La Passion du Christ. Sur le film de Mel Gibson

Sur le film de Mel Gibson

Guy Vandevelde-Daillière
À partir de repères dans l'Écriture, de la présentation de la Rédemption dans plusieurs grands textes de Jean-Paul II et dans la Somme, l'article entend répondre à l'objection majeure qui a été faite au film de Mel Gibson. Il rappelle que la Croix est indépassable ici-bas: elle fait partie intégrante du mystère pascal et constitue la source de tout bien, comme le sacrifice de la Messe est source de la communion eucharistique. Pour l'auteur, le film est donc théologiquement légitime et pastoralement providentiel: à une époque de violence sans précédent, l'Église est interpellée à annoncer intégralement «l'Évangile de la souffrance».

Le site de la Conférence des Évêques de France, dans ses Dossiers spéciaux, présentait fin mars 2004 un dossier sur le dernier film de Mel Gibson « La Passion du Christ »1. Comme tous reconnaissent la bonne foi du réalisateur et sa sincérité chrétienne, il faut que quelque chose d’important ait été touché, beaucoup plus profondément que lors de la sortie de films ouvertement blasphématoires comme « Stigmata », « Amen », ou « La dernière tentation du Christ », qui n’ont pas suscité, sans doute à cause de leur superficialité, les mêmes mises en garde. Un réalisateur chrétien porte témoignage à Jésus crucifié, dans un grand film dont la qualité artistique n’est pas en cause, même s’il est possible d’émettre en certains endroits une critique d’objectivité : sur un sujet aussi délicat, il est normal que les sensibilités soient affectées très différemment ; mais au lieu de souligner les grandes choses qui tiennent d’emblée au Mystère lui-même, on recommanderait finalement de ne pas aller le voir, comme si les fidèles étaient ici menacés de scandale, du moins de grave déséquilibre dans leur relation au Christ. La Passion du Christ sort sur tous les écrans du monde dès le début du Carême et en pleine Semaine Sainte, en dehors des circuits ecclésiastiques stérilisés : événement prophétique sans précédent pour la Nouvelle Évangélisation ; on y déplore un motif d’affliction2. Si les souffrances du Christ font problème, les remises en cause ne devraient-elles pas concerner alors plutôt la prédication courante du salut ?

Après avoir évoqué quelques références scripturaires et magistérielles qui resituent le débat, nous parcourrons les questions de la Somme, tertia pars sur la rédemption, comme en commentaire du film tel que nous l’avons vu ; cela nous permettra de répondre à certaines des critiques les plus graves qui ont été faites au film sur le plan théologique.

I Écriture et Magistère

1 Une croix de douleur

Nous lisons dans les Lamentations : « Vous qui passez sur le chemin, voyez s’il est douleur semblable à ma douleur ! » (Lm 1,12). C’est l’une des clefs du mystère de la Rédemption, tel que Jean-Paul II l’aborde dans les trois encycliques trinitaires, avant d’en faire l’exposé systématique dans une Lettre apostolique au titre significatif : Salvifici Doloris, sur le sens chrétien de la souffrance humaine. Saint Jean, et tout le Nouveau Testament déjà, proposent de lever les yeux vers le Christ en croix pour être sauvé : comme vers le serpent de Moïse élevé au désert, ainsi à la mort de Jésus, comme encore y invite le début de l’Apocalypse3. La force de la rédemption vient principalement des souffrances du Christ et de sa mort sur la croix ; la résurrection projette sur ce mystère une lumière nouvelle qui achève d’en montrer toutes les dimensions, spécialement celles qui étaient le plus occultées par les ténèbres de l’humiliation, comme la puissance victorieuse et salvifique de la souffrance, ou la vocation retrouvée de l’homme à la vie éternelle4. Le sacrifice est accepté, la réconciliation avec Dieu est opérée, il se complaît désormais dans cet homme débordant d’amour et de confiance qu’est son Fils au moment où il donne sa vie : tant que dure ce monde d’ici-bas, la croix fait partie intégrante du mystère pascal.

Malgré cela, on reproche au film de faire exagérément dans l’horrible, en insistant exclusivement sur la douleur de la croix au détriment de l’annonce salvifique de la résurrection. On y verrait plus nos souffrances et nos angoisses d’aujourd’hui que le vrai visage du Christ. Mais le Christ a ouvert sa souffrance à tout homme, pour que chacun puisse se retrouver dans la souffrance du Christ, et retrouver le Christ dans sa propre souffrance5. Le Nouveau Testament ne proclame-t-il pas unanime : « c’est par ses souffrances que nous sommes guéris » ? La Lettre aux Hébreux est une grande méditation sur le sang expiatoire du véritable Grand Prêtre, cœur de tout le culte chrétien, dont le Christ est « à lui seul le Prêtre, l’Autel et la Victime », Agneau « debout et comme égorgé »6. La prophétie du Serviteur Souffrant qui ouvre la célébration liturgique de la Passion le Vendredi Saint, scande aussi le film de Mel Gibson et en constitue le porche d’entrée, avant même que ne commencent les images : « À la lumière des versets d’Isaïe, la passion du Christ devient presque plus expressive et émouvante encore que dans les descriptions des évangélistes eux-mêmes »7.

2 La liberté du Christ

L’un des paradoxes de la rédemption, que le film met très bien en relief, est celui-ci : le Christ a subi la violence et en même temps il a souffert volontairement, ce qu’il a voulu, comme il l’a voulu, et autant qu’il l’a voulu ; dominant ainsi souverainement toute la passion qui fut dans ce sens l’œuvre de Dieu en même temps que le péché des méchants8. Ce paradoxe constitue la base de tout l’argumentaire sotériologique dans les grandes encycliques de Jean-Paul II, où la rédemption, en un admirabile commercium, identifie en Jésus Crucifié la miséricorde et le péché des hommes : « voici l’homme », « voici votre roi », voici votre Dieu ; « Dieu l’a fait péché pour nous »9. Le péché n’est jamais obligé, toujours indu, et pourtant complètement assumé dans la rédemption que rien ne rebute. Absolument parlant, Dieu aurait pu sauver sans effusion de sang, et cela n’aurait pas été contre la justice : comme offensé, il peut décider souverainement de la satisfaction. Dans sa sagesse, il a choisi d’être satisfait par la plénitude de la justice dans un cœur d’homme, restaurant ainsi l’homme dans sa dignité ; et comme l’humanité était incapable de présenter un tel juste, Dieu dans sa miséricorde a donné lui-même le Cœur du Juste qui comblerait la complaisance de son amour : celui de son Fils devenu homme pour cela10. En se rendant vulnérable, Dieu permet au péché d’en venir à son comble, qui est de mettre la main sur Dieu ; et lui permettant de décharger pour ainsi dire tout son venin sur lui, il lui enlève tout son pouvoir : jamais aucun péché ne sera plus grand que celui de tuer Dieu sur la croix, péché suprême englouti une fois pour toutes dans le pardon de Dieu11. C’est ainsi que paradoxalement, dans la chair du Christ déchirée par la méchanceté des hommes, on voit la souveraine liberté qui lui fait vivre la passion à un niveau tellement divin, en correspondance constante au plan de son Père. Le film rejoint par là les intuitions trinitaires les plus élevées de certains théologiens contemporains12. La gloire du Christ éclate tellement en son abaissement, dans le film, que le cinéaste a pris soin de glisser quelques plans qui rappellent l’authentique humanité du Christ, comme si son corps qui n’est qu’une seule plaie n’y suffisait plus, puisque c’est précisément de ses blessures qu’émane la divinité de son amour : ainsi une chute de Jésus petit enfant ; ainsi l’amour filial du jeune charpentier pour sa maman, dans une complicité dont la passion montrera l’inconcevable efficacité.

3 « Le jugement du monde, la victoire du Crucifié » (Missel Romain, préface de la Passion I)

Ce n’est pas un film violent, parce que la violence y est totalement encadrée, précédée, soutenue et submergée par la pitié, l’amour et le pardon dont elle ne fait que servir l’effusion et la manifestation. Beaucoup de spectateurs au sortir des salles, et pas particulièrement chrétiens, ont parfaitement compris le film, qui se sont écriés : « comme nous avons été aimés ! ». Car chacun perçoit qu’il est impliqué directement dans le drame qui à la fois le juge et le sauve : des soudards romains, on peut en montrer actuellement dans toutes les armées du monde ; des grands prêtres et pharisiens aussi soucieux de la doctrine de la foi que de son témoignage « chimiquement pur », on en trouve facilement dans de larges viviers, médiatiques ou autres, toujours empreints de la même austère gravité. Qui n’aura reconnu également dans la cour de la flagellation le dallage trempé de sang de toutes les salles de tortures à travers le monde, ce sang que Marie et l’Église épongent avec respect13 ?

En tout cela, l’accent est mis sur la volonté du Christ : aller jusqu’au bout par amour pour nous, dans la communion du Père qui ne veut pas que nous soyons perdus. Cela est particulièrement bouleversant pendant la flagellation qui s’ouvre sur la parole du psaume « mon cœur est prêt »14 ; flagellation qui souligne l’étonnement des bourreaux devant l’endurance du supplicié à se relever encore ; flagellation amortie un temps dans la compassion vertigineuse de la Vierge Marie, et chaque coup s’assourdit dans l’immense et douce pitié de la Mère et du Fils. Le fil rouge du film devient, au fur et à mesure, l’ouverture de la miséricorde dans beaucoup de cœurs, envers celui qui se rend digne de compassion ; alors on voit surtout la dignité inouïe de l’homme qui souffre et celle du pécheur réhabilité par l’exercice de la compassion envers lui ; la réciprocité de la miséricorde et de la pitié qui conduit à se donner soi-même ; la contagion de la charité du Christ aux autres. C’est là exactement le « mécanisme du salut » exposé par Jean-Paul II dans ses premières encycliques, on l’a vu15. Comment dire après cela : il n’y a pas assez d’amour dans la croix de Gibson ? Il présente une croix repoussante et inimitable ?

On s’est demandé sérieusement quelle devait être la place de Jésus Crucifié dans le message chrétien et dans la prédication de l’Église.

Le langage de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu… Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié.

(1 Co 1,18.22-25 ; 2,1-2.7-10)

II La doctrine de la rédemption

1 La souffrance du Christ

Il était de bon ton, il y a quelques années, de penser que certes, le Christ a souffert ; mais il y a tout de même dans le monde des souffrances autrement considérables et qui semblent ne devoir jamais finir ; si la croix fut atroce, le Seigneur n’y fut cloué que de midi à trois heures, et en plus il était Dieu ; alors… Alors le film vient providentiellement rappeler que la souffrance de Jésus fut en vérité abyssale. Les grands jeunes, qui se délectent habituellement des films d’horreur les plus « gore », n’auront pas les mêmes émois que d’autres : le film reste de toutes façons très en dessous de ce que fut la réalité terrible de la passion du Christ. Le Saint Suaire de Turin confié à des médecins légistes est à cet égard une relique autrement éloquente, et on sait qu’il a servi de document au réalisateur.

Le Christ a souffert pour nous, et il a souffert plus que tous : sa souffrance fut universelle. Saint Thomas explique dans la Somme que Jésus a souffert de la part de tous : des Juifs et des païens, des disciples même ; de la part des hommes et des femmes ; des grands de ce monde et de la racaille ; des chefs et des petites gens. La crucifixion a également disloqué tous les membres de son corps et broyé les cinq sens de sa sensibilité, jusqu’à son regard bouleversé par la désolation de sa Mère qu’il aimait plus que tout sur terre. Il était en outre assailli par l’horreur de tous les péchés du monde simultanément, comme jamais aucun pécheur ne ressentira le remords du mal qu’il a commis : car il les prenait à son compte et les portait chacun et tous en même temps. Il fut dépouillé de tous ses biens extérieurs et intérieurs, réputation, estime, respect et jusqu’à la vie qu’on lui arrache et qui était la chose la plus précieuse qui soit dans l’univers : la vie humaine du Fils de Dieu ! Il souffrait encore de voir ces hommes qui causaient sa perte s’enfoncer plus avant dans le mal et le péché, et bafouer si odieusement son innocence, de sorte que sa souffrance toute pure n’était tempérée par aucune rancœur mais bien décuplée par une immense pitié. Comme enfin sa souffrance fut totalement volontaire, il a lucidement étreint pour nous sauver une passion qui comblerait et même dépasserait la mesure de tout mal16. Voilà pourquoi aucun homme ne souffre jamais autant que le Christ a souffert : ses souffrances sont incalculables, son abaissement insondable.

En tout cela, la grande consolation du Seigneur fut de savoir que ses souffrances permettraient notre relèvement : il était en train de mériter notre pardon, et il nous réconciliait avec Dieu pour que nous soyons toujours en communion avec lui et son Père dans l’Esprit Saint. Et là, nous atteignons les sommets. Dans son immense amour pour l’Église et pour chacun d’entre nous, dans la volonté de totale réciprocité qu’il nous vouait par pure amitié, le Seigneur Jésus n’a pas voulu nous donner part seulement à la gloire de sa résurrection et à la récompense de la vie éternelle qu’il avait méritée pour nous, mais il a voulu aussi nous introduire dans son combat, et nous donner part aux sentiments qui étaient les siens à l’Heure de son plus grand amour17. En nous ouvrant le mystère de sa souffrance, non pas par nécessité, mais par pure gratuité, en nous proposant d’y entrer avec lui si nous voulons, pour la réciprocité totale de l’amitié dont il nous honore, il consomme son œuvre : il rachète, habite, transfigure et élève notre propre souffrance au niveau de la sienne et les fond en une seule expression de l’amour. « Avoir part à la résurrection du Christ pour pouvoir aussi partager ses souffrances »18. C’est ce que le film manifeste de façon éclatante en Marie. Ce qu’il montre aussi dans l’évolution bouleversante de Simon de Cyrène, ou du soldat romain.

2 La lumière de la vie

Dans le film de Mel Gibson, il y a seulement deux moments un peu tristes : la mort de Judas et la rencontre entre saint Pierre après son reniement et la Vierge Marie. En ce qui concerne Judas, tout est lamentable, au point qu’il aurait mieux fait de ne pas naître, aux dires de Jésus lui-même dans l’Évangile. Mais pour saint Pierre, c’est encore plus triste, parce qu’il avait un réel attachement au Christ : si en rencontrant la Vierge Marie dans la foule, il l’avait laissée le toucher, s’il avait pleuré dans les bras de celle qui allait devenir sa Mère, au lieu de s’enfermer dans l’amertume de sa défection, il aurait eu le courage de suivre le Christ comme saint Jean, avec la Vierge Marie, jusqu’au bout.

À part ces deux moments, le film est d’une très grande lumière et emmène peu à peu vers une joie indicible qui finit par tout irradier. Pourquoi ? Tous les péchés, au fur et à mesure qu’ils se commettent et qu’ils s’entassent, produisent : patience, compassion, douceur, intercession, miséricorde, entraide, pitié, solidarité, compréhension, respect, humilité, pardon, amour, charité. En souffrant, Jésus avait de la peine pour le malheur dans lequel se précipitaient tous ces hommes par les péchés qu’ils commettaient : misère de Caïphe qui croit sauver le Temple, et en assure au contraire la destruction définitive en faisant condamner Jésus ; misère d’Anne qui croit défendre l’honneur du vrai Dieu en crachant à la figure de son Fils venu nous sauver ; misère de Pilate qui ne sait pas ce qu’est la vérité et dérive au gré des tempêtes de l’existence, comme en un naufrage moral ; misère de ces soldats qui n’ont pour seule détente que d’exercer leur cruauté sur un condamné ; misère de ces bourreaux pour qui les hardes d’un crucifié sont un trésor qui mérite qu’on le partage et le tire au sort, pour ce qui est de la tunique sans couture. Voici la compassion qu’on n’avait jamais vue ; ce qui ne nous avait pas été conté, devant quoi les grands resteront bouche bée (cf. Is 52,15). Cela n’est pas dû aux péchés eux-mêmes, puisqu’ils continuent à produire sous nos yeux haine, mort, destruction, vengeance, comme on le voit dans toutes les guerres qui sont comme un concentré de péchés. Cela vient du Christ.

Et encore n’agit-il pas dans l’urgence, comme pour faire face à une situation devenue soudainement catastrophique : nous découvrons avec stupéfaction que cela est préparé d’avance, voulu de façon déterminée ; avant que les péchés soient commis — et même s’ils ne se commettaient pas, car le péché n’est jamais obligé — Jésus est décidé à les supporter tous et encore bien plus si nécessaire. Parce qu’il a accepté sans réserve la volonté de son Père, et il tient à cela plus qu’à sa propre vie, nous découvrons que nous avons été aimés par Dieu, depuis toujours, d’un amour que rien ne découragerait, absolument ; en vertu d’une Alliance à laquelle il ne renoncera jamais, qui fait de nous son peuple, et de lui notre Dieu : Dieu-avec-nous19. Telle est la lumière qui irradie tout le film et resplendit sur le visage du Christ, avant d’éclairer chacun des personnages, en manifestant le fond de ce qu’il a dans le cœur : la Vierge Marie d’abord, et saint Jean, Marie Madeleine, Simon de Cyrène, Véronique, Pilate, les soldats, Caïphe et les grands prêtres, la foule… et moi. Rien à voir avec une lumière blafarde, dans une ambiance « gothic » presque sulfureuse : c’est la Lumière de la Vie.

3 Le Christ a mérité notre salut

Puisque Jésus est vrai Dieu et vrai Homme dans l’unité d’une seule Personne, logiquement la gloire de sa divinité aurait dû irradier son corps depuis le premier instant. Nous savons d’ailleurs que c’est possible, puisqu’au jour de la Transfiguration sur la montagne, Jésus a montré à trois disciples choisis, Pierre, Jean et Jacques, son corps resplendissant de la gloire qu’il avait auprès de Dieu avant les siècles, et qu’il allait recevoir quand il serait ressuscité d’entre les morts. Mais Jésus a préféré que sa gloire soit comme retenue dans les parties supérieures de son âme, et n’imprègne ni son imagination, ni son affectivité, ni sa sensibilité, ni surtout son corps, afin d’être capable de ressentir notre faiblesse, de souffrir et surtout de mourir pour notre salut.

En choisissant de renoncer ainsi à la glorification de son corps dès le début, le Seigneur Jésus a acquis un mérite infini, pour trois raisons : 1) comme il n’avait pas péché, il n’avait aucune obligation à souffrir et à mourir ; en choisissant de le faire il était donc parfaitement libre, et son mérite est total, parce qu’il ne devait rien pour lui-même ; 2) le bien auquel il renonçait temporairement par ce choix était la gloire du Verbe incarné ; en renonçant à un bien immense il acquiert un mérite immense ; 3) les souffrances qu’il accepte en renonçant à cette glorification comblent au moins la mesure de tous les péchés passés, présents et futurs qu’il prend sur lui, sans quoi la rédemption n’aurait pas été universelle ; l’universalité de la souffrance signifie l’infini du mérite qui s’ensuit. En se soumettant à la passion, le Christ a donc mérité d’abord la glorification de son propre corps, qui lui était due dès le début, et par la surabondance de son mérite, il a mérité de partager cette glorification avec qui il voulait, et même à tous les hommes s’il le voulait20. C’est bien cela qui motive le Christ et le soutient tout au long de la passion, et le film le montre très bien : par exemple dans la parole échangée avec la Vierge Marie, comme à la dérobée, lors d’une des chutes vers le Calvaire : « je fais toutes choses nouvelles » (Ap 21,5 ; cf. Is 43,19).

De même que Jésus souffrait de la misère immense dans laquelle nos péchés nous précipitent, de même en ressuscitant, le Christ s’est réjoui d’avoir retrouvé l’intégrité de son propre corps, désormais glorifié et transfiguré pour toujours, et d’avoir mérité la glorification de tous les élus, et la résurrection de leurs corps au Dernier Jour lors de sa manifestation glorieuse à toutes les nations21. La fin du film esquisse précisément le premier pas de cette longue marche de son triomphe : la résurrection personnelle de Jésus, premier trophée de sa Victoire.

III La réponse à certaines critiques d’ordre théologique

1 L’antisémitisme

L’accusation d’antisémitisme dans les médias en général, est tombée d’elle-même dès que le film est sorti : le Sanhédrin divisé d’emblée, la compassion d’une partie de la foule, montrent qu’il ne s’agit aucunement « des Juifs » comme tels. Mais le plus beau de ce point de vue est que le film, comme l’Évangile, comme l’Église continue à le faire depuis 2000 ans, construit l’intelligibilité même de la passion à partir de ses fondements bibliques : ainsi des psaumes scandant le drame ; ainsi l’idée théologiquement très juste, dès les premières scènes du film, de mettre sur les lèvres des deux Marie en communion avec l’agonie du Christ à Gethsémani, les versets qui ouvrent le rituel juif de la Pâque : pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? Parce que nous étions esclaves et nous allons être libérés22.

2 La fidélité à l’histoire et à l’Évangile

On reproche au film quelques inexactitudes au niveau des détails historiques, et certaines scènes ou certaines paroles qui ne sont pas dans la lettre des Évangiles. Rappelons tout de même la nature de la création artistique : un film à grand spectacle n’est pas un documentaire archéologique ni une leçon d’exégèse23. Or, les artifices introduits dans le film ouvrent sur la profondeur théologique des événements rapportés par les Évangiles : par exemple la montagne vertigineuse du Calvaire n’est certes pas le petit monticule contenu actuellement dans le Saint Sépulcre à Jérusalem, mais la croix de Jésus domine de là-haut les abîmes dans lesquels elle a le pouvoir de nous empêcher de tomber, et la puissance de nous en tirer. De même, la figure omniprésente du Diable est bien autre chose que des « diableries sans doute très filmiques » : selon l’enseignement explicite du Nouveau Testament unanime, c’est lui l’Adversaire que Jésus est venu combattre dans sa passion24. Et le parallélisme antithétique entre le Diable et la Vierge Marie pendant le chemin de Croix, étend avec beaucoup de justesse les harmoniques eschatologiques du thème pascal à tout le temps de l’Église : d’ailleurs le Christ écrase la tête du serpent dès le début du film25.

Plusieurs reprochent surtout le grand silence de Jésus : avec trop peu de paroles, la passion deviendrait incompréhensible, et la souffrance presque absurde. Normalement, le spectacle d’une telle souffrance suscite un grand respect et le sens redoutable du mystère de l’homme, plutôt que le sentiment de l’absurdité. On concède alors que dans l’Évangile de la passion aussi, le Christ reste beaucoup en silence ; mais une reprise des passages clefs de l’enseignement public de Jésus aurait éclairé le sens de la passion. Les « flash-back » du film sont jugés trop allusifs pour un public non averti : le public français moyen n’a pas la culture biblique du spectateur lambda américain, on peut se demander pourquoi. Mais à craindre le déséquilibre, il ne faut pas inverser la perspective : le langage de la croix constitue « la synthèse » de l’Évangile ; la croix donne sens aux paroles de Jésus et les authentifie au sens le plus fort du terme : un Évangile qui ne passe pas par la croix n’est pas celui de Jésus, car la Parole d’Alliance est scellée dans son sang26.

En fait de fidélité à la Parole, et quoi qu’on en dise parce que la plupart des paroles sont tirées de la lettre même de l’Écriture, il faut souligner l’impact inouï des sous-titres rendus nécessaires par l’utilisation des langues mortes pour les dialogues : le film n’apparaît plus alors comme une mise en scène, mais constitue littéralement une lecture exceptionnelle de la Parole de Dieu, puisque l’Évangile lui-même est en sous-titre de presque toutes les scènes ! Comment ne pas remercier en particulier Mel Gibson que le Nom retentisse tant de fois au cours de la projection, tel qu’il a été donné aux hommes pour être sauvés : Yeshouah. Nom à la puissance si redoutable pour l’Adversaire, que l’impact charismatique de sa proclamation dans tous les pays du monde et devant tous les publics peut être considérable27.

3 Passion et résurrection

Isolé des paroles et des actions du ministère public de Jésus, on reproche essentiellement au film d’avoir coupé la passion de la résurrection, elle-même présentée de façon allusive et strictement individuelle au mépris du rôle incontournable de la « communauté confessante » dans l’accès à Jésus ressuscité. C’est là le grief le plus décisif : il s’ensuit une falsification de la Croix elle-même qui se réduit à être une croix d’ignominie au lieu d’être une Croix glorieuse, une Croix de vie.

Nous reconnaissons bien l’a priori historico-critique, qui est souvent le principal outil d’analyse dans ce genre d’exégèse. Mais c’est pourtant cette démarche qui retrouve d’habitude dans l’Écriture le noyau primitif des Évangiles : un long récit de la passion, sans rien avant, suivi d’une annonce très brève de la résurrection en forme kérygmatique, comme on en trouve tant d’exemples dans les Actes28. Cela serait spécialement clair en saint Marc, dont le noyau primitif serait les deux longs chapitres du récit détaillé de la passion, suivis de huit versets seulement, pour la résurrection, sans même l’apparition de Jésus ressuscité, mais seulement un ange : il annonce l’événement aux femmes ; celles-ci n’en disent rien à personne, parce qu’elles avaient peur29. Mel Gibson, se proposant l’impact choc qui fera se poser à chacun la question de la foi, ne procède pas autrement.

Plus profondément, ne doit-on pas considérer que la séparation entre la passion et la résurrection remonte au Christ lui-même, parce que le mystère pascal inclut intrinsèquement « le troisième jour » : dans les prophéties qu’en fait Jésus par trois fois ; dans sa réalisation effective ; dans les professions de foi de l’Église depuis les origines, comme dans les préfigurations bibliques30. Le mystère pascal est un Triduum, et l’on ne saute pas à pieds joints pardessus les trois jours de sa mort, pour une raison extrêmement simple : la résurrection est la réponse souveraine de Dieu à la passion du Christ. Cette réponse ne peut en aucune manière être postulée à partir d’ici-bas, elle constitue le Don absolu pour lequel le Christ lui-même a supplié. Et l’attente dans la foi ou l’espérance contre toute espérance n’en constitue en aucune manière une possession anticipée avant qu’elle ne soit effectivement donnée. Bien plus, le hiatus permet lui-même la vérité de l’offrande en s’inscrivant dans l’homme, pour que l’œuvre de rédemption soit réellement un « admirable échange » ; et ainsi pour nous, l’entrée dans la vie sera communion à « Celui qui a été Crucifié »31. Traditionnellement, le Chemin de Croix comporte quatorze stations et non pas quinze : il se termine par la mise au tombeau, fin de nos parcours terrestres ; l’œuvre souveraine de Dieu éclatera dans la joyeuse annonce du matin de Pâques pour ceux qui auront veillé dans la foi. L’Église romaine dans la liturgie, les deux fois où elle lit la passion tout entière, le Dimanche des Rameaux et le Vendredi Saint, termine elle aussi son récit à la mise au tombeau, réservant pareillement à la nuit pascale ses alléluias et l’annonce triomphale de la résurrection.

Quant à la présentation de la résurrection de Jésus sur le plan individuel, il faut s’en féliciter : car cet aspect réel de la résurrection personnelle de Jésus en son corps, est quelquefois occulté dans la prédication courante, pressée de s’envoler vers la participation de la vie nouvelle, offerte aux croyants dans la foi et les sacrements de la communauté chrétienne. Il y a bien continuité du Jésus de l’histoire au Christ de la foi de l’Église : c’est un seul et le même, qui a été mort et qui est toujours vivant, et donné par Dieu pour Tête à l’Église qui est son Corps ; les Évangiles qui sont une expression de la foi, ne cessent pas d’être pour autant des documents fiables historiquement32. Le mystère de grâce qui nous est promis dans la foi s’est d’abord réalisé personnellement en Jésus lui-même, et c’est d’ailleurs pourquoi nous accordons foi à ses paroles.

4 « Vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Co 11,26)

Le problème crucial du film de Mel Gibson est d’avoir remis la croix douloureuse de Jésus au centre de la perception que nous avons de son mystère. La vivacité des réactions en milieu ecclésiastique montre qu’il y a plus qu’une simple différence d’accentuation de la croix ou de la résurrection et plus que la diversité d’écoles spirituelles : il s’agit de la vision que l’on a de la croix dans le mystère pascal et dans la vie chrétienne, et par conséquent aussi de sa place dans l’annonce de l’Église. Par une sorte de dérive presque insensible, la croix ne serait-elle pas considérée peu à peu plutôt dans l’ordre du passé, par le « une fois pour toutes » historique et définitif sur lequel on ne reviendra pas ?33 Une fois la rédemption accomplie, ce qui s’ouvrirait alors pour l’Église, présent et avenir, ce serait le régime de la foi dans l’ordre eschatologique de la communion à ce Christ, qui vient toujours à elle de la Vie même de Dieu. Or le film opère un recentrement poignant : la croix est indépassable ici-bas, et la résurrection, loin de l’estomper dans l’aujourd’hui de l’Église, en déploie au contraire l’infinie fécondité34. Le Ressuscité n’éclipse pas le Crucifié : il est lui-même le Crucifié vivant pour toujours ! La séquence du Triduum pascal n’est donc pas purement chronologique, elle est surtout théologique et peut s’éclairer par l’Eucharistie, comme le suggèrent plusieurs « flash-back » dans le film lui-même.

« Par ce don, il (le Christ) instituait une mystérieuse “contemporanéité” entre le Triduum et le cours des siècles. Dans l’événement pascal et dans l’Eucharistie qui l’actualise au cours des siècles, il y a un “contenu” vraiment énorme, dans lequel est présente toute l’histoire en tant que destinataire de la grâce de la rédemption »35. Jésus est Dieu dès le commencement : l’incarnation s’aborde dans la foi tout autant que la résurrection, et son abaissement à la croix est tout aussi divin que son élévation ; de même qu’à l’inverse, sa résurrection et son ascension ne sont pas une évasion de sa condition humaine. Dans ce sens, la Croix est elle-même « métahistorique », et cosmique et théologique, comme le sont aussi la Résurrection, la Pentecôte et la Parousie : au vrai, la plénitude des temps est advenue au premier instant de l’incarnation, et l’authenticité de la carrière terrestre de Jésus n’a pas offusqué mais révélé sa divinité36. L’image patristique est très expressive dans sa simplicité : c’est comme un sac rempli de toutes les bénédictions divines ; il est jeté sur la terre, et il a fallu qu’il soit lacéré dans la passion pour que nous puissions nous emparer de tous les biens du ciel ; il fallait que son Cœur fût transpercé pour qu’en jaillissent les flots infinis de sa miséricorde. « Dans l’Eucharistie, nous avons Jésus, nous avons son sacrifice rédempteur, nous avons sa résurrection, nous avons le don de l’Esprit Saint, nous avons l’adoration, l’obéissance et l’amour envers le Père. Si nous négligions l’Eucharistie, comment pourrions-nous porter remède à notre indigence ? »37.

N’est-elle pas communion au Corps ressuscité du Christ précisément parce qu’elle est d’abord re-présentation sacramentelle du Sacrifice de la Croix. De celui-ci découle celle-là, de génération en génération38. C’est donc avec un sens très sûr de la foi que le peuple chrétien s’attache à Jésus crucifié, et prend partout sa croix pour emblème. Après un XXe siècle qui fut par excellence un siècle de martyrs, tandis que l’humanité fait l’expérience terrifiante de souffrances sans précédent, l’Église est fortement interpellée à annoncer l’Évangile qui lui a été confié dans son intégralité : « Évangile de la souffrance… comme l’un des thèmes de la Bonne Nouvelle, mais également… révélation de la force salvifique et du sens salvifique de la souffrance dans la mission messianique du Christ et, ensuite, dans la mission et la vocation de l’Église »39 ; Évangile en dehors duquel l’énigme de la douleur et de la mort nous accable (cf. GS 22).

Conclusion : l’acte de foi

L’acte de foi reste toujours l’enjeu de ce qui concerne Jésus Christ, et spécialement ce qui touche à sa croix. Ce point n’a pas manqué d’être incriminé lui aussi dans le film. Il constituerait une agression à l’échelle mondiale : le spectateur est pris en otage de sa sensibilité, par une surenchère de la violence et la complaisance devant la souffrance ; il ne peut mettre une distance suffisante entre lui et les images qui lui sont assénées, de sorte que la liberté fait défaut au profit de l’émotion, et l’acte de foi devant ce Jésus-là devient impossible.

Mais l’acte de foi porte essentiellement sur la divinité de Jésus. Et c’est bien l’identité de Jésus qui constitue l’enjeu de tout le film et la clef des événements décisifs qu’il rapporte. Cela est très explicite dans le procès au Sanhédrin, dans l’interminable interrogation de Pilate. La question et sa réponse suggérée encadrent magistralement le film : d’une part, au tout début, par la question du Diable à Gethsémani : qui es-tu ? Qui est ton père ? ; d’autre part, à la fin, par le tremblement de terre et la résurrection (cf. Mt 27,51). Le film propose ainsi strictement, un ensemble de faits qui sous-tendent la question de l’identité de Jésus de Nazareth, et devant lesquels tout homme doit se prononcer depuis deux mille ans.

Quant au centurion et aux hommes qui avec lui gardaient Jésus, à la vue du séisme et de ce qui se passait, ils furent saisis d’une grande frayeur et dirent : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu ! ».

(Mt 27,54)

« Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant ». Thomas lui répondit : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

(Jn 20,27-28)

Jésus a fait bien d’autres signes, mais ceux-là nous ont été montrés justement pour que nous croyions que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, nous ayons la vie en son Nom.

(cf. Jn 20,30-31)

Notes de bas de page

  • 1 Une « note doctrinale » du secrétaire de la commission doctrinale de la conférence des évêques de France, mars 2004 ; une « position du Comité permanent pour l’information et la communication » du 30 mars 2004, signée par six évêques ; deux textes d’ordre pastoral : le premier du 30 mars 2004 émane du président du comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, l’autre du 5 avril 2004 est une interview du secrétaire de la commission doctrinale de la conférence épiscopale ; et les « conseils avant d’aller voir le film » du rédacteur en chef religieux d’un quotidien catholique (www.cef.fr). Pour le statut théologique et juridique de ces déclarations, voir Jean-Paul II, Lettre Apostolique en forme de Motu proprio sur la nature théologique et juridique des Conférences des Évêques (21 mai 1998), n. 20, 23 et art. 1 et 2, clarifications nécessaires après la publication de titres abusifs dans les journaux relayant ces déclarations.

  • 2 « Un film n’est pas dans notre monde le volet d’un retable caché en quelque musée de province discret » (note doctrinale, n. 3). Pour le lancement mondial, nous étions aux Émirats Arabes Unis : on faisait la queue dans la rue à Dubaï pour aller voir le film ; quand on sait que ces pays sont si fermés à la Croix qu’elle n’apparaît même pas sur les quelques églises, on a plutôt envie d’exulter.

  • 3 Cf. Jn 3,14-17 ; 19,37 ; Ap 1,7. Relire surtout Jean-Paul II, Lettre Encyclique Redemptor Hominis (1979) n. 9-10 ; 20 ; Lettre Encyclique Dives in Misericordia (1980) n. 7-14 ; Lettre Encyclique Dominum et Vivificantem (1986) n. 27-32 ; 39-41 ; Lettre apostolique Salvifici Doloris (1984) n. 1-4 ; 14-24 (citée désormais SD).

  • 4 « La souffrance du Christ a créé le bien de la Rédemption du monde. Ce bien en lui-même est inépuisable et infini » (SD 24). Voir « l’éloquence de la Croix » complétée par « l’éloquence de la Résurrection » (SD 20s.).

  • 5 SD 19 ; 24-26 « Le Christ n’explique pas abstraitement les raisons de la souffrance, mais avant tout il dit : “Suis-moi” ! Viens ! Prends part avec ta souffrance à cette œuvre de salut du monde qui s’accomplit par ma propre souffrance ! Par ma Croix ! » (SD 26) ; « tel est le sens, véritablement surnaturel et en même temps humain, de la souffrance. Il est surnaturel, parce qu’il s’enracine dans le divin mystère de la Rédemption du monde, et il est d’autre part profondément humain, parce qu’en lui l’homme se reconnaît lui-même dans sa dignité et sa mission propre… Sur ce point précis, “manifester l’homme à lui-même et lui découvrir la grandeur de sa vocation” est particulièrement indispensable » (SD 31).

  • 6 Cf. 1 P 2,21-24 ; Missel Romain, préface de Pâques V ; Ap 5,6.

  • 7 SD 17. Voir aussi SD 18 : « La souffrance humaine a atteint son sommet dans la passion du Christ. Et simultanément, elle a revêtu une dimension complètement nouvelle et est entrée dans un ordre nouveau : elle a été liée à l’amour, à l’amour dont le Christ parlait à Nicodème, à l’amour qui crée le bien, en le tirant même du mal, en le tirant au moyen de la souffrance ».

  • 8 Cf. Thomas d’Aquin, Somme Théologique (vol. 4, Cerf, 1984) IIIa 47 en entier ; citée S. Th.

  • 9 Jn 19,5.14-15.21-22 ; 2 Co 5,21. Voir surtout Jean-Paul II, Lettre Encyclique Redemptor Hominis (1979) n. 9 ; Lettre Encyclique Dives in Misericordia (1980) n. 7-8 ; Lettre Encyclique Dominum et Vivificantem (1986) n. 27-29 ; SD 17-18 : « non seulement le Christ porte en lui l’interrogation elle-même… mais il apporte également la plus complète des réponses possibles à cette question. La réponse vient, peut-on dire, de la matière même dont est faite la demande ».

  • 10 Rien de « janséniste » ici : ni justice implacable, ni loi du péché s’imposant à Dieu lui-même. C’est bien la miséricorde insondable de Dieu qui est à la source de la passion, et honorera autant la justice que la dignité de l’homme en lui donnant l’expiation (= la porte de sortie) de son péché. Cf. S. Th. IIIa 22, 2. Voir aussi Bourassa Fr., « Le sacrifice », dans Vatican II. Bilan et perspective Vingt-ans après (1962-1987), éd. R. Latourelle, t. 2, coll. Recherches n. s. 16, Montréal/Paris, Bellarmin/Cerf, 1988, p. 121-192.

  • 11 « Au plus grand des péchés commis par l’homme correspond, dans le cœur du Rédempteur, l’offrande de l’amour suprême qui surpasse le mal de tous les péchés des hommes. Se fondant sur cette certitude, l’Église n’hésite pas à répéter chaque année, dans la liturgie romaine de la veillée pascale, “O felix culpa ! heureuse faute !” », dans Jean-Paul II, Lettre Encyclique Dominum et Vivificantem (1986) n. 31. Voir aussi n. 32-33 mysterium iniquitatis et mysterium pietatis culminant l’un et l’autre à la croix. L’exultet est encore cité dans le même sens en Jean-Paul II, Lettre Encyclique Redemptor Hominis (1979) n. 1 et 10 ; Lettre Encyclique Dives in Misericordia (1980) n. 7 ; Lettre Encyclique Veritatis Splendor (1993) n. 118 : « la faute elle-même fait resplendir encore davantage l’amour du Père qui, pour racheter l’esclave, a sacrifié son fils : sa miséricorde envers nous, c’est la Rédemption ».

  • 12 Cf. Jean-Paul II, Lettre Encyclique Dominum et Vivificantem (1986) n. 39 : « “Manifester le péché” ne devrait-il pas alors signifier également révéler la souffrance, révéler la douleur, inconcevable et inexprimable, que, à cause du péché, le Livre saint semble, dans sa vision anthropomorphique, entrevoir dans les “profondeurs de Dieu” et, en un sens, au cœur même de l’inexprimable Trinité ?… Et sur les lèvres de Jésus Rédempteur, dans l’humanité de qui se concrétise la “souffrance” de Dieu, reviendra un mot par lequel se manifeste l’Amour éternel plein de miséricorde : “Misereor”, “j’ai pitié”. Ainsi… le péché est vaincu par le sacrifice de l’Agneau de Dieu, lequel est devenu “jusqu’à la mort” le serviteur obéissant qui, remédiant à la désobéissance de l’homme, opère la rédemption du monde » ; voir aussi n. 40-41. Cf. von Balthasar H.U., « Mysterium Paschale », dans Mysterium salutis 6, Brescia, Queriniana, 2/1973, p. 256-268 ; et dans la série au titre suggestif La Dramatique divine, II : Les Personnes du drame, vol. 2, Les Personnes dans le Christ, Paris/Bruxelles, Lethielleux-Sycomore, 1986.

  • 13 Cf. SD 24.26-27. Voir l’intéressante analyse de la violence dans l’étude de Ide P., « La Passion du Christ : une grande œuvre spirituelle et théologique », www.libertepolitique.com, parue dans le numéro 26 d’été 2004 de la revue Liberté politique.

  • 14 Ps 107 à lire en entier.

  • 15 Reprendre notamment Jean-Paul II, Lettre Encyclique Dives in Misericordia (1980) n. 5-9. Voir SD 28-30 sur le Bon Samaritain : « En même temps le Christ a enseigné à l’homme à faire du bien par la souffrance et à faire du bien à celui qui souffre. Sous ce double aspect, il a révélé le sens profond de la souffrance » (n. 30).

  • 16 Cf. S. Th. IIIa 46 en entier.

  • 17 Cf. S. Th. IIIa 48 en entier.

  • 18 Cf. Ph 3,10-11 ; « le mystère de la passion est contenu dans le mystère pascal… L’apôtre a vraiment expérimenté d’abord “la puissance de la Résurrection” du Christ, sur le chemin de Damas, et c’est seulement ensuite, dans cette lumière pascale, qu’il est arrivé à la “communion à ses souffrances”… Le chemin de Paul est clairement pascal » (SD 21).

  • 19 Cf. S. Th. IIIa 49 en entier.

  • 20 Cf. S. Th. IIIa 19, 3 et 4 ; IIIa 22, 4 ad 2m.

  • 21 Cf. S. Th. IIIa 53 et 54. 56 en entier.

  • 22 C’est exactement cela le sens de la rédemption : cf. Jn 8,31s. Le Nouveau Testament atteste le parallélisme anti-typique de la Pâque Juive à la Pâque de Jésus.

  • 23 On sait que les Passions de J.S. Bach mettent en musique des livrets composés à cet effet, et non pas l’Évangile lui-même : le milieu luthérien de l’époque ne s’en est pas plus ému que nous aujourd’hui. Cf. Ide P., « La Passion du Christ… » (cité supra n. 13).

  • 24 « C’est pour détruire les œuvres du Diable que le Fils de Dieu est apparu », 1 Jn 3,8 ; Lc 4,13 ; Jn 12,31-33 ; Jn 13,2-4.

  • 25 Cf. Gn 3,15 et Ap 12,1s. Mors et Vita duello conflixere mirando, Dux vitae mortuus regnat vivus, chante la séquence de Pâques à la messe du jour.

  • 26 Cf. SD 18 : « à Gethsémani… ces paroles… prouvent la vérité de l’amour que le Fils unique donne à son Père par son obéissance. En même temps, elles attestent la vérité de sa souffrance… prouvent la vérité de l’amour par la vérité de la souffrance ».

  • 27 Pensons en particulier aux pays actuellement dominés par l’islam où il peut résonner pour la première fois aussi massivement. Car le Coran, bien qu’il soit pourtant en pur arabe, ne parle que de « Aïssa » et du « Messie » pour désigner Jésus, évitant systématiquement l’arabe « Yassoua », trop proche du Nom lui-même : Jésus, Yeshouah, Dieu Sauve.

  • 28 « Ce Jésus que vous avez crucifié, Dieu l’a ressuscité, nous en sommes témoins. Convertissez-vous ! ». Par exemple Ac 2,23-24.36 ; 3,13-15.17-20 ; 4,10-11 ; 5,30-32 ; etc.

  • 29 Cf. Mc 14,1-72 et 15,1-47 pour la passion, et 16,1-8 pour la résurrection ; les versets 9-19 seraient un rajout tardif, puisqu’il résume les apparitions racontées par les autres évangiles dont Jean.

  • 30 « Et après trois jours, il ressuscitera ». Cf. Mc 8,31 et // ; 9,31 et // ; 10,34 et // ; Lc 24,21 : « avec tout cela, voilà le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées ! » ; Lc 24,46 ; 1 Co 15,3-5 : « Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze ». Cf. le signe de Jonas, Mt 12,40 et // ; Jon 2,1 ; cf. Symbole des Apôtres et Symbole de Nicée-Constantinople, et la profession de foi baptismale.

  • 31 Cf. He 5,7. Voir von Balthasar H.U., Cordula ou l’épreuve décisive, Paris, Beauchesne, 1968, p. 24 : « La parole de Jésus : “Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis” (Jn 15,13) est au fond une parole universellement humaine, compréhensible pour chacun ; elle devient inépuisable et mystérieuse, parce que lui, le Fils de Dieu, se l’applique, mais aussi parce qu’il nous permet, à nous ses croyants et ses imitateurs, d’en faire la clé de la compréhension chrétienne de nous-mêmes. L’existence dans la foi serait donc existence dans la mort par amour… Puisqu’en croyant je saisis la mort de Jésus comme subie pour moi, j’acquiers par la foi (pas autrement !) le droit de comprendre ma vie comme une réponse, et ce droit a pour corrélatif le devoir de prendre au sérieux l’épreuve décisive, qui m’explique moi-même ».

  • 32 Cf. Ap 1,18 ; Ep 1,20-23 ; Lc 1,1-4 et Jean-Paul II, Lettre Tertio Millenio Adveniente (1994) n. 5.

  • 33 « Tout est accompli » (Jn 19,30) ; cf. He 1,3 ; 7,27 ; 9,12 ; 10,10.

  • 34 « Tout ce que le Christ est, et tout ce qu’il a fait et souffert pour tous les hommes, participe de l’éternité divine et surplombe ainsi tous les temps » (Catéchisme de l’Église Catholique n. 1085, cité par Jean-Paul II, Lettre Encyclique Ecclesia de Eucharistia (2003) n. 11 : « Ce sacrifice est tellement décisif pour le salut du genre humain que Jésus Christ ne l’a accompli et n’est retourné vers le Père qu’après nous avoir laissé le moyen d’y participer comme si nous y avions été présents » ; voir aussi n. 12.

  • 35 Jean-Paul II, Lettre Encyclique Ecclesia de Eucharistia (2003) n. 5 ; cf. n. 3 ; n. 59 : « Depuis plus d’un demi-siècle… mes yeux se sont concentrés sur l’hostie et sur le calice, dans lesquels le temps et l’espace se sont en quelque sorte “contractés” et dans lesquels le drame du Golgotha s’est à nouveau rendu présent avec force, dévoilant sa mystérieuse “contemporanéité”. Chaque jour, ma foi m’a permis de reconnaître dans le pain et le vin consacrés le divin Pèlerin ».

  • 36 Cf. Ga 4,4. Retrouvons les intuitions rahnériennes des premiers Écrits Théologiques sur l’incarnation. Rahner K., « Problèmes actuels de Christologie », dans Écrits Théologiques 1, Bruges-Paris, DDB, 1959, p. 115-181 ; « Réflexions théologiques sur l’Incarnation », dans Écrits Théologiques 3, 1963, p. 81-101 (84-90 ; 94-100) ; et surtout « Pour une théologie de la mort », dans ibid. p. 103-167 ; ou encore les envolées mystiques de von Balthasar H.U. dans La Gloire et la Croix, plusieurs volumes, Paris, DDB. von Balthasar H.U., « Le Christ comme Eucharistie », dans Id., Les grands textes sur le Christ, coll. Jésus et Jésus Christ 50, Paris, Desclée, 1991, p. 176s. : « Il faut réaliser ce qui théologiquement est dit en profondeur quand le Ressuscité montre ses plaies : l’état de don durant la Passion entre positivement et est surélevé dans l’état à présent éternel de Jésus Christ… ». Voir aussi Jean-Paul II, Lettre Encyclique Dominum et vivificantem (1986) n. 39-41. Si la dimension trinitaire et en ce sens « éternelle » de la croix est une intuition très juste, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que pour les sauvés, « dans la perspective eschatologique, la souffrance est totalement effacée » (SD 15).

  • 37 Jean-Paul II, Lettre Encyclique Ecclesia de Eucharistia (2003), n. 60. von Balthasar H.U., « Le Christ comme Eucharistie » (cité supra n. 36), p. 176s. : « La réalité humaine de Jésus (sa “chair” et son “sang” ou sa “vie” : Jn 10,15) est dès l’Incarnation en situation eucharistique dans la mesure où elle est le don personnifié de Dieu au monde, et la réalisation de ce don dans la sainte Cène. La Passion, la résurrection ne sont que l’actualisation de ce don toujours déjà voulu et réellement établi et commencé.Le geste eucharistique de Jésus qui s’offre aux siens et par eux au monde est un geste définitif, eschatologique, donc irréversible. Le Verbe du Père, qui s’est fait chair, est donné, partagé définitivement, par lui, et il ne sera jamais plus repris. Ni la résurrection des morts, ni “l’ascension”, “le retour au Père” (Jn 16,17) ne vont en sens contraire de l’Incarnation, de la Passion, de l’eucharistie… ».

  • 38 « Ô Galates sans intelligence, qui vous a ensorcelés ? À vos yeux pourtant ont été dépeints les traits de Jésus Christ en croix » (Ga 3,1). On sait que les protestants regardent la croix sans le Crucifié puisqu’il est ressuscité, de même qu’ils conçoivent la communion au Christ ressuscité sans le sacrifice sacramentel de la Croix : le déséquilibre à craindre ne serait donc pas précisément du côté du film ; cf. Ide P., « La Passion du Christ… » (cité supra n. 13).

  • 39 SD 25. Et aussi : « Oui, la souffrance a été insérée de façon singulière dans cette victoire sur le monde, manifestée dans la Résurrection… Par la Résurrection, il manifeste la force victorieuse de la souffrance, il veut enraciner dans le cœur de ceux qu’il a choisis comme Apôtres, et de ceux qu’il continue de choisir et d’envoyer, la conviction que cette force existe ».

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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