Parler d’ecclésiologie chez Edith Stein, Thérèse-Bénédicte de la Croix au Carmel, peut paraître exagéré quand on sait qu’elle ne se situe pas en tant que théologienne et qu’elle n’a écrit aucun traité ou article d’ecclésiologie. Toutefois, on peut argumenter raisonnablement que sa réflexion philosophique sur le rapport entre personne et communauté lui permet de réfléchir sur l’Église du Christ et ses membres d’une manière stimulante. On pourrait dire que Stein développe en phénoménologue ce qu’affirmera plus tard le pape François, dans son encyclique sur l’écologie Laudato si’, à savoir que « toutes les créatures sont liées1 » entre elles. Cela vaut a fortiori pour les personnes qui forment ensemble le genre humain dans une unité qui – par le lien de l’humanité partagée – dépasse le temps et l’espace. Il serait intéressant de montrer comment l’intérêt steinien pour la personne est dès le début accompagné d’une réflexion sur la dimension sociale et communautaire de l’être humain. Ce travail pourrait sans doute féconder une réflexion ecclésiologique. Mais dans le cadre restreint de cette contribution, il s’agira plus modestement de dégager un fil rouge dans trois textes steiniens qui parlent explicitement de l’Église : Liberté et grâce (1921), La prière de l’Église (1936) et le dernier chapitre de Être fini et être éternel (1935-1937). Ce qui unit ces trois textes du point de vue thématique est la centralité de la prière comme relation avec Dieu et inséparablement expression de la solidarité humaine. Cette approche de l’ecclésiologie par la prière est annonciatrice du concile Vatican ii par l’insistance sur la liberté et la responsabilité des membres de l’Église. Dans ce sens, les trois points qui suivent reprennent les trois textes susmentionnés sous l’angle limité d’un regard sur les membres libres et responsables de l’Église.
I Un apport philosophique à la réflexion ecclésiologique
Après avoir lu la Vie de sainte Thérèse, Edith Stein a écrit, principalement en 1921, un texte qui, selon les dernières recherches, porte le titre Liberté et grâce2. Elle y réfléchit en chrétienne sur la question de la liberté et de la responsabilité personnelles par rapport au salut qui précède toute initiative humaine.
1 La responsabilité personnelle
Après avoir abordé la question de la coopération de la liberté humaine à l’œuvre de la grâce, elle se demande dans quelle mesure nous pouvons être médiateurs pour le salut d’autres personnes. L’idée de base est que tout acte libre est l’acte d’un sujet :
Au sens strict des termes, il n’est pas juste de parler de responsabilité collective [gemeinschaftlichen Verantwortung]. Car les actes libres sont quelque chose que chaque personne doit accomplir pour soi, et qu’elle ne peut pas effectuer en communauté, comme par exemple des prises de position [Stellungnahmen]. Et ainsi chacun porte tout seul sa responsabilité, celle qu’il a de lui-même et celle qu’il a des autres.
Si la responsabilité est personnelle par définition4, elle ne peut pas être déléguée à quelqu’un d’autre comme semble le préconiser par exemple le Grand Inquisiteur dans Les frères Karamazov de Dostoïevski : avec beaucoup de pathos, l’inquisiteur fait remarquer à Jésus que la liberté et la responsabilité pour soi-même impliquent la possibilité dramatique d’un refus de Dieu5. Le fait de ne pas pouvoir déléguer sa liberté et sa responsabilité – évidemment dans la mesure où on est capable de l’exercer – n’exclut pas cependant l’idée d’une responsabilité pour d’autres personnes qui se fonde sur l’interaction entre elles. Et bien avant qu’on parle d’éco-théologie, Stein pense à une responsabilité qui dépasse le seul monde humain et inclut en dernière analyse toute la création : « Pour tout ce qui, dans la nature, n’est pas tel que cela devrait être, c’est l’homme qui est responsable ; l’écart entre le plan créateur et la nature est dû à sa faute » (LG, p. 56 trad. mod. [p. 45]). Même s’il est probable que Stein pense ici à une interprétation trop littéraliste des premiers chapitres de la Genèse, on peut élargir son idée et reconnaître l’impact de l’agir humain pour notre planète6.
2 La responsabilité de la prière d’intercession
En ce qui concerne le salut des hommes, Stein insiste sur la possibilité d’une médiation pour d’autres personnes selon deux modalités : la première repose sur un contact direct avec les personnes en les invitant à s’ouvrir elles-mêmes à la grâce, c’est-à-dire tout ce que nous entendons par mission ou bien par (nouvelle) évangélisation. La deuxième modalité, à laquelle Stein s’intéresse davantage, est possible même dans le cas où les personnes refusent d’accueillir Dieu : il s’agit de la prière qui ne s’adresse pas directement aux personnes – apparemment ou réellement fermées à Dieu –, mais qui est une demande auprès de Dieu d’intervenir en faveur de ces personnes. Cette possibilité à la fois cachée et universelle d’une médiation
fait du salut l’affaire commune de tous les hommes. Chacun est responsable de son propre salut dans la mesure où il se réalise avec la coopération de sa liberté, et jamais sans elle. Et chacun est simultanément responsable du salut de tous, dans la mesure où il a la possibilité de demander, par sa prière, la grâce pour tout autre. Par sa prière qui est son acte libre. Car c’est dans la sphère de la liberté qu’est ancrée la responsabilité.
Cette citation montre bien que la liberté, telle que Stein la conçoit, n’isole pas le sujet en lui-même, mais l’insère dans « une véritable communauté de destin » (LG, p. 47 [p. 37]) où les hommes ont la possibilité d’intervenir les uns pour les autres par la prière. On ne sera pas surpris qu’Edith Stein définisse la vocation chrétienne, et plus spécialement celle du Carmel, comme un appel à être devant Dieu pour les hommes indépendamment du profit que l’on pourrait en retirer soi-même. Ainsi, elle écrira dans une lettre à son ami Fritz Kaufmann peu après sa prise d’habit à Cologne : « c’est notre vocation de nous [les carmélites] tenir devant Dieu pour tous » (Lettre du 14 mai 19347). Cette conception de la vocation carmélitaine est animée par la conviction steinienne au sujet de l’efficacité de la médiation priante : « Que la liberté divine se soumette en quelque sorte, dans l’exaucement de la prière, à la volonté de ses élus, est le fait le plus merveilleux de la vie religieuse. Pourquoi il en est ainsi, cela dépasse l’entendement » (LG, p. 46 [p. 36]). Ce passage révèle la conviction de foi que la prière d’intercession est une forme de médiation efficace au point que Stein suggère « que l’on est tenté de parler d’une puissance absolue du médiateur » (LG, p. 45 [p. 35]).
Cependant, cette puissance médiatrice est liée à l’amour que le Christ seul a vécu de manière parfaite : « Le Christ, en qui seul la plénitude de l’amour divin s’est incarné [eine leibhaftige Stätte gefunden hat], est donc de fait l’unique représentant [Stellvertreter] de tous devant Dieu et le véritable chef de la communauté [Haupt der Gemeinde], qui rassemble l’unique Église » (LG, p. 48 [p. 38]). Edith Stein souligne que la médiation du Christ homme dépend de cet amour divin qui s’est incarné en lui. En effet, sans utiliser la terminologie technique, elle propose une articulation de la médiation descendante avec la médiation ascendante, à savoir l’idée que le Christ homme est médiateur parce que sa nature humaine est hypostatiquement unie à la nature divine. Les deux natures unies dans la personne du Verbe ne sont pas juxtaposées, mais la nature humaine participe de manière paradigmatique à la nature divine selon la loi de l’analogie qui caractérise le rapport entre Créateur et créature : l’amour humain du Christ participe à l’amour divin infini. Cela veut dire que l’efficacité – selon les dires d’Edith Stein – vient en dernière analyse de l’amour de Dieu qui s’est incarné en Jésus-Christ. Toute autre médiation humaine, par exemple celle évoquée ci-dessus par le biais de la prière d’intercession, est à entendre comme participation à la médiation du Christ. Et comme la nature humaine du Christ est instrument de sa divinité, ainsi le médiateur humain est d’une manière analogue « un instrument de la grâce divine » (LG, p. 44 [p. 34]). Cette instrumentalité est celle d’une personne avec sa liberté et, pour cette raison, la certitude de l’efficacité de la prière donne encore plus de poids à la responsabilité : dans la mesure où je peux librement aider d’autres personnes, j’ai la responsabilité de le faire. Cette insistance et cette radicalité de la responsabilité ne sont pas sans rappeler la réflexion philosophique d’Emmanuel Levinas qui se concentre sur la question de la responsabilité8.
3 La responsabilité dans la communion ecclésiale
Ce qui vient d’être dit de la prière comme activité évangélisatrice extérieure et intérieure ne dit pas encore ce qu’est l’Église en tant que communion. De fait, la κοινωνία avec le Fils (cf. 1 Co 1,9) réalisée et manifestée dans l’eucharistie (cf. Ac 2,42) est le point de départ de toute communion ecclésiale. Puisqu’il s’agit d’une communion entre personnes, celle-ci repose essentiellement sur une responsabilité réciproque parmi ses membres au point que l’on peut dire avec Stein que l’Église se fonde sur une « dépendance réciproque absolue [absoluten Aneinandergewiesenseins] » (LG, p. 48 [p. 38]) et même qu’elle est constituée par le « Un pour tous et tous pour un [Einer für alle und alle für einen] » (LG, p. 48 [p. 37s])9. Elle montre ainsi que la responsabilité réciproque est « hautement formatrice de communauté [gemeinschaftbildend], plus que tous les vécus, aussi authentiquement communautaires puissent-ils être. C’est sur elle [la responsabilité réciproque] que repose l’Église » (LG, p. 47 [p. 37]). Seul le Christ a assumé pleinement la responsabilité pour tous les autres et, ainsi, il est le modèle parfait du « un pour tous ». Dans cette perspective, la notion steinienne de responsabilité est à entendre à la fois comme découlant de la liberté humaine et comme expression de l’amour qui se donne pour la personne aimée. Et pour cette raison, le Christ est « le véritable chef de la communauté [Haupt der Gemeinde], qui rassemble [zusammenhält] l’unique Église » (LG, p. 48 [p. 38]). Cela veut dire que la responsabilité en tant qu’intrinsèquement liée à la liberté et à l’amour est constitutive de l’Église. Edith Stein anticipe ainsi la déclaration Dignitatis humanae sur la liberté religieuse au concile Vatican ii10.
Cette réflexion ecclésiologique est l’arrière-fond qui aide à comprendre l’attitude d’Edith Stein après la Machtergreifung le 30 janvier 1933 en Allemagne11. Son désir et finalement son choix de la vie consacrée au Carmel de Cologne ne sont pas une manière d’esquiver la responsabilité personnelle ni une fuite inspirée par la peur du national-socialisme. Il n’y a qu’à se souvenir de sa convocation à Maastricht où elle se serait présentée aux SS avec la salutation « Loué soit Jésus Christ » au lieu de l’habituel « Heil Hitler »12. La responsabilité est assumée – un peu comme chez Etty Hillesum13 – par le déploiement de la vie intérieure et la prise au sérieux de la responsabilité dans la prière.
II La prière de l’Église est prière personnelle et communautaire
Au Carmel de Cologne, sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix a la possibilité d’approfondir les intuitions de son œuvre de jeunesse. Les méthodes du gouvernement nazi et ses répressions croissantes provoquent dans l’Église un éveil, par exemple dans la société Saint-Boniface qui crée une collection ayant pour titre « Je vis et vous vivez. Le courant de vie dans l’Église » dans laquelle Edith Stein va publier un article intitulé « La prière de l’Église14 ». Ce qu’elle développe dans ce texte particulièrement important pour sa pensée ecclésiologique repose sur les éléments développés dans Liberté et grâce sans toujours les expliciter. En effet, il s’agit surtout d’une proposition d’articuler la prière communautaire avec la prière personnelle. Elle se sent solidaire des deux formes de prière : en tant que carmélite, elle découvre le cœur de sa vie dans les deux heures d’oraison en silence ; mais en entrant au Carmel, elle ne renie pas tout ce qu’elle a reçu pendant ses nombreuses retraites à l’abbaye de Beuron avec sa liturgie bénédictine très soignée. Elle est donc amenée à une synthèse de la vie de prière qui lui permettra de dépasser toute opposition. Toute prière, qu’elle soit liturgique ou personnelle, est prière de l’Église selon le modèle de la prière du Christ lui-même : « La prière de l’Église est la prière du Christ toujours vivant [das Gebet des fortlebenden Christus]. Elle a son modèle originel [Urbild] dans la prière du Christ durant sa vie humaine. » (PE, p. 54 [p. 45]). La prière à la fois communautaire et personnelle du Christ est celle d’un juif, puisqu’il « a prié comme priait un juif croyant et fidèle à la loi » (PE, p. 54 [p. 45]). Aujourd’hui, on perçoit difficilement l’impact d’une telle affirmation au moment du régime hitlérien15. L’Église est située d’emblée – et ceci en tension avec la position catholique majoritaire de l’époque – dans la continuité de la tradition juive. Cette idée se trouvait déjà sous forme de question dans sa lettre au pape Pie xi en avril 1933 : « Ce combat en vue d’éliminer le sang juif n’est-il pas un blasphème contre la très sainte humanité de notre Rédempteur, de la bienheureuse Vierge et des Apôtres16 ? » Cette question rhétorique ne manifeste pas seulement la lucidité steinienne dès 1933, mais aussi sa conviction que Jésus et l’Église sont indéfectiblement enracinés dans le judaïsme. La prière de Jésus s’enracine dans la tradition juive et fait émerger un sens nouveau.
1 La prière liturgique et en particulier l’eucharistie
Dans toute la liturgie, la Sainte Cène fait apparaître plus immédiatement la nouveauté-dans-la-continuité de la prière du Christ : « c’est précisément cette réunion [Zusammensein] qui nous donne l’aperçu le plus profond de la prière du Christ [den tiefsten Einblick in das Beten Christi] et nous donne la clé pour comprendre la prière de l’Église » (PE 55 [p. 46]). Selon les évangiles synoptiques (Mt 26,17-29 ; Mc 14,12-25 ; Lc 22,7-23), la Cène a été célébrée le jour même de la Pâque juive qui commémore la sortie d’Égypte (Ex 13,17-14,31). Le Christ donne à ce repas un sens nouveau en y célébrant l’Alliance nouvelle et éternelle : « Par la dernière cène du Seigneur, le repas pascal de l’ancienne Alliance est amené à s’accomplir [übergeführt] dans le repas pascal de la nouvelle Alliance » (PE 56 [p. 46]). Si Stein interprète la Cène – plus que la Croix ou bien la Pentecôte – comme début de la vie de l’Église (PE, p. 55 [p. 46]17), c’est bien pour souligner avec plus de vigueur l’impossibilité de comprendre l’Église sans prendre en compte l’ancienne Alliance.
Dans sa vision synthétique de l’eucharistie, Stein noue en une gerbe les divers aspects de l’eucharistie, ce qui est particulièrement remarquable dans le contexte préconciliaire. En effet, à la suite du concile de Trente et pour se démarquer des réformateurs, on insistait sur la messe comme actualisation du sacrifice du Christ. Stein, dans son approche de l’eucharistie, propose une vision plus complète qui maintient et unifie trois aspects, à savoir le sacrifice, le repas et la louange.
Le sacrifice du Christ sur la Croix est rendu présent au cours de la messe qui actualise la Rédemption pour tous les hommes. Le Christ se livre sur la Croix dans un don de soi libre et total pour que nous ayons la vie en plénitude. Ce don de soi du Christ appelle la réponse libre des fidèles : ainsi, au moment de l’offertoire, quand les oblats sont apportés à l’autel, les fidèles sont appelés à faire de leur propre vie un sacrifice saint capable de plaire à Dieu (cf. Rm 12,1s).
Le Christ a institué l’eucharistie au cours de la dernière cène, c’est-à-dire au cours d’un repas. Ce fait indique deux points auxquels Stein est sensible : premièrement, le repas et par conséquent la nourriture que l’on mange symbolisent que l’eucharistie est le sacrement de la croissance spirituelle. Le Christ est le pain de vie et c’est lui qui est demandé comme pain de chaque jour dans le Notre Père. Deuxièmement, le repas se prend en commun, ce qui montre que l’eucharistie est pour le peuple de Dieu rassemblé. La liturgie est celle de la communion des saints qui se concrétise dans une assemblée concrète, dans un lieu de célébration concret avec un prêtre et des fidèles réunis.
La célébration de l’eucharistie en correspondance avec la signification du verbe εὐχαριστεῖν est enfin une action de grâce et une louange de Dieu en communion avec la création tout entière. De fait, avant de devenir prière de demande ou d’intercession, l’eucharistie est « une seule immense action de grâce (…) pour la création, la rédemption et l’achèvement final » (PE, p. 57 [p. 47]). Cet aspect est développé d’une manière plutôt allusive et trouvera son épanouissement chez quelqu’un comme Teilhard de Chardin18.
2 La prière silencieuse
La prière silencieuse et la prière liturgique sont, ensemble, constitutives de l’Église, puisque Jésus lui-même a prié en solitaire « dans le silence de la nuit, sur les sommets sauvages des montagnes, dans les endroits déserts » (PE, p. 62 [p. 50]). Stein rappelle les quarante jours et quarante nuits qui ont précédé la vie publique de Jésus, sa prière avant le choix des apôtres et celle au mont des Oliviers. Ces trois moments importants de la vie de Jésus (début de son ministère public, choix des Douze, entrée dans le mystère pascal) sont accompagnés de la prière comme pour montrer que ce ne sont pas simplement des événements extérieurs, mais qu’un dessein divin s’y réalise. Car dans tous ces moments de prière, nous sommes face au mystère du dialogue intérieur de Jésus avec son Père, où Jésus dans l’union à son Père est à l’écoute de son dessein salvifique. Ce dialogue est permanent, c’est-à-dire a lieu « non seulement lorsqu’il se retire à l’écart de la foule mais aussi lorsqu’il demeure parmi les hommes » (PE, p. 62 [p. 50]). Le fait que Jésus cherche régulièrement la solitude et le silence est une nécessité anthropologique : pour cultiver un dialogue et une amitié, il faut y consacrer du temps. Cela vaut aussi pour les croyants qui ont besoin du temps de la prière en silence pour conserver et cultiver l’union à Dieu.
La prière solitaire de Jésus nous manifeste son intimité et son dialogue avec le Père, mais elle ne nous dit rien sur le contenu même de ce dialogue, à l’exception de Jn 17 où Jésus, à la fin du discours d’adieu (Jn 13,31-16,33), ne s’adresse plus aux disciples, mais « levant les yeux au ciel, il dit : “Père, l’heure est venue : glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie” » (Jn 17,1). Selon Stein, cette « prière de Jésus grand prêtre » a une correspondance dans l’ancienne Alliance, à savoir l’entrée du grand prêtre dans le Saint des Saints, une fois par an lors du Jour de Réconciliation, le Yom Kippour. Edith Stein est née ce jour-là en 1891, c’était alors le 12 octobre, et au Carmel elle portera dans son nom religieux le mystère de la Croix. En effet, elle découvre dans ce jour « la figure du vendredi saint » (PE, p. 64). Alors que le grand prêtre dans l’ancienne Alliance offrait un holocauste pour lui et ensuite pour tout le peuple, Jésus est lui-même à la fois le grand prêtre et l’holocauste (He 8-9). Jésus n’a pas à pénétrer dans le sanctuaire, car « il se tient toujours et partout devant la Face de Dieu, son âme est le Saint des Saints ; elle n’est pas seulement la demeure de Dieu, elle est plus encore essentiellement, indissolublement unie à Dieu » (PE, p. 64 trad. mod. [p. 51]). Son humanité n’est pas seulement la demeure de Dieu comme c’est le cas pour nous, mais son âme et son corps sont hypostatiquement unis à la nature divine. Ainsi, quelque chose de la vie intime de Dieu nous est révélé dans Jn 17, qui ne se limite pas seulement à la relation entre le Père et le Fils dans l’Esprit, mais qui se réfère autant à la mission de Jésus dans le monde pour les siens et leur unité.
La prière de Jésus grand prêtre est non seulement exemple, mais condition de possibilité de la prière silencieuse comme dialogue avec le Père et la foi en l’impact de ce dialogue sur le monde : « Dans le dialogue silencieux que des âmes consacrées à Dieu entretiennent avec leur Seigneur, sont préparés les événements visibles de l’histoire de l’Église qui renouvellent la face de la terre » (PE, p. 66 [p. 52]). Stein illustre ce dialogue avec quelques figures emblématiques : Paul et Pierre, mais surtout et avant eux la Vierge Marie comme modèle du dialogue silencieux ayant une réelle incidence sur l’histoire. Ce sont de préférence des femmes que le Seigneur choisit pour faire des grandes œuvres dans l’Église. Et Stein nomme dans son article Brigitte de Suède, Catherine de Sienne et Thérèse d’Avila comme exemples. En 1936, elle ne pouvait pas savoir qu’en 1999, Jean-Paul ii la proclamerait co-patronne de l’Europe avec les saintes Brigitte et Catherine19.
Surtout, dans son interprétation de la prière silencieuse selon Thérèse d’Avila, Stein insiste sur le lien entre prière et apostolat, reprenant ainsi les idées déjà exprimées dans Liberté et grâce. Thérèse montre dans le Chemin de perfection que l’idéal contemplatif est entièrement animé par un esprit apostolique20, et son interprète insiste particulièrement sur le fait que les vrais priants n’ont pas seulement un désir ardent d’œuvrer pour l’Église, mais encore « la lucidité [scharfen Blick] pour discerner la détresse et les besoins de [leur] temps » (PE, p. 68 [p. 54]). Cette même lucidité se vérifie chez Stein dans sa manière de saisir les mécanismes du régime nazi. Ce regard pénétrant vient du fait que les priants sont des personnes qui se laissent « toujours plus profondément attirer par le Seigneur à l’intérieur du “château”, jusqu’à cet appartement secret » (ibid.). Cette intériorité ne s’oppose pas au monde, mais le rapport au monde est ajusté depuis l’intérieur qui donne la possibilité de saisir la valeur ou la non-valeur des choses et des événements. Cette réflexion tirée du commentaire steinien du Château intérieur de Thérèse21, écrit à peu près au même moment, est de fait un leitmotiv de toute sa réflexion anthropologique en réponse au béhaviorisme : l’homme ne réagit pas simplement aux situations qu’il rencontre, mais il est capable d’y répondre depuis l’intérieur. Seule la personne qui vit en profondeur est vraiment en mesure d’assumer sa responsabilité et de répondre d’une manière adéquate aux événements du monde.
3 La dimension ecclésiale de la prière
Les deux premières parties de La prière de l’Église proposent une approche surtout christologique de la prière en donnant la prière liturgique et personnelle de Jésus comme source et exemple pour la prière de l’Église. Dans la troisième et dernière partie, la dimension pneumatologique est plus accentuée, puisque l’Esprit anime et suscite à la fois la prière silencieuse et la prière liturgique de l’Église. Ainsi, les prières aujourd’hui traditionnelles et communautaires comme le Magnificat ou le Benedictus sont le fruit de l’œuvre de l’Esprit dans la vie des personnes :
Il n’est donc pas question de concevoir la prière intérieure, libre de toutes formes traditionnelles, comme la piété « subjective », et de l’opposer à la liturgie qui serait la prière « objective » de l’Église. Toute prière véritable est prière de l’Église : à travers toute prière véritable, il se passe quelque chose dans l’Église et c’est l’Église elle-même qui la prie car c’est l’Esprit Saint vivant en elle qui, en chaque âme unique, « intervient pour nous par des cris inexprimables ».
Stein refuse la distinction entre prière « subjective » et « objective » précisément parce que toute prière personnelle ou communautaire est à la fois « subjective » et « objective », il s’agit toujours d’une prière d’une personne concrète insérée dans la réalité ecclésiale et dans le mystère de Dieu. En reprenant librement une image de Jean-Paul ii dans son encyclique Fides et ratio, on pourrait dire que la prière personnelle et la prière communautaire sont comme les deux ailes qui permettent à un oiseau de s’envoler22.
Le plus haut degré de la prière consiste – avec une allusion très claire à Thérèse de l’Enfant-Jésus (PE, p. 70-73 [p. 55-57]23) – en l’union pleine et constante avec Dieu dans le cœur de l’Église. Cette union est atteinte par l’œuvre de l’Esprit dans « [l]e don de soi à Dieu, par amour et sans limite, et le don divin en retour » (PE, p. 70 [p. 55]). L’union avec Dieu se manifeste dans la personne par l’unification de toute sa vie :
Pour les esprits bienheureux qui ont pénétré dans l’unité de la vie intime de Dieu, tout est unifié : le repos et l’activité, la contemplation et l’action, le silence et le discours, l’écoute attentive et la communication de soi, l’amour qui reçoit et se donne et l’épanchement de l’amour qui chante sa louange et sa reconnaissance.
L’unification individuelle visée dans la citation est analogue à l’unité communautaire : la vie humaine implique la complémentarité des membres d’un même corps. Il y a par conséquent des foyers où la liturgie est particulièrement soignée et il ne fait pas de doute qu’elle pense aux bénédictins et particulièrement à l’abbaye de Beuron. Mais cette liturgie doit être vivifiée de l’intérieur, sinon elle devient une louange du bout des lèvres et rigide. Pour cela, il y a dans l’Église des foyers où la prière silencieuse est particulièrement cultivée comme au Carmel. En parlant de complémentarité dans l’Église, la voie est ouverte à une question centrale de la réflexion ecclésiologique chez Stein, celle du corps mystique.
III L’Église comme corps mystique
Au moment de la rédaction de La prière de l’Église, Edith Stein travaille à Être fini et être éternel25, écrit au Carmel de Cologne entre 1935 et 193726. Le dernier chapitre de son œuvre majeure offre sa réflexion la plus approfondie sur le corps mystique.
1 Le Christ tête du Corps mystique selon la nature et la grâce
Il faut d’abord rappeler que l’époque d’Edith Stein est marquée par la redécouverte du corps mystique comme thème de la recherche théologique27. Même si elle ne semble pas connaître l’œuvre monumentale d’Émile Mersch28 en Belgique ni celle de Friedrich Jürgensmeier29 en Allemagne, elle est en tout cas influencée par Erich Przywara notamment dans son Augustinus qui comporte un chapitre sur le Christ total, tête et corps30. Après la mort de Stein, l’encyclique Mystici corporis du pape Pie xii31 en 1943 reprendra et valorisera cet approfondissement dans le magistère catholique qui contribue notamment à une conciliation entre les aspects visible et invisible de l’Église, mais dans la perspective d’un exclusivisme de l’Église catholique romaine. Yves Congar a décrit l’insatisfaction générale devant cette thèse exclusiviste qui a abouti à ce que l’on appelle la perspective inclusiviste telle qu’elle apparaît dans les numéros 7 et 8 de la constitution Lumen gentium32 et dans plusieurs autres documents conciliaires.
Stein annonce dans Être fini et être éternel ce développement conciliaire : l’idée fondamentale est que les personnes sont membres du corps mystique par leur nature humaine et qu’elles peuvent devenir membres vivants par la grâce. Le Christ est tête du corps mystique à la fois par sa nature et par sa grâce, ce qui implique une réponse à la question théologique du motif de l’Incarnation. Selon Stein, la nature humaine trouve sens à partir et en vue de la nature humaine du Christ au point qu’il n’est peut-être « pas trop osé de dire que, en un sens la création du premier homme doit être considérée déjà comme un commencement de l’incarnation [Menschwerdung] du Christ » (EFEE, p. 517 [p. 438]). De plus, contrairement à d’autres approches de son temps, Stein ne conçoit pas le corps mystique comme limité à l’Église catholique romaine visible. Elle souligne certes que les sacrements font partie intégrale de l’économie du salut, mais sans que Dieu lui-même soit tenu de sauver par eux33. Autrement dit, on ne peut pas tout savoir des chemins que prend l’Esprit pour communiquer la grâce du Christ.
2 La complémentarité ontologique des membres dans le Corps mystique du Christ
L’articulation entre nature et grâce permet à Stein de ne pas limiter la complémentarité dans le corps mystique à la diversité charismatique et institutionnelle (1 Co 12 ; Ga 4,11s), mais d’élargir la perspective à la complémentarité interpersonnelle au niveau ontologique. Elle intègre ainsi l’une des clés de son anthropologie, à savoir son questionnement sur l’individualité de la personne non pas comme isolation, mais plutôt comme condition de possibilité d’une complémentarité non seulement fonctionnelle, mais ontologique qui s’origine dans la plénitude de la nature humaine du Christ :
L’essence spécifique de l’humanité se trouvait en lui [le Christ] pleinement réalisée, et non pas seulement en partie comme dans les autres hommes. De sa plénitude nous avons tous reçu : non seulement grâce pour grâce [Jn 1,16] mais déjà notre nature afin que nous formions [nachbilden], chacun avec sa manière d’être particulière, l’archétype [Urbild], de la même façon que chaque membre d’une même unité de forme vivante [lebendige Gestalteinheit] concrétise [verkörpert] à sa manière l’essence du tout et que tous les membres réunis construisent [aufbauen] ce tout.
L’édification du corps mystique ne relève pas seulement de l’agir charismatique, mais aussi et fondamentalement de la nature unique de chaque personne. Cette thèse steinienne exprime théologiquement sa conception de l’individualité personnelle34 dont elle dit qu’il s’agit d’une qualité ultime de chaque personne (ποῖον, EFEE, p. 496 [p. 420]) et qu’elle appelle également « sceau irrépétible de Dieu [unwiederholbares Gottessiegel] » (EFEE, p. 512 trad. mod. [p. 433]). On peut remplacer une fonction, mais on ne peut remplacer une personne à cause de son unicité irrépétible. Le terme allemand « unwiederholbar » – traduit par « irrépétible » – dit non seulement le fait de ne pas se répéter, mais l’impossibilité de principe d’être répété.
3 La responsabilité des membres du Corps mystique
L’impossibilité de substituer une personne à une autre nous fait retrouver d’une manière approfondie l’idée présente dans Liberté et grâce, à savoir qu’il n’est pas possible d’être responsable à la place d’une autre personne comme si nous pouvions nous substituer à elle, mais il est possible et nécessaire d’assumer sa propre liberté et responsabilité pour elle.
Il reste à demander de quelle manière cette conception de la responsabilité est compatible avec l’image du corps. De fait, le discours sur le corps et ses membres pourrait suggérer le contraire. Seule la personne tout entière – le Christ total dans le langage augustinien – est libre, alors que les membres avec leurs actions n’auraient de liberté qu’en dépendance du tout. Si on pousse cette interprétation au bout, on peut arriver à un collectivisme qui nie la liberté individuelle au profit du collectif absolutisé. Il est possible que le danger d’une interprétation collectiviste du corps mystique ait conduit les Pères du concile Vatican ii – après le nazisme en Allemagne et le communisme alors en vigueur en Russie – à préférer d’autres images de l’Église comme celle du peuple de Dieu composé d’une pluralité de personnes, conduit par le Christ dans la force de l’Esprit vers l’accomplissement définitif en Dieu Père (Lumen gentium 9-17).
Contrairement à une possible interprétation collectiviste, Stein prend conscience de la limite intrinsèque de l’image, à savoir qu’une pluralité de personnes sont représentées par une seule personne. La particularité du corps mystique est que ses membres sont des personnes conscientes et libres qui peuvent apporter leur pierre à l’édification de l’Église seulement en tant que personnes libres, parce que l’édification se fait à travers la relation de tous avec le Christ et les uns avec les autres et parce que ces relations sont (inter-)personnelles seulement dans la mesure où elles émanent de la liberté personnelle. Le paradoxe de la liberté est qu’il ne s’agit pas de la liberté d’agir sans limite et sans critère, mais plutôt d’une liberté unie à celle du Christ. Ce scandale d’une liberté qui choisit de s’abandonner fait écho à son essai de 1921 :
L’abandon [Selbsthingabe] est l’acte le plus libre de la liberté. Celui qui, ainsi, se confie [überantwortet] à la grâce sans plus se soucier de soi – de sa liberté et de son individualité –, celui-là y pénètre – étant tout à fait libre et parfaitement lui-même.
Cette réflexion sur l’abandon peut provoquer une crainte : les idéologies du xxe siècle n’ont-elles pas existé grâce à des membres qui se sont « abandonnés » aux idées de leur parti ?
Avec Stein, il est à souligner que le choix de l’abandon à la volonté du Christ n’est pas un choix arbitraire, mais plutôt un choix motivé35 : il ne s’agit pas d’un abandon à une idée, mais à une personne dont on « sait » qu’elle veut notre véritable bien ou, pour le dire avec la conviction à la fois lucide et simple d’une Thérèse d’Avila : « Sa Majesté sait mieux que nous ce qui nous convient » (2 M 1,836). Il ne s’agit pas d’un saut aveugle ou d’une soumission irrationnelle, mais d’un choix motivé, fondé dans la conviction que Dieu veut le bien des hommes. On ne peut pas s’abandonner au Christ et à son Église sans la foi confiante dans la philanthropie divine qui ne concerne pas seulement l’humanité en général, mais aussi toute personne dans son unicité. Ainsi, le chrétien croit que l’appartenance au corps mystique est don de l’amour avant d’être tâche de la liberté : on peut se donner au Christ seulement dans la foi qu’il s’est offert pour tous les hommes.
Conclusion
Le parcours accompli a abordé l’Église à partir de ses membres ainsi que de leur agir libre et responsable en elle. Même si les textes auxquels nous nous sommes référés ont été écrits en l’espace d’environ quinze ans et que leurs genres littéraires diffèrent, il est possible d’y découvrir une progression. Dans Liberté et grâce, l’accent a été mis sur la responsabilité personnelle qui se déploie entre autres dans la prière d’intercession et dans la communion ecclésiale. Dans La prière de l’Église, nous avons pu découvrir que la prière de chaque personne – dans la mesure où elle est « vraie » – est toujours prière de l’Église qui s’enracine à son tour dans la prière du Christ. Même si la question de la responsabilité n’est plus au centre de la préoccupation, elle est pourtant présupposée, puisque la prière est à la fois source de lucidité (face au régime nazi) et mystérieusement efficace dans le monde (malgré l’apparente prépondérance des forces du mal). Le dernier chapitre d’Être fini et être éternel montre comment l’image biblique du Corps du Christ n’a pas seulement un sens fonctionnel (les différentes tâches dans l’Église), mais doit recevoir une interprétation ontologique qui puisse rendre compte de la responsabilité personnelle et de l’unicité de chaque personne dans le Corps mystique. La constante articulation entre le corps ecclésial et ses membres aide à comprendre que l’Église n’absorbe pas la personnalité de ses membres, mais leur donne de s’épanouir en s’investissant de manière responsable dans le dessein de Dieu qui « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2,4).
Notes de bas de page
1 Pape François, Laudato si’ 42 ; cf. également 91.
2 Ce texte Liberté et grâce (sigle : LG) a été traduit et publié sous le titre erroné « La structure ontique de la personne et sa problématique épistémologique », dans De la personne. Corps, âme, esprit, prés. et trad. P. Secretan, Paris - Fribourg, Cerf - éd. univ. de Fribourg, 1992, p. 21-81 ; éd. allemande : E. Stein, « Freiheit und Gnade » und weitere Beiträge zu Phänomenologie und Ontologie (1917-1937), B. Beckmann-Zöller et H. R. Sepp (éd.), coll. ESGA 9, Fribourg - Bâle - Vienne, Herder, 2014, p. 8-72. Le changement de titre est documenté chez B. Beckmann-Zöller, « Einführung der Bearbeiter », dans E. Stein, « Freiheit und Gnade », p. xxiii-xxix et C. M. Wulf, « Rekonstruktion und Neudatierung einiger früher Werke Edith Steins », dans B. Beckmann, H.-B. Gerl-Falkovitz (éd.), Edith Stein. Themen, Bezüge, Dokumente, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2003, p. 249-267.
3 Le premier nombre indique les pages dans la trad. française (citée note 2), et le deuxième, entre crochets, les pages de l’éd. allemande de 2014 (ibid.).
4 Cf. aussi E. Stein, « Individuum und Gemeinschaft », dans Beiträge zur philosophischen Begründung der Psychologie und der Geisteswissenschaften, Beate Beckmann-Zöller (éd.), coll. ESGA 6, Fribourg - Bâle - Vienne, Herder, 2010, p. 110-262, ici p. 230s, où elle parle – en confrontation avec Max Scheler – d’une personne collective (Gesamtperson) comme but idéal de la communauté, sachant que les personnes dans les communautés concrètes agissent d’une manière plus ou moins libre et responsable.
5 Cf. F. Dostoïevski, « Le Grand Inquisiteur », dans Les frères Karamazov i, trad. et notes H. Mongault, Paris, Gallimard, 1973, p. 338-361. Dans le ‘poème’ d’Ivan, le Grand Inquisiteur « se vante d’avoir supprimé la liberté, dans le dessein de rendre les hommes heureux » (p. 344). Et son reproche envers Jésus est qu’il n’a pas voulu priver l’homme de la liberté (cf. p. 346). Au contraire, le Grand Inquisiteur lui dit : « Tu voulais être librement aimé, volontairement suivi par les hommes charmés. Au lieu de la dure loi ancienne, l’homme devait désormais, d’un cœur libre, discerner le bien et le mal, n’ayant pour se guider que ton image » (p. 349). Et cela au risque que bien des personnes « finiront par s’insurger contre toi [Jésus] au nom de la liberté ! » (p. 353).
6 Cf. à ce sujet le débat qui a commencé avec la publication d’un historien des sciences naturelles ayant pour thèse que le christianisme serait à l’origine de la crise écologique actuelle : W. Lynn Jr, « The Historical Roots of Our Ecologic Crisis », Science 155 (10 mars 1967), p. 1203-1207 ; cf. également dans ce sens E. Drewermann, Der tödliche Fortschritt. Von der Zerstörung der Erde und des Menschen im Erbe des Christentums, Regensburg, Pustet, 1981. Sans nier la part de responsabilité des chrétiens dans la crise écologique d’aujourd’hui, Thomas Pröpper répond en valorisant la théologie chrétienne de la création et le risque d’une absolutisation de l’autonomie humaine qui semble plutôt être une cause historique de la crise : T. Pröpper, « Revision der “biblischen Anthropozentrik”? », dans Theologische Anthropologie i, Freiburg im Breisgau, Herder, 2011, p. 165-177 ; enfin, C. Boureux présente une contribution positive à une écologie chrétienne dans Dieu est aussi un jardinier. Une lecture de la première écologie du monde, Paris, Cerf, 2014.
7 E. Stein, Correspondance ii (1933-1942), trad. C. Rastoin, Paris - Toulouse - Genève, Cerf - Carmel - Ad Solem, 2012.
8 Voir en particulier E. Levinas, Totalité et infini. Essai sur l’extériorité, Paris, Librairie générale française, 2014, et surtout Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Paris, Librairie générale française, 2006. Cf. également B. Waldenfels, « La responsabilité », dans E. Levinas, J.-L. Marion, Positivité et transcendance suivi de Levinas et la phénoménologie, Paris, PUF, 2000, p. 259-283 ; A. U. Müller, « Emmanuel Levinas und Edith Stein », Edith Stein Jahrbuch 3 (1997), p. 367-384; G. N. Copertino, Interiorità e responsabilità. Un itinerario a Dio tra Husserl, Stein e Levinas, coll. Textus et studia historica carmelitana 37, Rome, ed. carmelitane, 2014.
9 Il s’agit d’une allusion à Alexandre Dumas dans les Trois Mousquetaires, même si dans son roman l’adage désormais proverbial se trouve dans l’ordre inversé : « Tous pour un, un pour tous » (A. Dumas, Les Trois Mousquetaires, chap. 9). Cette inversion n’est que le reflet de la priorité du Christ dans sa relation avec l’Église et ses membres.
10 Cf. Concile œcuménique Vatican ii, Dignitatis humanae, particulièrement les nos 1s et 15.
11 Cf. A. U. Müller, M. A. Neyer, Edith Stein. Das Leben einer ungewöhnlichen Frau - Biografie, Düsseldorf, Patmos, 2002, p. 214-216 ; D.-M. Golay, Edith Stein. Devant Dieu pour tous, Paris, Cerf, 2009, p. 161.
12 Cf. Sacra Congregatio pro Causis Sanctorum, Canonizationis servae Dei Teresiae Benedictae a Cruce (in saeculo : Edith Stein) monialis professae ordinis carmelitarum discalceatorum (1891-1942). Positio super causae introductionis, Rome, Guerra, 1983, Summarium, p. 349-352, ici p. 351 ; sigle : Positio ; cf. C. Rastoin, Edith Stein (1891-1942). Enquête sur la Source, Paris, Cerf, 2007, p. 338s.
13 Cf. E. Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, Paris, Seuil, 1985, p. ex. dans les textes écrits le 21 oct. 1941 et le 22 avr. 1942.
14 Toutes les références que je donnerai sont tirées de E. Stein, La prière de l’Église, recueil Source cachée, trad. C. Rastoin, Paris, Cerf, 2011 [1998], p. 49-74 (désormais cité PE). Cf. également M.-J. de Gennes, « Un témoin de l’Église orante : Edith Stein », Carmel 82 (1996), p. 45-62 ; J. Castellano Cervera, « La preghiera della Chiesa. Una rilettura teologica », dans J. Sleiman et L. Borriello (éd.), Edith Stein, testimone di oggi, profeta per domani, Atti del Simposio Internazionale, Rome, Teresianum 7-9 ott. 1998, Vatican, Libreria ed. Vaticana, 1999, p. 181-203 ; D. Chardonnens, « Edith Stein et le mystère de l’Église », Teresianum 51 (2000), p. 57-83 ; M. Gullo, « Edith Stein : image de l’Église en prière », Vies consacrées 81 (2009), p. 133-147.
15 La dimension juive dans le texte steinien est mise en valeur par D. Cogoni, « ‘Das Gebet der Kirche’. Fenomenologia liturgica e spiritualità trinitaria in Edith Stein », Teresianum 67 (2016), à paraître.
16 E. Stein, Correspondance i (1917-1933), trad. C. Rastoin, Paris - Toulouse - Genève, Cerf - Carmel - Ad Solem, 2009, p. 680-682, ici p. 681.
17 Cf. Jean-Paul ii, Lettre encyclique Ecclesia de Eucharistia, L’Église vit de l’eucharistie, prés. Mgr J.-P. Ricard, Paris, Cerf, 2003. Même si dans le no 1 est exprimée l’idée que l’Église « a commencé son pèlerinage vers la patrie céleste » au moment de « la Pentecôte », le titre même de l’encyclique donne à entendre que l’Église est de (c’est-à-dire naît et vit de) l’eucharistie.
18 Cf. P. Teilhard de Chardin, « La Messe sur le Monde », dans Le cœur de la matière, Œuvres xiii, Paris, Seuil, 1976, p. 124-138 et Le milieu divin, Œuvres iv, Paris, Seuil, 1957.
19 Texte de Jean-Paul ii pour la proclamation des trois saintes comme co-patronnes de l’Europe : Jean-Paul ii, Lettre apostolique Spes aedificandi, Doc. cath. 2213 (1999), p. 917-921.
20 Cf. E. Renault, « Les intentions apostoliques de la réforme thérésienne », dans L’idéal apostolique des Carmélites selon sainte Thérèse d’Avila, Paris, DDB, 1981, p. 47-76 ; cf. aussi F.-R. Wilhélem, Dieu dans l’action. La mystique apostolique selon Thérèse d’Avila, Venasque, éd. du Carmel, 1992 : l’auteur développe la mystique apostolique principalement à partir du livre de la Vie et des Demeures.
21 Voir E. Stein, « Le château de l’âme », dans E. de Rus, Intériorité de la personne et éducation chez Edith Stein, coll. La Nuit surveillée, Paris, Cerf, 2006, p. 287-289.
22 Il s’agit de l’image utilisée par Jean-Paul ii dans le préambule de l’encyclique Fides et ratio (1998) pour manifester le lien entre foi et raison.
23 Cf. Thérèse de l’Enfant-Jésus, Manuscrit autobiographique B, 3v. Cf. également la lettre d’Edith Stein à la bénédictine de Saint-Lioba près de Fribourg, Adelgundis Jaegerschmid : « Mon impression fut seulement que je me trouvais devant une vie humaine [celle de Thérèse de l’Enfant-Jésus] exclusivement et totalement modelée par l’amour de Dieu. Je ne connais rien de plus grand et je voudrais l’intégrer dans ma propre vie, autant qu’il est possible, et dans celle de tous ceux qui me sont proches » (Correspondance i, cité n. 16, lettre du 17 mars 1933, p. 673s).
24 Ce thème pourrait être développé. Il s’agirait de montrer une double complémentarité d’abord à l’intérieur de la prière entre prière silencieuse et prière liturgique, puis dans la complémentarité entre la vie de prière et la vie active. On peut voir ici une analogie avec la vie trinitaire : comme le Père engendre le Fils et de leur unité procède l’Esprit Saint, ainsi la prière silencieuse « engendre » la prière liturgique et communautaire. L’action apostolique « procède » comme fruit de la vie de prière à la fois personnelle et communautaire.
25 Cf. E. Stein, Être fini et être éternel. Essai d’une atteinte du sens de l’être, trad. G. Casella, F. A. Viallet, Louvain - Paris, B. Nauwelaerts, 1972 (cité EFEE) ; éd. originale : Endliches und ewiges Sein. Versuch eines Aufstiegs zum Sinn des Seins, Anhang : Martin Heideggers Existentialphilosophie. Die Seelenburg, éd. A. U. Müller, coll. ESGA 11/12, Fribourg - Bâle - Vienne, Herder, 2006.
26 Un autre texte serait à considérer dans cette même perspective : E. Stein, « Le mystère de Noël », dans La Crèche et la Croix, Genève, Ad Solem, 2007, p. 21-33.
27 Cf. à ce sujet la bibliographie de J. J. Bluett, « The Mystical Body of Christ : 1890-1940 », Theological Studies 3 (1942), p. 261-289.
28 Cf. É. Mersch, Le corps mystique du Christ : études de théologie historique. T. 1 : Doctrine de l’Écriture et de la tradition grecque, t. 2 : Doctrine de la tradition occidentale, Louvain, Museum Lessianum, 1933.
29 Cf. F. Jürgensmeier, Der mystische Leib als Grundprinzip der Aszetik. Aufbau des religiösen Lebens und Strebens aus dem Corpus Christi mysticum, Paderborn, Schöningh, 1933.
30 Cf. E. Przywara, Augustinus. Die Gestalt als Gefüge, Leipzig, Hegner, 1934. Ce livre est conservé dans le Nachlass steinien au Carmel de Cologne.
31 Cf. Pie xii, Encyclique Mystici corporis, AAS 35 (1943), p. 193-248 ; cf. DZ 3800-3822.
32 Cf. Y. Congar, « Lumen Gentium 7, “L’Église, Corps mystique du Christ”, vu au terme de huit siècles d’histoire de la théologie du Corps mystique [1969] », dans Id., Le concile de Vatican ii. Son Église, Peuple de Dieu et Corps du Christ, Paris, Beauchesne, 1984, p. 137-161.
33 Cf. E. Stein, Was ist der Mensch? Theologische Anthropologie, B. Beckmann-Zöller (éd.), coll. ESGA 15, Fribourg - Bâle - Vienne, Herder, 2005, p. 103 ; cf. également le témoignage de Sœur Maria Ernst dans la Positio (cité n. 12), p. 61. Stein avance la même conviction du salut en dehors des frontières visibles de l’Église catholique romaine par rapport à sa mère juive et au philosophe protestant Husserl.
34 L’individualité personnelle a été souvent abordée dans la recherche steinienne récente, notamment dans ces monographies : S. Borden Sharkey, Thine Own Self. Individuality in Edith Stein’s Later Writings, Washington (DC), The Catholic University of America Press, 2010 ; R. Errico, Principio di individuazione e persona, Rome, Aracne, 2011 ; F. Alfieri, La presenza di Duns Scoto nel pensiero di Edith Stein. La questione dell’individualità, Brescia, Morcelliana, 2014 ; B. Bouillot, Le noyau de l’âme selon Edith Stein. De l’épochè phénoménologique à la nuit obscure, Paris, Hermann, 2015. Cependant, la question a été rarement abordée du point de vue théologique : cf. C. Betschart, Unwiederholbares Gottessiegel. Personale Individualität nach Edith Stein, coll. Studia Oecumenica Friburgensia 58, Bâle, Reinhardt, 2013, en particulier p. 267-278 pour le lien entre individualité et corps mystique.
35 La question théologique du rapport entre volonté humaine et divine dans le Christ (cf. DZ 553-559 contre le monothélisme) ne peut pas être approfondie ici.
36 Trad. dans Thérèse de Jésus, Œuvres complètes, trad. G. de Saint-Joseph, Paris, Seuil, 1948. Il s’agit d’un leitmotiv thérésien : cf. également V 6, 5 ; 11, 14 ; 13, 15 ; CV 30, 1 ; 3M 2, 11 ; 4M 2, 9 et 3, 5 ; 6M 6, 9 et 8, 9 ; E 6, 3.