à « abolir » le péché (He 9,26) : la médiation du Christ en prend le relais. La Loi seule sans le Messie n’a rien amené à sa perfection (He 7,19).

Le sacerdoce du Messie d’Israël, tout personnel qu’il soit, n’en est pas moins rituel (1 Co 11,25 ; Lc 22,19). Fidèle à l’institution dont il accomplit la visée, il célèbre toujours un sacrifice sanglant, la victime est toujours immolée pour le péché, offerte en action de grâce au Créateur et Rédempteur, quand le roi des juifs (Jn 19,19), le même et unique Fils de Dieu, est à la fois la victime, l’autel et le Grand-Prêtre de notre foi (cf. He 2,17). Le sacerdoce et le sacrifice du Christ sur la Croix sont mémorial de la Pâque et accomplissement des prescriptions de la Loi, pleine observance des obligations prophétiques et solennelle célébration des louanges qu’habite le Dieu d’Israël.

Les juifs qui n’ont pas identifié Jésus comme leur Messie n’en sont pas moins restés le peuple élu, le royaume et les prêtres établis par le Seigneur. Dieu n’a pas rejeté son peuple (Rm 11,2). Au moment où, le Temple détruit, ils furent privés de sacrifices et de sacerdoce, leur étude de la Torah, leur prière synagogale et le chant des psaumes continuèrent d’attester, dans l’abomination de la désolation, leur obéissance sacerdotale consommée dans le sacrifice du Messie et secrètement issue de Lui. Le sacerdoce royal du peuple de Dieu pour toutes les nations demeure honoré, il est accompli par le Fils de David. L’Église du Christ ne connaît pas d’autre sacerdoce que celui du Christ, né sous la Loi (Ga 4,4), mort sous la Loi en victime sacrificielle pour que nous recevions par adoption (Ga 4,5) la même et unique bénédiction paternelle. Le sacerdoce de l’Église est la perfection et la consommation, dans le Saint-Esprit du Fils, du sacerdoce prescrit par la Loi. Celui-ci en était la figure, il en demeure la matrice, la racine féconde. Les bouleversements apocalyptiques de la Passion du Christ et de la ruine de Jérusalem peuvent dissimuler aux regards de chair cette transfiguration et cet exaucement de la prière d’Israël. La foi de l’Église ne s’y trompe pas, qui ne cesse de génération en génération, d’heure en heure, d’être suscitée par le Verbe, de se laisser engendrer par les psaumes, les louanges et les implorations qu’il habite Israël, pour toutes les nations.

Parler d’Israël à des chrétiens, c’est leur rappeler leur propre identité messianique, leur caractère baptismal, la perfection du sacerdoce disposé pour eux en Israël. Tout ce qui touche au culte et à la liturgie, notamment les ordinations au sacrement de l’ordre, est expressément façonné par l’histoire d’Israël et par sa liturgie prescrite par la Loi. Les prêtres, dépositaires et témoins autorisés du sacerdoce de l’Église, doivent identifier cette tradition sacerdotale qui par le sang du Messie, constitue l’Église au cœur de l’unique peuple de Dieu.

III L’unique Peuple de Dieu

Par manière de raccourci, l’Église, Corps et Épouse du Christ, peut se dire Peuple de Dieu. Vatican II se permet ce langage. Le deuxième chapitre de Lumen Gentium (LG 9-17) lui accorde ce titre. Il parle même de nouveau peuple de Dieu (LG 9) comme l’Écriture parle de nouvelle alliance (Jr 31,31-34). Ce peuple de Dieu n’est cependant pas un autre Israël ; c’est la race élue, la nation sainte dans laquelle Vatican II avec saint Pierre reconnaît la foule appelée, d’entre les juifs d’abord, mais aussi d’entre les nations, à former le « peuple messianique ». Il n’est qu’un unique Peuple de Dieu et il porte le nom d’Israël. Il n’y en a pas d’autre. Suivant l’Écriture du Nouveau Testament, le Peuple de Dieu, c’est Israël, l’unique Peuple de Dieu auquel ont part juifs ou grecs, les fidèles du Messie (Mt 2,6 ; Ac 7,34 ; Rm 9,25-26 ; 11,1-2 ; 2 Co 6,16 ; He 4,9 ; 11,25 ; 1 P 2,10 ; Ap 18,4 ; 21,3). Si l’Église se dit le nouvel Israël, elle ne constitue pas un autre peuple. Elle est l’Israël tout neuf, renouvelé (cf. Col 3,10) dans le sang de l’Alliance éternellement nouvelle (cf. Mt 26,29).

Scrutant son propre mystère avec Vatican II (cf. Nostra Aetate 4), l’Église reconnaît dans les patriarches, Moïse et les prophètes les initia, les commencements de sa foi et de son élection. Ses fidèles, poursuit le texte, sont inclus dans la vocation d’Abraham ; l’Église se nourrit de la racine de l’olivier franc — les Apôtres, fondements et colonnes de l’Église, sont nés du peuple juif ainsi qu’un grand nombre de disciples qui annoncèrent au monde l’Évangile du Christ (cf. NA 4).

Poursuivons la méditation conciliaire. C’est dans la contemplation de son propre mystère que l’Église à Vatican II reconnaît la présence d’Israël qui la préfigure. Mais que notre regard se déplace vers l’origine, vers la paternité de Dieu, Israël apparaît alors en premier et c’est de lui, par lui et en lui que surgit l’Église. Il nous faut discerner au commencement cette dette de l’Église à l’égard d’Israël, qui certes la préfigure, mais surtout la met au monde. C’est en vertu de cette origine que l’Église se reconnaît inscrite dans l’histoire sainte du Peuple de Dieu. La doctrine de Nostra Aetate était ecclésiocentrique. Mais le regard peut se recentrer sur le Christ « Lumière des nations — Lumen gentium — et Gloire de son Peuple Israël » (Lc 2,32 ; cf. Is 42,6 ; 46,13 ; 49,6 ; 52,10). Il peut se faire alors christocentrique. L’Église apparaît dès lors dans le temple de Dieu après Israël, enfantée par Israël dont elle reçoit, dans l’Esprit Saint de son Père et Dieu, sa prière et sa mission : Église en surcroît d’Israël dans l’unique Peuple de Dieu.

Nommer Israël, c’est parler de nous-mêmes chrétiens, mais à condition de ne pas oublier que nous sommes greffés contre nature sur l’olivier franc (Rm 11,24), sur la racine qui nous porte, à condition de ne pas vouloir prendre la place du premier-né, des frères aînés. Par naissance, en vertu du sang reçu, les juifs sont déjà Israël, nous le devenons par adoption en vertu du sang versé par le Messie d’Israël. Ils sont fils d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, en vertu de la circoncision et de la foi dans le Messie à venir ; Abraham est notre père et nous devenons membres du peuple saint et enfants de la Promesse (Rm 9,8) par le baptême, dans l’Esprit Saint, l’eau et le sang du Messie déjà venu dans la chair comme le roi d’Israël (Jn 1,49). L’Église du Christ appartient au peuple de Dieu ; elle y a reçu place grâce à ceux qui, en premier, ont espéré par avance dans le Messie (Ep 1,12). Ils avaient préfiguré le Messie et son Corps, ils l’ont conçu et enfanté une fois pour toutes.

Parler d’Israël à des chrétiens, c’est certes leur parler d’eux-mêmes, de leur identité messianique (I), de leur condition sacerdotale, de leur mission salvifique (II), mais c’est aussi et d’abord rappeler ceux qu’ils ne sont pas, leurs frères aînés dans l’unique Peuple de Dieu (III). Nommer Israël, c’est reconnaître l’enfantement du Premier-né de Dieu dans la chair juive. C’est en Lui dévisager avec gratitude les israélites, nos pères et mères dans la foi. « Tu honoreras ton père et ta mère » (Ex 20,12 ; Mt 19,19).

IV La lutte avec l’ange

Le Salut vient des juifs (Jn 4,22). Dans le sang d’un juif, le Salut est issu d’un autre que nous, les nations. Un autre est passé avant nous et a été choisi par Dieu avant nous. Il y a là pour nos cœurs mauvais de quoi éprouver de la jalousie. Mais l’histoire n’est pas notre œuvre. Nous ne programmons pas notre vie, encore moins l’histoire sainte. Elle est conduite par Quelqu’un d’autre. Et Israël est là, planté dans la chair de l’histoire, pour rappeler Qui la conduit et qu’Il ne la conduit pas au gré des nations et des peuples en tumulte (Ps 2,2).

Depuis le péché d’Adam et Ève, l’homme ne s’est plus aimé selon le choix de Dieu ; il s’est préféré à Dieu. La blessure du narcissisme s’avive face à l’élection d’Israël. Israël qui l’emporte avec Dieu, son adversaire (Gn 32,29) et son allié, nous est témoin que nous sommes toujours en lutte avec l’Ange. Nous restons en second, en tiers, dans l’histoire sainte qui nous a précédés et engendrés. Il en faut moins à l’homme pour se révolter et crier à l’injustice. Nos cœurs connaissent trop bien cette opposition d’Ésaü à Jacob, cette jalousie entre l’aîné et le cadet : mépris, envie, colère (Gn 25,23 ; Rm 9,12-13). Cette amertume peut nous habiter dès que nous prenons au sérieux ce que la Bible, l’Ancien et le Nouveau Testament, nous enseigne d’Israël. Ses richesses ne peuvent manquer d’humilier, même si elles nous sont destinées, même si elles sont devenues nôtres. Israël l’emporte avec Dieu, et Dieu avec Israël l’emporte avec peine sur le ressentiment qui habite le cœur des nations, de ces païens que nous fûmes pour la plupart avant notre baptême.

Face à la Parole de Dieu, face à Israël son serviteur, laissons nos cœurs s’humilier et rendre grâce pour l’abîme de la sagesse et de la science de Dieu (cf. Rm 11,33). Laissons le Messie d’Israël nous assimiler au mystère d’élection et d’alliance qui se consomme sur sa croix. Rendons grâce pour la fidélité du peuple juif, sans qui nous n’aurions pas accès à l’accomplissement des promesses et au don de l’Esprit.

Reprenons le cantique de celle dont naquit Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham (Mt 1,1), fils d’Adam, fils de Dieu (Lc 3,38).

Il relève Israël son serviteur,

Il se souvient de son amour,

de la promesse faite à nos pères en faveur d’Abraham et de sa race à jamais.

(Lc 1,54-55)

Notes de bas de page

  • * Cet article figure également dans le livre La vérité vous rendra libres. Hommage au Père Georges Cottier, éd. E. Rossi, P. de Laubier, M. Larivé, Paris, Parole et Silence, 2003, à paraître.

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