Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Le visage du prochain à l’épreuve de la fin de vie

10/04/2026 |  toutes les Nouvelles théologiques

Marie-Laetitia Calmeyn

Les Nouvelles théologiques sont gratuites. Mais nous avons besoin de votre aide. Soutenez la NRT en vous abonnant ou en abonnant un proche.
Profitez de 30 % de réduction avec le code PROMONRT-30 (papier, 100 % numérique ou bi-média). Jusqu’au 31/12/2026, pour un premier abonnement, 1 an ou 2 ans. Je m’abonne

 

Alors que le Parlement français s’apprête à redéfinir le cadre légal de la fin de vie, les débats publics tendent à réduire le soin à une série de décisions individuelles. À rebours de cette logique, Laetitia Calmeyn propose de revenir à une question plus radicale : qu’est-ce que rencontrer un autre, surtout quand il est vulnérable ? Le texte complet de cette réflexion est publié dans la Nouvelle revue théologique, 148-3, juillet-septembre 2026. Merci à l’auteure d'avoir accepté de résumer son propos pour les Nouvelles théologiques.

Les débats français sur la fin de vie ont replacé les soignants au centre de questions humaines, éthiques et spirituelles d’une extrême intensité. Face à la souffrance, à la dépendance, à la demande de mourir ou au refus de l’acharnement thérapeutique, une interrogation resurgit avec force : qu’est-ce que soigner ? S’agit-il de répondre à une demande, d’exercer une compétence technique, de mettre en œuvre une procédure juridiquement encadrée ? Ou bien le soin engage-t-il quelque chose de plus profond : une présence, une responsabilité, une relation ?

En cherchant à encadrer les pratiques, les évolutions législatives risquent de déplacer le centre de gravité du soin : de la relation vers la décision individuelle, de la présence vers un « droit à », du service de la vie vers une maîtrise illusoire et mortifère, du respect des consciences et des institutions à un « totalitarisme sournois». Elles suscitent, entre autres chez les soignants, un véritable désarroi.

Dans ce contexte, il devient essentiel de revenir à une question plus originaire : qui est l’autre pour moi ? Est-il seulement un bénéficiaire, un patient, un porteur de demande ? Ou bien est-il aussi celui qui m’est confié, celui dont la vulnérabilité m’appelle, celui qui m’oblige à sortir de moi-même ? Dans la relation de soin, cette question est décisive.

I Le commencement divin et la logique du care

icône Mère ne pleure pas

La tradition biblique propose ici un point d’appui essentiel. Elle rappelle que l’existence humaine ne commence pas par l’homme lui-même.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » Tout part d’un don. La vie est reçue avant d’être pensée, voulue, organisée. Cette affirmation n’est pas abstraite. Elle fonde une manière d’habiter le réel : accueillir le temps, l’espace, les êtres et jusqu’au visage de l’autre comme des dons. Or l’homme est souvent tenté de substituer ce commencement divin par un commencement centré sur lui-même : « au commencement, moi », « ma fatigue », « mes préoccupations », « mes jugements », « mes réussites et mes défaites ». Cette auto-référence enferme l’être humain dans une logique de repli qui le rend moins disponible à l’accueil de l’autre – qu’il s’agisse de Dieu, le Tout Autre, de la création ou du visage du prochain. Face à la fin de vie, ce déplacement peut être particulièrement sensible : la souffrance, la douleur, la peur, la perte de contrôle peuvent se présenter comme des raccourcis autoréférentiels, des motifs d’enfermement et conduire à prendre des décisions qui risquent de fragiliser la considération de la dignité infinie de toute vie humaine. Ces tentations guettent le soigné mais aussi le soignant. Comme Job, nous pouvons nous aussi passer de la question du « pourquoi » du malheur à celle du « pour quoi » – ou plutôt du « vers quoi » –, et redécouvrir ainsi le don de la création. C’est au cœur de la détresse que retentit, dans ce livre de sagesse, cette interpellation de Dieu : « Où étais-tu quand je fondais la terre ? » (Jb 38,4). Le dialogue avec Job consiste alors à parcourir de nouveau le don de la création. Celui-ci apparaît comme un espace où, plus profondément que la souffrance, l’homme renaît à la vie. Dans le même sens, le pape François disait des larmes qu’elles sont « des lunettes pour mieux voir ».

Cette perspective éclaire aussi ce que notre temps appelle le care. On en parle souvent comme d’une éthique de l’attention et de la sollicitude. Mais, pour être pleinement comprise, cette approche doit être enracinée dans une vision plus profonde de l’homme. Le soin n’est pas seulement une série de gestes adaptés à une fragilité. Il est une manière de reconnaître en l’autre une vie qui demeure digne d’être accueillie, servie, accompagnée. Donner du temps, soutenir une présence, apaiser une douleur, rendre une chambre hospitalière, écouter vraiment : ces gestes modestes ont une portée anthropologique et spirituelle considérable. Ils attestent que la vie compte encore, même lorsqu’elle paraît diminuée.

II Le visage et la responsabilité

Cette anthropologie relationnelle conduit à distinguer deux logiques. La première est utilitariste : l’autre y est évalué selon son autonomie, sa capacité d’expression, son utilité sociale, etc. La seconde relève de la communion : l’autre y est accueilli comme un don pour lui-même, indépendamment de ce qu’il apporte ou de ce qu’il peut encore faire. Contempler ce don, c’est s’ouvrir à une relation de personne à personne. Une telle relation ouvre un espace de liberté, où chacun peut redécouvrir le don de la vie et se le réapproprier.

Comme l’a souligné Emmanuel Levinas, le visage de l’autre est un appel qui interdit la violence et m’assigne à une responsabilité. Le visage me dit, silencieusement mais impérieusement, que l’autre ne peut être ramené à une chose, à un cas, à un objet de décision. Dans le contexte du soin, cette intuition est décisive.

Le malade n’est pas seulement un corps à traiter ni une volonté qui s’exprime. Il est un visage. Et ce visage, surtout lorsqu’il est marqué par l’extrême vulnérabilité, oblige.

Dès lors, la relation de soin ne peut pas être comprise uniquement à partir de l’efficacité ou la rentabilité. Sa fécondité ne se mesure pas seulement à la guérison, mais à la capacité de faire place à la vie là où elle semble menacée. Soutenir, demeurer, accompagner, veiller, soulager : autant d’actes qui ne suppriment pas la mort, mais qui refusent d’abandonner l’autre à la solitude.

III La loi du don et l’hospitalité : le Christ au plus près de la vulnérabilité

La Bible montre cependant que cette relation juste à l’autre n’a rien d’évident. C’est pourquoi la Loi est donnée. Elle rappelle à l’homme ce que le péché, le mal, la peur et la souffrance lui font oublier : la vie est reçue. Le Décalogue inscrit l’existence humaine dans une orientation fondamentale : l’amour de Dieu ouvre à l’amour du prochain.

Deux médiations y sont particulièrement éclairantes. Il y a d’abord l’honneur rendu au père et à la mère (le quatrième commandement) : l’homme est fondamentalement redevable, il reçoit son existence. Il y a aussi le sabbat, qui n’est pas une simple interruption du travail, mais l’apprentissage d’un repos intérieur par lequel le temps lui-même est reçu comme un don. Sans cette capacité de réception, le soin devient vite pure fonction. Avec elle, il redevient hospitalité.

Ce mot d’hospitalité est central. Il rappelle que l’institution hospitalière, à son origine, ne procède pas seulement d’une rationalité technique, mais d’une culture de l’accueil. Il ne s’agit pas seulement de maintenir un corps, mais de faire place à quelqu’un. Là est sans doute l’un des enjeux majeurs des débats actuels : si la médecine perd le sens de l’hospitalité, elle risque de perdre quelque chose de son âme.

L’Évangile radicalise encore cette compréhension du soin. Le Christ ne contourne pas la vulnérabilité ; il l’assume. Il guérit, bien sûr, mais il va plus loin : il se fait proche jusque dans la mort. La tradition chrétienne contemple ce mouvement dans le mystère pascal : le Christ rejoint l’homme au plus bas, jusque dans l’abandon du tombeau, pour y ouvrir un passage de vie.

Cette proximité extrême éclaire la fin de vie d’une lumière singulière. Là où tout semble se fermer, quelque chose peut encore s’accomplir : une présence, une fidélité, une communion. Il ne s’agit pas de nier l’angoisse ni la douleur. Il ne s’agit pas davantage de sacraliser la souffrance. Il s’agit de refuser que la relation soit interrompue au moment même où elle devient la plus nécessaire.

L’Eucharistie donne à cette vérité sa forme la plus dense. Elle rappelle que la vie se reçoit et se donne, qu’elle n’est pas d’abord l’objet d’une prise mais d’une action de grâce. Dans un monde tenté par la maîtrise, elle réapprend la réception. Dans un contexte où la fin de vie est souvent pensée en termes d’acte à poser, elle réintroduit la logique de la présence et du don.

IV Quand les plus fragiles deviennent maîtres

icône Mère ne pleure pas

Cette vérité n’est pas seulement théorique. Elle se laisse vérifier dans l’expérience. Au chevet d’un mourant, les mots font souvent défaut. La faiblesse désarme. Les proches comme les soignants se découvrent pauvres, démunis, parfois réduits au silence. Or il arrive que, dans cette extrême pauvreté, la parole juste vienne de celui qu’on attendait le moins.

L’expérience récente du décès de mon frère, si on me permet de l’évoquer, fut bouleversante. Au moment de l’agonie de ce frère, entouré des siens, c’est un autre frère, porteur de trisomie, qui trouva les mots justes : « Je t’aime. Je suis fier de toi. Au revoir. » Dans cette phrase, rien n’est expliqué, rien n’est démontré, rien n’est construit. Et pourtant tout est dit.

Cette scène éclaire puissamment la question du prochain. La personne vulnérable n’est pas seulement celle qu’il faudrait assister, protéger ou compenser. Elle peut devenir celle qui révèle l’essentiel, celle qui enseigne, celle qui conduit les autres au cœur de la vérité humaine. Plus on est confronté à la faiblesse, plus on est parfois conduit à creuser jusqu’à une source plus profonde que les apparences. Les personnes malades, handicapées, âgées ou mourantes peuvent ainsi devenir de véritables maîtres à l’école du prochain.

Il y a là un renversement décisif. Le prochain n’est pas seulement celui que j’aide. Il est aussi celui qui me fait vivre autrement, celui qui m’apprend ce que signifie aimer, celui qui m’ouvre à une profondeur que je n’aurais pas atteinte seul. Dans cette perspective, la vulnérabilité n’est plus pensée uniquement comme un déficit ; elle peut apparaître comme un lieu de révélation, de communion et par-là même d’édification de la société.

Conclusion : du soin à la fraternité

L’Évangile conduit finalement plus loin encore. Il ne s’arrête ni à l’aide ni même à la compassion. Il ouvre à la fraternité. Dans le Christ, l’autre n’est pas seulement celui dont je m’approche ; il devient celui qui m’apprend à renaître à partir d’un don de vie dont la profondeur et la hauteur nous échappent. L’autre m’est ainsi donné comme frère. Ce passage est capital. Il transforme en profondeur la relation de soin. Il ne s’agit plus seulement d’assister, mais de reconnaître en l’autre une dignité irréductible, une proximité qui engage ma propre humanité.

C’est pourquoi la réponse à la souffrance et à la mort ne peut se réduire à une procédure, à un arbitrage ou à un acte isolé. Elle engage une manière d’être. Elle demande que l’on redécouvre, au cœur même des débats contemporains, que la première question n’est peut-être pas : « Que peut-on faire ? », mais : « Comment être présent ? »

Le visage du mourant n’est pas seulement celui d’une fin. Il devient un lieu où se jouent notre conception de l’homme, notre idée du soin, notre capacité à demeurer humains. Peut-être est-ce là, au fond, l’enjeu le plus profond des lois sur la fin de vie : savoir si notre société veut encore comprendre le soin comme une relation, et la vulnérabilité comme un appel à entrer dans une fraternité qui est le fondement même de la société.

 

Notes de bas de page

  • 1 Jean-Paul ii, Encyclique Centesimus annus 46 (1991)  : « Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire » (repris en Veritatis splendor 101, 1993)

newsletter


the review


La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

contact


Nouvelle revue théologique
Boulevard Saint-Michel, 24
1040 Bruxelles, Belgique
Tél. +32 (0)2 739 34 80