Le prochain synode sur La parole de Dieu nous offre l'occasion de réfléchir sur l'actualité d'une lecture en église de la Bible intégrale. Aujourd'hui, comme aux premiers temps de l'Église, elle peut faire naître à la foi des groupes de personnes, croyantes ou non, qui écoutent ensemble le message du texte et se laissent façonner à son école. Cet itinéraire de lecture, rattaché à ce qu'on appelle «pastorale d'engendrement», est une méthode à la fois critique et ouverte où chacun intervient dans la vérité de son rapport à Dieu à travers le texte.

Une occasion à saisir !

Le thème choisi pour le synode des évêques qui se tient cet automne, du 5 au 26 octobre, est La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église. Thème ancien, en vérité, et fondamental pour le chrétien, puisque la Parole de Dieu est à la racine de la communauté ecclésiale, héritage du peuple d’Israël. Thème d’une brûlante actualité cependant, en raison des multiples compréhensions dont l’Écriture sainte fait l’objet dans l’aujourd’hui de la modernité et au sein du pluralisme ambiant. Il y a lieu d’en reparler, ne fût-ce que pour permettre à chacun de se situer à cet égard. Une réflexion sur ce thème peut ainsi s’avérer salubre et tonifiante. Et tant mieux si l’Église elle-même nous y engage ! Le synode nous en donne l’occasion.

D’après le document de travail préalable au synode, qui fut envoyé aux évêques, le menu s’annonce appétissant. Il comporte trois chapitres. Le premier concerne la Révélation de la Parole divine qui se livre à l’écoute des hommes et à l’interprétation de l’Église. Le deuxième aborde la manière dont la communauté chrétienne reçoit cette Parole vivante et s’en nourrit : prière, catéchèse, partage, théologie, vie quotidienne. La troisième s’interroge sur la place de la Parole de Dieu fait chair dans la mission ecclésiale : universellement disponible, source de communion entre les hommes, lumière pour le dialogue interreligieux, levain des cultures modernes.

Dans le cadre de ce synode, nous aurons à méditer et à intérioriser cette Parole vitale qui nous précède tout au long de notre route pour en découvrir la richesse intérieure. Quand on désire connaître une personne dont on perçoit qu’un amour pourrait nous unir à elle, on écoute ses paroles, on observe sa façon de vivre, on s’efforce de saisir la manière dont ses gestes et ses démarches révèlent quelque chose de son mystère intime. Ainsi en va-t-il de la Parole de Dieu : plus elle nous devient familière, plus nous découvrons la cohérence qui l’habite et l’énergie rayonnante qu’elle déploie, plus aussi son action sur notre vie personnelle et sur nos relations avec nos frères et nos sœurs devient témoignage de sa vitalité.

Cette note apéritive introduit la réflexion d’un exégète déjà chargé d’ans qui ne cesse de se laisser vivifier par cette Parole de Dieu à la fois douce et exigeante qui se donne à travers des voix humaines, nous accompagnant du berceau à la tombe, si nous consentons à nous laisser fasciner et façonner par son imputrescible vigueur.

D’où venons-nous ?

Il y a 80 ans, la Bible existait, sans doute, mais nos parents n’avaient que peu de rapport avec elle. Elle existait … chez les riches, ou chez les protestants, ou dans les bibliothèques ! La majorité des catholiques n’y avait accès qu’à travers les lectures de la messe, en latin bien sûr ! Les prêtres eux-mêmes qui tentaient de l’expliquer se bornaient normalement à Jésus et à l’évangile, dont ils tiraient des leçons morales pour les comportements de la vie chrétienne. L’Ancien Testament était quasiment lettre morte. Nous avions bien, à l’école primaire, quelques récits bibliques en résumé et en images, présentant des « figures » : Adam et Ève, Caïn et Abel, Noé et la tour de Babel, Abraham et les patriarches, Moïse, Élie, David, … et même Daniel dans la fosse aux lions. Des figures de Celui qui devait venir. Déjà l’embryon d’une typologie, car l’attention se fixait sur Jésus, le Christ. À bon droit, puisqu’il nous avait fait cadeau de son passé.

À l’âge de douze ans, en sixième primaire, l’instituteur, un Frère des Écoles chrétiennes, nous avait fait apprendre par cœur l’évangile de Marc dans la petite édition Crampon. Ce fut mon premier émerveillement : Jésus existait vraiment ; il venait à moi dans ce petit livre que j’étais invité à manger, à digérer. Saveur délicieuse de ses miracles et de ses paraboles ; amertume de ses exigences et de ce qu’on lui avait fait subir dans sa passion.

Au milieu du secondaire, à quinze ans, j’eus pour la première fois entre les mains une Bible complète. Je lus dans l’Ancien Testament des textes horribles qui m’apprenaient les turpitudes humaines : guerres, mensonges, ruses, sodomie, incestes, adultères, injustices sociales, passions politiques. Pourquoi tout cela était-il étalé dans un livre prétendument religieux ? La question me travaillait, et j’appris petit à petit qu’il s’agissait d’une « histoire du salut » : comment Dieu traversait nos faiblesses et nos fautes humaines. L’expérience des miennes me permettait de m’en convaincre.

Même si, depuis le noviciat, nous avions des Bibles à notre disposition, et si nos contacts avec la Parole de Dieu devenaient plus familiers, je ne reçus ma première Bible personnelle qu’au moment de mon ordination sacerdotale, voici exactement 53 ans. Nous venions donc de très loin !

Situation actuelle

Aujourd’hui, un exemplaire de la Bible se trouve dans les chambres d’une multitude d’hôtels par le monde. Ce livre, qui était naguère affaire de spécialistes, se trouve à présent dans nombre de bibliothèques particulières, tandis que la traduction des lectures de la messe en langue courante le met à la portée de tous ; du moins pour ce qui est de l’audition, pas toujours de la compréhension. À telle enseigne que la Bible est arrachée, non plus seulement aux sables1, mais aux exégètes. Les documents du Concile Vatican II, et notamment la constitution dogmatique Dei Verbum (ou Parole de Dieu) furent au départ de l’essor du renouveau biblique, déjà amorcé depuis peu.

Puis la sécularisation des études théologiques et la vulgarisation des recherches critiques et culturelles ont largement contribué à une diffusion de ce livre, quasi magique pour les uns et pernicieux ou récupérateur pour les autres. La curiosité aidant, des groupes se forment, chrétiens ou non, autour de la Bible, sans autre guide que le propre jugement des participants et leur intérêt pour pareille lecture, utilisant des méthodes et des approches de tout genre : pensée libre, voire libre-pensée faisant abstraction de toute tradition chrétienne et de toute interprétation dogmatique, extrayant ce livre de son contexte initial juif et de son appartenance ecclésiale. Toutefois, on en retient son caractère littéraire ou anthropologique et psycho-sociologique, témoin d’une expérience humaine profonde, réfléchie, capable de nous dévoiler encore les ressorts de notre humaine nature contemporaine. Telle est l’actualité de la lecture de la Bible en nos jours.

Dès avant le Concile, puis dans son sillage, j’ai moi-même animé des « groupes bibliques » variés ou des « partages d’évangile », tant avec des chrétiens qu’avec des incroyants, souvent mélangés les uns aux autres, et aussi parfois avec des Juifs. Un long chemin d’écoute mutuelle dans une même audition des Écritures, presque toujours aux prises avec des perceptions fondamentalistes ou des mentalités hypercritiques, peu enclines à s’ouvrir à la symbolique biblique, ou au langage prophétique.

Partons de cette situation, maintenant largement présente dans notre société pluraliste, soit comme exercice appartenant à la pastorale d’évangélisation, soit tout simplement en marge de l’institution d’Église. Les uns ont un but spécifiquement apostolique ou missionnaire, les autres se réunissent simplement pour le plaisir de lire ensemble ces textes qui font partie du patrimoine culturel de notre humanité, ou encore par curiosité. Les groupes bibliques insérés dans la pastorale sont attirés vraiment par la qualité de ce Livre censé devoir répondre aux questions essentielles sur le sens de la vie. La focalisation sur le livre plutôt que sur des témoignages personnels permet dans ces groupes un vrai respect des personnes et de leur cheminement. Les groupes mixtes parviennent souvent, à partir du texte, à laisser celui-ci poser lui-même ses questions, puis à trouver un langage commun hospitalier des différences ; ils n’ont pas toujours un animateur compétent qui puisse les mettre sur la voie, mais ils font confiance les uns aux autres, dans la conviction que cette lecture concertée peut être bénéfique au groupe. On ne reste pas indifférent à la lecture de l’Écriture. Ils en font progressivement l’expérience.

Interrogeons-nous : Que vont devenir ces groupes qui, sans mémoire biblique préalable, prennent ou reprennent goût à la Parole de Dieu ? Or n’est-ce pas cette Parole de Dieu (contenue dans le Premier Testament) qui a nourri les apôtres du Christ et qui a abouti à l’écriture des évangiles ? N’est-ce pas cette Parole de Dieu transmise de proche en proche qui a façonné les premières communautés chrétiennes dans tout l’univers méditerranéen après la mort des apôtres ? Ainsi, dans cette ouverture de nos contemporains à la Bible, on peut voir une véritable espérance, si l’on se rappelle que tel a été le commencement des églises du Nouveau Testament sous-jacentes aux évangiles, aux lettres apostoliques, aux Actes des apôtres. Certes, ces gens se trouvaient culturellement plus proches des sources juives, même traduites en grec ; mais l’intérêt actuel se porte aussi sur ce qu’une autre culture peut nous apporter, surtout si elle fait partie du milieu fondateur. Il n’y aurait alors qu’à construire ou reconstruire la mémoire des hommes de ce temps en les amenant à retrouver le patrimoine oublié de notre Europe.

Retour à l’époque évangélique

Voyons comment, à la fin du Ier siècle, l’évangéliste Jean nous raconte le premier contact des futurs disciples avec Jésus. Après un prologue fulgurant où il nous fait entrer dans le mystère de Dieu tellement préoccupé de l’homme qu’il vient planter sa tente auprès de lui, il nous présente cet autre Jean, le Baptiste, détachant de lui quelques-uns de ses disciples pour les envoyer vers Jésus qui vient d’apparaître sur les bords du Jourdain. Deux d’entre eux se mettent à suivre Jésus et lui demandent : « Où demeures-tu ? ». Jésus, fort simplement les invite : « Venez voir ». Et ce jour-là, il leur apprend à habiter les Écritures qu’ils connaissent, mais en projetant sur elles la lumière qu’il est. Après ce contact initial avec le Maître, ces hommes vont s’appeler les uns les autres, en se remémorant ces Écritures auxquelles déjà Jean le Baptiste les avait familiarisés. Il avait lui-même annoncé Jésus comme « l’Agneau de Dieu » … Ils pouvaient en effet faire mémoire de l’agneau pascal immolé chaque année à la fête, ou de l’agneau sacrifié chaque matin au temple en faveur du grand prêtre, ou encore de « l’agneau silencieux conduit à l’abattoir » dont parlait le prophète Isaïe, qui désignait par là le « Serviteur souffrant » donnant sa vie pour son peuple. Quoi qu’il en soit, André, l’un des deux, rencontre son frère Pierre : « Nous avons trouvé le Messie ! » lui dit-il, c’est-à-dire Celui qui doit accomplir les attentes d’Israël et devenir son roi véritable. Puis c’est Philippe, de la même ville de Bethsaïde, qui à son tour, résume sa rencontre en disant à Nathanaël : « Celui dont parlent la Loi et les Prophètes, nous l’avons trouvé : c’est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth ». Cette affirmation s’adosse déjà à la totalité de l’Ancien Testament. Nathanaël de même, au terme de sa rencontre avec Jésus, confesse : « Rabbi, tu es le Fils de Dieu et le roi d’Israël ». Jésus enfin achève sa propre présentation en rappelant la vision de Jacob à Béthel (en Gn 28,10-22) et la manière dont il l’accomplit : « Vous verrez les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme ».

Que faut-il entendre dans ce texte ? C’est la manière dont Jean l’évangéliste décrit la première cellule de ce qui deviendra un jour l’Église, la suite du Maître. Ce texte est un peu l’image de la façon dont un groupe de lecture d’évangile peut fonctionner aujourd’hui. À partir de là, chacun y amenant ses souvenirs, le groupe peut faire ensemble l’expérience de la présence vivante du Ressuscité. Ce processus où les femmes et les hommes s’appellent les un(e)s les autres, n’est-il pas celui de la convocation ecclésiale, ou ce qu’on appelle aujourd’hui la « pastorale d’engendrement »2.

Nous avons là des personnes porteuses d’une attente plus ou moins consciente — peut-être une attente mise en leur cœur par leurs parents, qui les ont physiquement engendrées, et qui fait corps avec leur vie —. Or, au contact de Jésus émergeant du texte, cette attente pose question, et peut-être commence-t-elle à se combler : l’objet de leur attente pourrait bien se découvrir dans cet homme Jésus dont parle l’évangile, que l’on dit vivant et qui semble bien l’être puisqu’il se présente à travers ces textes lus ensemble.

Dieu a pris un visage d’homme, des gestes et des paroles humaines, pour nous aborder et nous poser ce questionnement radical que le stress de la vie nous empêche souvent d’écouter : « Qui dites-vous que je suis ? », ce qui équivaut à : « Qui dites-vous que vous êtes ? » ou encore : « Qu’est-ce qui vous fait vivre ? ». Lire ensemble l’Écriture, c’est entendre Dieu qui parle entre les lignes du récit évangélique. Dieu caché, mais Dieu vivant qui a passé par la mort et qui se donne à nous sous l’apparence d’un texte à découvrir, à écouter, à en percevoir l’appel. Dieu caché, comme nous le présente le troisième chapitre de la Genèse, se promenant en Éden parmi les arbres du jardin, pour dévoiler soudain à la femme et à l’homme que nous sommes, pourquoi nous sommes nus, c’est-à-dire vulnérables, faibles et sans assurance, pécheurs donc.

Une espérance pour demain ?

Nous laisser happer par la Parole, nous laisser mettre à nu par un questionnement, puis par une présence, c’est vraiment apprendre à renaître, ou à naître peut-être, plus que tendre l’oreille à un enseignement. Socrate n’utilisait-il pas déjà la maïeutique ou l’art d’accoucher les esprits ? Non plus connaissances à assimiler ou principes moraux à appliquer, mais relation à nouer et à vivre dans l’intimité du Vivant, et dès lors aussi entre les membres du groupe. C’est un chemin d’évangélisation. N’est-ce pas par là qu’il y aurait à commencer, à une époque où la grande majorité des personnes — surtout les jeunes — n’ont plus aucun souvenir biblique, pas plus d’ailleurs qu’une vraie connaissance des sacrements ou de la morale chrétienne.

N’y aurait-il pas aujourd’hui à reconstituer des cellules d’Église à partir de ces groupes de recherche, en reconstruisant d’abord une mémoire des textes ? Génétiquement, nous portons dans nos cellules notre histoire passée et celle de nos ancêtres. Spirituellement, avons-nous accueilli de Jésus l’héritage qu’il nous a transmis : sa propre histoire et celle de son peuple ? Habiter notre mémorial christique, c’est entrer dans la maison de l’Écriture, faire en elle notre demeure. Une demeure ouverte, car, comme le dit Jésus en Lc 14,23 : « Il faut que ma maison soit remplie », même si la vôtre, vous l’avez « laissée déserte » (Lc 13,35) et que vous ne m’y apercevez plus … jusqu’à ce que vous disiez : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! ». N’est-il pas temps de prononcer ce « béni soit … » ? Effectivement, reconstruire cette mémoire, la faire nôtre, c’est nous laisser engendrer par la Parole : « Ellèh tôledot hashamayim veha’arèts behibbar’âm » comme l’exprime Gn 2,4, à la fin des six jours de la création : « tels sont les engendrements du ciel et de la terre, lorsqu’ils furent créés ».

Constituer des groupes de lecture d’Écriture n’est pourtant pas chose aisée, car il faut « apprendre à lire »3. Or, nous croyons souvent bien connaître ces textes que nous entendons répéter depuis des décennies selon les rythmes liturgiques des années A, B et C. Mais comment les connaissons-nous ? Quand nous les réentendons, nous ne sommes pas souvent attentifs à la manière dont ces textes sont agencés. Nous lisons, en fait, ce que notre imagination a mémorisé de nos lectures précédentes, et nous ne relisons pas le texte à nouveaux frais. Or n’est-ce pas la première fois que nous le lisons dans ces circonstances, avec ces personnes et dans l’état où nous nous trouvons aujourd’hui ?

Le texte, dès lors, peut nous accrocher à neuf, si nous prenons conscience de sa composition. Il y a quarante ans, nous appelions cela « lecture continue » ; aujourd’hui on parle plutôt de narrativité ou de rhétorique. Mais l’exercice lui-même s’appelle faire acte de lecture : à travers l’organisation présente du texte, correspondre à ce qu’il exprime de l’expérience du narrateur et le message qu’il entend nous transmettre. Dit autrement : recevoir Dieu qui me vient avec le texte, grâce à une attention aux traits de son visage qu’il y a imprimés. Nous retrouvons ainsi cette expérience fondamentale dont Jean nous entretient au début de sa première lettre : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont palpé du Verbe de Vie, — car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous l’annonçons, cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue — ; ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Tout ceci, nous vous l’écrivons pour que notre joie soit complète » (1 Jn 1,1-4).

C’est par cette citation aussi que débute la constitution dogmatique Dei Verbum, dont nous avons célébré il y a trois ans le quarantième anniversaire. C’est un constat : par un effet de la miséricorde de Dieu, nous ne sommes pas atteints par lui de manière immédiate. Nous ne pourrions pas survivre à ce toucher incandescent, trop fort pour nous. Même les mystiques ont besoin de médiation, fût-elle celle d’un vide éprouvant. Mais quand je prends en mains l’Écriture pour la lire — ou pour en vivre —, je rencontre la médiation que Dieu a choisie pour venir jusqu’à moi. Il n’emprunte plus la voix du tonnerre, comme au Sinaï (cf. Ex 19,19), dans le cantique d’Anne (1 Sm 2,10) ou dans les psaumes (Ps 29/28,3-9 ; 77/76,19 ; 104/103,7). Il s’est donné à travers la voix des hommes — des centaines d’hommes et de femmes — qui ont éprouvé une expérience de Dieu et qui en ont transmis le message aux générations suivantes : les mamans avec le lait maternel dans la coupe de leur sein, comme Marie ; les papas avec la mémoire de leur ascendance — de leur semence, dit la Bible —. Ce patrimoine génétique, nous le trouvons mis par écrit dans le Livre.

Le Juif affirme, en jouant sur les racines hébraïques, que la Torah est la matrice d’Israël (Torah horah). À sa suite nous pouvons dire que l’Écriture nous enfante, nous crée réellement comme enfants de Dieu — filles et fils d’homme, d’abord ; filles et fils de l’homme, ensuite, pour former le corps du Christ —. Aussi, en réfléchissant bien, nous découvrons que lire l’Écriture n’est pas une mince affaire. Nous pouvons convoquer à cette lecture toutes les richesses de notre être humain — et nous avons à le faire - : anthropologie, psychologie, sociologie, sciences du langage philosophie, théologie …, mais ce que nous avons à recevoir du Livre, c’est une réalité complètement nouvelle, qui vivifie et transfigure toutes ces réalités humaines, les rendant grosses de Dieu. Tel est le regard de foi dont Dieu nous gratifie si nous n’avons plus peur de Lui. Si nous ne nous défendons plus contre ses paroles de feu, ces paroles qui nous laissent une brûlure au cœur, comme pour les compagnons d’Emmaüs.

Un itinéraire ecclésial

Nous connaissons bien cet épisode raconté par Luc à la fin de son évangile (Lc 24,13-35). Ce récit fondateur de notre itinéraire représente le chemin de notre vie d’hommes et de femmes d’abord, de chrétiens et de chrétiennes ensuite. Deux personnes — peut-être un homme, Cléophas (ou Alphée) et une femme, car Jean nous dit que parmi celles présentes au Golgotha à la mort de Jésus, se tenait Marie, épouse de Cléophas — cheminent sur la route quittant Jérusalem, se dirigeant vers le village d’Emmaüs. Ils sont dans le chagrin et la détresse, car celui qu’ils avaient suivi et aimé était mort sur la croix, comme un malfaiteur, condamné par les instances religieuses et militaires. Celui qu’ils avaient pris pour le Messie était enseveli dans les plis du rocher, les laissant désespérés. L’aventure était terminée ; il fallait retourner à leur quotidien.

Sur ces entrefaites, un étranger les rejoint sur la route : un caillou qui roule, un pas qui se rapproche, une écoute attentive, une présence compatissante qui leur parle de Jésus comme s’il le connaissait intimement. Cet homme ravive leurs souvenirs, les rappelant à la totalité de l’Écriture : la Loi, les Prophètes et les Psaumes. Or de quoi parle cette Écriture, sinon de la condescendance de Dieu, qui s’est fait Parole à Israël, qui est devenu chair dans le peuple élu. Une Parole qui apparaissait sans cesse comme contredite, incomprise. Une chair fragile qui serait blessée, souffrante comme toute chair d’homme … Syméon ne l’avait-il pas annoncé à Marie (Lc 2,34-35) ?

« Il m’a aimé, il s’est livré pour moi » redisait Paul (Ga 2,20) en se souvenant de la lumière qui l’avait saisi, à son tour, sur la route de Damas. C’est ce que nous-mêmes sur nos chemins, nous découvrons tout à coup dans cette parole du Ressuscité à ces deux voyageurs. Parole qui apaise et remet debout. Parole inouïe, cependant. Certes, les Juifs affirmaient un double messianisme : celui, souffrant, de Joseph brimé par ses frères, et celui, triomphant, de David, fait roi d’Israël. Mais avoir devant soi le Messie souffrant ressuscité, cela transforme l’existence. Aussi, arrêté avec eux à l’auberge du soir, ils le reconnaissent à la fraction du pain : leurs yeux s’ouvrent — comme ceux d’Adam et Ève après la chute, découvrant leur nudité —. Mais il avait disparu de devant eux, et ils saisirent soudain qu’il leur était donné de partager sa fragilité humaine en communiant au pain et au vin qu’il leur partageait : une réelle appartenance à son corps perçu dans le récit évangélique de sa vie et dans ses témoins restés à Jérusalem.

Lire l’Écriture, c’est poursuivre le chemin d’Emmaüs. Nous laisser enfanter à la Parole du Ressuscité qui, à travers le livre, nous permet de demeurer avec lui. Lire ainsi l’Écriture, c’est rejoindre l’Église en son commencement, chacun selon ses possibilités du moment, l’Église qui fait mémoire de son passé en Jésus, qui reçoit la mémoire de son frère aîné juif en Jésus, et qui retrouve, avec ses sœurs et ses frères en Jésus « l’apôtre et le grand prêtre de notre foi » comme le souligne l’épître aux Hébreux (3,11). Les lettres de Paul et des apôtres nous disent comment les premières communautés chrétiennes ont reçu Jésus vivant et son message ; il les a rejointes en ce lieu même où elles se laissaient transfigurer par sa présence de Ressuscité4. Les évangiles aussi nous rendent contemporains de ces personnes, nos frères et nos sœurs que Jésus rassemblait dans des rencontres mémorables. Les Actes des apôtres, sur un mode narratif, puis l’Apocalypse de Jean en termes imagés et symboliques, nous présentent les étapes terrestres de la formation de l’Église et l’harmonie secrète qui met ces églises en communion avec la Jérusalem céleste. En adoptant une visée théologique, tous ces textes nous apportent une vision de l’histoire très différente de celle des observateurs du dehors : ceux-ci y lisent des péripéties ; la perception théologique nous dévoile le mystère de la croissance de Dieu en ce monde. Le passage obligé, c’est toujours cette mémoire de Dieu traversant les siècles que l’Ancien Testament porte jusqu’à nous dans ce livre appelé le Livre (la Bible) où les deux Testaments nous apparaissent comme contemporains, reliés qu’ils sont dans le même volume.

Des obstacles sur la route ?

Il ne faudrait pas croire cependant que la situation actuelle pleine d’espérance soit sans problème. Dans l’Apocalypse, Jean nous montre des « bêtes agressives » sorties du sein de la mer ou de la terre ferme, qui ouvrent leur gueule et sortent leurs griffes pour s’opposer au règne de l’Agneau vainqueur. Il y a, de fait, un combat à livrer contre les puissances maléfiques qui tentent de saper et de détruire la foi des gens. À chaque siècle, ces bêtes prennent des aspects différents.

Une des bêtes les plus redoutables pour la compréhension de la Bible est certes le fondamentalisme, qui consiste à donner aux mots et aux expressions bibliques le sens que nous-mêmes y percevons d’après notre propre intelligence et l’usage de notre environnement5. En négligeant le symbolisme et la mentalité à la fois poétique et théologique des textes, nous en réduisons la signification à la capacité toujours bornée de notre esprit et de la mentalité ambiante. C’est une entreprise de réduction que le texte lui-même, lu comme il faut le lire — et il nous en dit le comment —, disqualifie d’emblée.

Prenons un autre écueil : l’opposition d’une certaine attitude d’esprit de type matérialiste ou positiviste qui absolutise le « scientifique » ou le « technique » et qui, au nom de cette suprématie de la raison comprise ainsi, tente de discréditer la foi des croyants — juifs, chrétiens ou musulmans —. Une manifestation larvée de cet obstacle — ce satan, d’après le sens du terme hébreu —, serait l’absolutisation du concept. Comme l’exprime avec finesse le P. Varillon dans son livre L’humilité de Dieu6, nous nous protégeons de la personne de Dieu qui fait peur en interposant entre lui et nous le concept, l’idée que nous avons de lui et de son action, fruit de notre imagination, car l’homme est idolâtre et il aime les images qu’il prend souvent pour la réalité qu’elles dévoilent et dissimulent tout ensemble. Nous sommes souvent prisonniers de notre imaginaire, comme nous le sommes de notre intelligence dite « scientifique ». Même de l’amour, le vrai, qui dépasse le sentiment et exprime le tréfonds de notre volonté libre, nous fabriquons un concept ! Pour nous en préserver, nous avons à confesser nos idoles, puis les offrir à Dieu pour qu’il les purifie.

Une autre variante d’obstacle qui prend aujourd’hui les apparences de ces bêtes maléfiques, c’est la façon dont certaines questions posées par l’esprit humain et sa recherche de sens se présentent à nous. Ainsi le débat autour de la question d’historicité des Écritures, qui se joue surtout aux États-Unis et en Israël entre biblistes et archéologues7. Ces derniers, ne trouvant aucune trace tangible dans le sable ou les pierres de tout ce qui a précédé David et Salomon dans l’histoire d’Israël, prétendent, ou du moins supposent que tout ce qui se trouve écrit dans les livres historiques de la Bible est pure invention tardive d’un peuple rentré d’exil en mal de légitimité aux yeux des nations environnantes ; il se serait ainsi créé une mythologie fondatrice afin de prendre un rang honorable parmi les nations de l’époque. Dans ce cas, les récits bibliques ne seraient que des fables sans consistance historique.

Les biblistes leur rétorquent : la Bible est aussi un vestige archéologique et la mémoire d’Israël n’échappe pas à l’histoire, encore que cette histoire ne puisse être circonscrite par le temps et l’espace alors que cependant elle s’y inscrit. Jusqu’il y a peu, ces discussions étaient du domaine réservé aux chercheurs spécialisés. Déjà le Père Lagrange, il y a plus d’un siècle, devait répondre à la question tout en restant encore tributaire de son imaginaire, comme nous le sommes nous-mêmes quand nous pèlerinons au Sinaï ou en terre d’Israël. Or la Bible, si elle s’inscrit dans le cours d’événements repérables, ne nous raconte ces événements que comme ce qui en fait le point d’ancrage dans l’histoire humaine. Elle nous en parle pour nous renvoyer à une autre histoire, à la fois plus intime et plus globale, celle des relations entre Dieu et l’humanité, que les écrivains bibliques appellent l’Alliance. C’est l’histoire des expériences de Dieu qu’ont faites les « ancêtres » du peuple juif et qui comme telles valent encore aujourd’hui. De même qu’on ne peut enfermer l’histoire de l’un d’entre nous dans les traces que nous laissons de notre passage terrestre ou dans ce que des observateurs extérieurs pourraient en percevoir plusieurs siècles après, ainsi le sens et la réalité de notre existence demeurent de l’ordre du mystère de notre identité personnelle.

Comme dans l’Apocalypse, nous avons à faire face à ces modes de penser ou d’approcher la Bible, mais avec la certitude de la victoire de l’Agneau : le Christ, Fils de Dieu, mort et ressuscité, qui nous conforte par son Esprit. Il nous manifeste, par son amour et son action à l’intime de nos cœurs « qu’il nous faut garder courage parce qu’il a vaincu le monde », comme il nous en fait part dans son discours après la Cène dans le quatrième évangile (Jn 16,33).

En reprenant la longue tradition des Pères de l’Église, la constitution Dei Verbum s’exprime en ces termes à propos de ce que nous appelons l’Ancien ou le Premier Testament : « l’économie de l’Ancien Testament avait pour raison d’être majeure de préparer l’avènement du Christ Sauveur du monde, et de son royaume messianique, d’annoncer prophétiquement cet avènement et de le signifier par diverses figures. Compte tenu de la situation humaine qui précède le salut instauré par le Christ, les livres de l’Ancien Testament permettent à tous de connaître qui est Dieu et qui est l’homme, non moins que la manière dont Dieu, dans sa justice et sa miséricorde, agit envers les hommes. Ces livres, bien qu’ils contiennent de l’imparfait et du caduc, sont pourtant les témoins d’une véritable pédagogie divine. C’est pourquoi les chrétiens doivent les accepter avec vénération : en eux s’exprime un vif sens de Dieu ; en eux se trouvent de sublimes enseignements sur Dieu, une bienfaisante sagesse sur la vie humaine, d’admirables trésors de prière ; en eux enfin se tient caché le mystère de notre salut ».

Conclusion

Pour conclure, revenons à ces groupes de lecture d’Écriture dont nous avons parlé, ces groupes où se côtoient croyants et incroyants, et remarquons avec eux que ces textes s’adressent d’abord aux hommes et aux femmes que nous sommes. Les deux Testaments conjoints sont avant tout une école d’humanité, d’une humanité, certes, placée sous le regard de Dieu. Ils n’entendent pas s’imposer, mais ils proposent une interprétation de l’itinéraire de foi d’Israël, avec la relecture qu’en font le Nouveau Testament, et singulièrement les récits évangéliques, à la suite de Jésus. En cela, ils sont révélateurs de l’homme et de la présence de Dieu dans l’homme, pour qui peut le voir. Cette révélation est une approche, une rencontre qui demande à être lue et relue sans cesse, comme le fait la Bible, comme nous le faisons tous en relisant notre existence passée à la lumière des événements actuels. Et de même que notre vie d’aujourd’hui assure la cohérence de notre passé, ainsi notre lecture présente de la Bible nous aide à percevoir la cohérence de l’histoire d’Israël qui est le passé de Jésus qu’il nous a donné en partage.

La valeur première des récits bibliques, c’est qu’ils nous rendent sensibles à l’homme. À cause de cela, ils ont pu traverser les siècles aussi bien que des cultures non spécifiquement chrétiennes ou même religieuses. Ils sont ainsi révélateurs de l’humain, et à ce titre, ils parlent potentiellement à tout lecteur. Dans les évangiles, les femmes et les hommes de toute condition et de toute situation viennent à Jésus, lui-même entouré de ses douze apôtres et de ses disciples. La lecture de ces textes renvoie tout naturellement à leur positionnement face à Jésus et face à leur propre existence. Ainsi cette lecture peut-elle mener à la foi, non pas automatiquement, mais en créant un milieu, une matrice où elle peut naître. À nouveau, nous retrouvons l’engendrement, ou l’enfantement. « Naître à neuf » ou « d’en haut », ou bien encore « renaître » : telle était la proposition que faisait Jésus à Nicodème, le maître en Israël venu le trouver de nuit (Jn 3,3). La lecture de l’Écriture rend cela possible. Aujourd’hui encore.

Notes de bas de page

  • 1 D’après le titre d’un ouvrage célèbre, La Bible arrachée aux sables, Paris, Le livre contemporain, 1958, réédité aux Presses de la Cité en 1962, traduit de l’allemand Und die Bibel hat doch recht, 1955. On parle aujourd’hui de La Bible dévoilée, par I. Finkelstein et N.A. Silberman, Paris, Bayard, 2002.

  • 2 Voir à ce sujet l’excellent ouvrage collectif dirigé par Ph. Bacq et Ch. Theobald, Une nouvelle chance pour l’Évangile. Vers une pastorale d’engendrement, coll. Théologies pratiques, Bruxelles, Lumen Vitae, 2004, surtout p. 89-106. Dans le même sens, par les mêmes directeurs : Passeurs d’Évangile. Autour d’une pastorale d’engendrement, ibid. 2008.

  • 3 Cf. notre livre en collaboration : Delhez Ch. – Radermakers J., Apprendre à lire la Bible, Namur, Éd. Fidélité, 20082.

  • 4 On se reportera au chapitre suggestif de Ch. Theobald : « Lire les Écritures dans un contexte de mutation ecclésiale », dans La Bible sans avoir peur, éd. J.-Fr. Bouthors, Paris, Lethielleux, 2005, p. 263-291.

  • 5 Dans ce sens : Béguerie Ph., « Plaidoyer contre le fondamentalisme », dans La Bible sans avoir peur (cité supra n. 4) p. 27-59.

  • 6 Paris, Centurion, 1974, p. 51-53.

  • 7 Voir p.ex. : Michel V., « Ce que peut dire l’archéologie biblique », dans La Bible sans avoir peur (cité supra n. 4), p. 83-103 ; Gibert P., « L’Ancien Testament troublé par l’histoire et l’archéologie », dans Études, no 4035, nov. 2005, p. 497-508.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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