Max Gallo: « Les chrétiens. Roman ». À propos d'un livre récent

À propos d’un livre récent1

Etienne Rousseau

Nous permettra-t-on une parabole ? Un dimanche d’octobre, un Français (d’en-haut2 ; le terme ne s’employait pas encore ...) point trop connu jusqu’alors pour ses solidarités confessionnelles (églisières ?) avec les disciples de Chrestos, fut interpellé non loin d’un baptistère par un prêtre de l’Église d’en-bas. « Pourquoi n’entreprendriez-vous pas un grand livre sur les chrétiens ? » (I 12 ; en romain, le tome, puis la page). Et Max Gallo, dont les entrailles étaient encore meurtries par une de ces blessures qui peuvent crucifier un homme, de relever le défi d’« oser parler de Dieu » (I 16). Montant de son profond, un « je suis croyant » (I 18) légitimait le pari d’essayer de rendre compte de l’ensemencement de la terre de France par les graines d’Évangile. Et, dans son propre récit, les « vides entre les mots » (I 21) allaient pouvoir livrer un peu de leur secret.

Quelles convictions traversent et fécondent la vie d’un homme, d’un peuple ? Ce roman essaie d’y faire droit. Autour de trois figures emblématiques, Martin de Tours, Clovis, Bernard de Clairvaux, s’articulera une trilogie qui, en fin de compte, invite le lecteur — tout comme le cistercien — à « n’être pas en dissidence avec soi-même » (I 22). Le psalmiste ne dit-il pas de son côté : « Unifie mon cœur pour qu’il te craigne » ?

Chacun des trois volumes fera se croiser des destinées : ici (I), un jeune chrétien luttant avec son père païen porteur des valeurs de l’ancienne religion de Rome, fils cherchant à forger une autonomie et rejoindre un monastère fondé par Martin. Ce jeune homme donc fait le récit de la geste de Martin, lui aussi ancien militaire en rupture d’Empire. Le père ne se privera pas — au nom des « forces de la vie » (I 40) — de détailler les incohérences et faill(it)es de celle qui est devenue la nouvelle religion officielle.

La chair du fils, comme du géniteur, est le lieu d’un combat : ici pour le plaisir de vivre, là pour les raisons de la vie, témoignant qu’il y a dans la vie plus que vivre. « Vous autres Galiléens, assène le père, n’êtes pas des chercheurs de liberté et de vérité (I 125) … vous qui affublez la lâcheté du nom d’amour » (I 126) ; car « on juge les dieux à l’action et à la qualité de ceux qui les prient » (I 138). Le fils, lui, est porté par des convictions qui animaient Hilaire de Poitiers, le « mentor » de Martin : « La vérité de Dieu … doit être la chair du croyant » (I 150), et ce qu’une tradition païenne hédoniste considère être libre dans sa tête et dans son corps, la voie du Christ l’appelle « démon » qui disperse et mène à rien. Le combat que mène le fils dans son contexte à lui n’est guère différent de celui de Martin, d’Hilaire … du Nazaréen en fin de compte. Les moines qui rejoignaient Martin dans sa solitude, suivaient son enseignement « fait non de mots, mais d’exemples à suivre » (I 197), nourrissant dans la solitude de la prière cette humilité qui peut être force : « je ne suis qu’un grain de poussière dans la paume de Dieu » (I 209).

Peu importe dès lors pour le fils que des évêques se comportent en préfets d’(une) Église (instituée) (I 222), son cœur lui dit qu’il y a un surcroît de vie à épouser la cause de Christ : « je crois en la résurrection, s’écrie-t-il … parce que je crois à la charité, parce que je crois à un Dieu de bonté » (I 251), et « il faut offrir sa vie aux autres … Alors on la sauve » (I 258). On le sent toutefois animé d’un volontarisme qui n’est pas toujours sans évoquer Pélage (cf. I 283), même si Dieu permet (aussi) à l’homme « de connaître la joie et l’amour … car la chair sans l’esprit n’est que boue. Et celui qui ne recherche que le plaisir est déjà recouvert de terre comme un cadavre » (I 301). Ce que son père appelle « penser comme un barbare » (I 305) est pour son fils traversée de sens : « la mort est incroyance … la vie est foi » (I 308).

Même si leurs joutes oratoires qui constituent la trame du premier tome, ne connaîtront pas de dénouement, ni que l’un convainque l’autre par ses arguments et idées, la fin du récit nous apprend que le fils mourut crucifié par des envahisseurs barbares, et que son père lui succéda dans la grotte où il avait élu domicile, moine à Marmoutier (cf. I 365).

Les aventures du roi Clovis, essentiellement ici son « passage » à l’accueil du christianisme dans son expérience d’homme et ses projets politiques, sont, elles, contées par un prêtre délégué par Remi et Geneviève pour faire partie de l’entourage du roi franc.

Les « barbares » se font de plus en plus pressants. C’est l’époque où « pour survivre, l’Empire [sait bien qu’il] doit se nourrir du sang des barbares … en s’abreuvant à cette rouge source de vie » (II 20). L’hérésie arienne fait florès parmi ces peuples qui ont (eux aussi ?) du mal à admettre « un homme divin qui accepte d’être crucifié comme un vaincu » (II 22). Geneviève s’érige à la fois en défenseur de la cité, et … de la foi : « Il n’est pas difficile de survivre quand on n’est qu’un galet que le courant entraîne … Mais Geneviève, mais Remi, eux, étaient le courant » (II 57). Ce Remi qui « serait l’un des plus habiles charpentiers de ce que voulait construire Dieu en Gaule » (II 59). En p. 62, l’A. fait état d’une lettre de Remi au jeune roi Clovis datant de 481, faisant montre d’une belle episkopè. Au fil du récit du prêtre Parthénius, blasé en fin de vie de ce qu’est devenu le « régime » instauré par le roi salien, la question du pouvoir, de l’accueil au plus profond des choix de l’Évangile, renvoie le lecteur à ses propres articulations : « un souverain peut-il être l’homme de Dieu ? Le disciple des évangiles ? » (II 94). D’autant que l’ampleur de l’adhésion aux thèses d’Arius, cette « foi mutilée » (II 95), met en minorité les disciples de la Voie.

La figure de Clotilde se détache, elle qui « induira » en quelque sorte avec ses précieux alliés Remi et Geneviève, avec l’aura de Martin de Tours, la foi chez son époux. Comment, près de Clotilde, Clovis aurait-il pu résister à la foi (cf. II 119) ? Pourtant, le roi tardera à plonger dans le baptistère.

À Tolbiac, au cours de la mémorable bataille contre les Alamans en 496, Clovis implore Jésus Christ (cf. II 139s.). Il ne le fait certes pas sans intérêt car la bataille tourne mal, mais c’est bien vers Jésus Christ Dieu et Homme qu’il se tourne. Toutefois, Dieu ne se contentera pas d’une adhésion des lèvres, « il ne se contente pas des apparences. Il veut les âmes » (II 141). Au « choix de Clovis », le roi devra adjoindre son peuple, sa garde personnelle sans doute sceptique sur le bien-fondé d’adhérer à ce Dieu-homme « martyrisé jusqu’à en mourir, mais qui n’en est pas moins Dieu souverain » (II 151). Le futur baptisé se rendra sur la tombe de Martin et, aux portes de l’an 500, recevra de l’évêque Remi le baptême. Au gré d’alliances et de combats, la foi nouvelle du roi rayonnera progressivement sur la terre des Francs et Clovis, malgré ses failles, sera « l’artisan du dessein du Seigneur » (II 222) que Remi et Geneviève préparaient.

Même si son règne ne fut pas exempt de cruautés, « il n’était plus un barbare pour qui la vie d’un ennemi ou d’un rival vaut moins que celle d’un chien » (II 255). Son pouvoir, qu’il aimait étaler, croissait, mais il reconnaissait la puissance des évêques. Ceux de Francie lui adressent en juillet 511 une lettre qui exprime bien comment eux voient l’articulation des deux « forces », ne perdant jamais de vue les « besoins de l’Église » (II 258). Le sang continuait de couler et un certain arbitraire de mener les affaires, mais un coin était enfoncé qui, des siècles plus tard, rendrait possible une figure de l’envergure de Bernard de Clairvaux.

Le lecteur ne sera pas long à deviner que, tant par la richesse de la documentation disponible, que par la sympathie, l’A. a un « faible » pour le moine cistercien. Il se sent requis par son « Que chacun s’efforce d’abord à n’être pas en dissidence avec soi-même » (Sermon de la Dédicace ; III 7). Histoire d’une séduction par le Seigneur de cette personnalité hors du commun, qui fut l’interlocuteur des rois et des papes, grand arpenteur des chemins d’Europe et par ailleurs viscéralement lié à son cloître et sa cellule : il semble avoir beaucoup souffert de sa « dispersion ». Fin lettré, Bernard aimait pourtant à dire « qu’on apprend beaucoup plus de choses dans les bois que dans les livres » (III 65), dans cette disposition à accueillir le murmure du Nom.

Reçu à Citeaux par l’abbé Étienne Harding, avec une partie importante de sa fratrie dans les premières années du douzième siècle, le jeune moine sera limité par les infirmités de son corps, soustrait « à une part essentielle de la vie monastique » (III 85) et deviendra l’orfèvre du verbe. Peut-être Dieu voulait-il « que la porte de ma parole, don qu’il m’avait fait, se trouvât compensée par la faiblesse de mon corps » (III 114). Ardent héraut de l’évangile, héros de la défense de la foi dans les palais des rois et face à quelqu’un comme Abélard, l’homme de Clairvaux verra son ordre et les abbayes-filles prospérer et « conquérir » en quelque sorte l’Europe.

Il est bien entendu question de réformer l’Église, mais sans jamais omettre la conversion qui façonne, laisse façonner sa propre vie par le regard aimant et exigeant du Seigneur. Il y avait en cet homme l’énergie du meneur de croisades et il n’en fut pas le prédicateur pour rien. Fervent dévot de la Vierge, il lui dédia parmi ses plus belles pages. Fallait-il pour autant parler, comme le fait l’A., de « fusion » avec elle (cf. III 146) ?

Confronté aux divisions de l’Église, il voulait, d’abord en lui-même, refaire l’unité entre parole, pensée et action, accueil du désir de Dieu. Ce mystique n’en fut pas moins un homme d’action intrépide, apprenant à « mesurer le pouvoir » (III 167) dont dispose aussi bien le puissant que le faible. Adossé à la « puissance » de son ordre, il était pourtant livré à la force de sa conviction, face aux rois, empereurs, papes et anti-papes. Lui qui vivait d’austérités, ne se privait pas de fustiger le luxe de l’ordre bénédictin, en qui la flamme de Benoît de Nursie semblait presque éteinte, tant il s’était laissé instituer et pervertir par l’esprit « du monde ». Lui que le pape tenait pour « le meilleur des fils de l’Église » (III 172) n’en perdait néanmoins jamais la conscience de sa et ses faiblesse(s), confiant que la vraie joie vient de la foi qu’on porte en soi, non des saveurs et des couleurs du monde (III 174).

« Leader » charismatique, Bernard comprenait sans trop de mots les inquiétudes et espoirs de ses interlocuteurs, et savait les mener vers un mieux, fils d’une Église « puissante de sa faiblesse, riche de sa pauvreté, fière de son humilité » (III 180), car « c’est à la mesure de sa charité que s’apprécie la valeur de chaque âme » (III 181). Le grand orateur aimait peut-être à se ressourcer dans les paroles qui sortaient de sa bouche, y insinuées par le Souffle ! La seule façon d’être fidèle à Dieu, c’était « non pas de douter et de raisonner … mais bien d’aimer » (III 196).

Les souffrances qui arrachaient des cris de douleur à son corps, étaient bien au diapason de celles que les rapports de force et la soif de richesses imposaient au peuple chrétien, et la mort des siens mettait son cœur en croix. Face aux rois comme devant Abélard dont il fut un farouche adversaire (d’autant plus que des prélats le soutenaient et par là contribuaient à mettre à mal l’Évangile), il disait : « J’évite les nouveautés d’expression. Je n’avance que les pensées des Pères … Je laisse les autres abonder tant qu’il leur plaît dans leur propre sens, pourvu que l’on me laisse, moi, abonder dans le sens des Écritures » (III 231). Ainsi, enté sur l’arbre fécond des Pères, il opposait à ses adversaires la radicale nouveauté d’une fidélité sans faille.

Nature et grâce, liberté et contrainte … Bernard n’hésita pas à réclamer que le bras séculier s’abatte sur ceux qui, par leurs « sataniques pensées » (III 271), mettaient en danger la foi des simples. Invité par le pape à prêcher la croisade en 1126, il ne put éviter que soient « envoyés à la mort tant de chrétiens pour un si piètre combat » (III 317). Alors qu’il aurait pu tirer leçon de cette expérience pour se replier sur sa cellule, il partit une dernière fois, à l’invitation de l’évêque de Trèves, pour s’interposer entre barons rivaux (III 321).

Compagnon de la douleur, Bernard forgea néanmoins une remarquable synthèse, tant spirituelle qu’intellectuelle, témoignage vibrant à son Seigneur. Son ultime lettre à Arnaud de Bonneval (cf. III 333s.) permet au lecteur de refermer cette trilogie sur la parole de foi et d’espérance d’un homme qui sans relâche laissa sa vie (et son frère-âne, comme dirait plus tard François d’Assise) fécondée par l’amour sans limite.

Refermant ce livre de presque mille pages, le lecteur remercie l’auteur de l’avoir guidé pas à pas dans le dédale de trois destins, décrivant « ces trois colonnes de notre foi … pour rendre un peu de légende à notre pays, l’en réchauffer » (III 341). Max Gallo a bien relevé le défi que lui avait proposé le Père V. lors d’un baptême d’octobre 2001. Dommage qu’il ait intitulé ce livre « les » chrétiens et non pas « des » chrétiens, qui en aurait mieux fait apparaître le caractère daté et situé. Mais le lecteur recueillera beaucoup de fruits à laisser ce récit réveiller sa propre foi.

Souvent, l’écriture rend avec finesse « ce qui est en train de se vivre ». Pensons à ce style qui nous parut haché dans le premier tome ; mais il traduit tellement bien le combat entre père et fils, la lutte au cœur de ce dernier pour affiner sa cohérence, son adhésion au Seigneur. Peut-être sera-ce réducteur de dire, dans la foulée de ce premier récit, qu’être chrétien, c’est (peut-être) d’abord affaire de « lutte », d’un combat tenace où par ailleurs on n’est pas laissé seul … On se prend même à reconnaître en filigrane ce que cela signifie pour un homme en vue de la fin du XXe siècle, d’aborder le XXIe en osant afficher une reliance croyante, et de surcroît chrétienne, en terre de France.

On pourrait s’interroger sur la pertinence du choix de M. Gallo. Pourquoi, par exemple, ne pas avoir « retenu » une figure comme Jeanne d’Arc ? Il nous semble que les « témoins » proposés à notre méditation abordent chacun une sphère essentielle de l’« être-homme » : autour de Martin s’articulent des choix de vie personnelle, de cohérences. Que vais-je faire de ma vie ? Quel en est le sens ? Dois-je reprendre tel quel le legs de ceux qui m’ont précédé ? Comment innover, et pour aller où ? Clovis, pour sa part, renvoie aux enjeux de la vie sociale, de la politique : comment être un citoyen, aussi bien en dépassant le cap de l’an 500 que celui de l’an 2000. Quant à Bernard de Clairvaux, il nous entraîne dans l’ouverture à « plus grand que soi », à ce qui concerne ultimement une existence d’homme et de femme.

Ces trois sphères peuvent être abordées sans référence à une foi religieuse. Elles prennent pourtant tout leur sens en référence à ce Très-Haut, dont Chr. Bobin a si bien, sous couvert de François d’Assise, mis en avant le côté tout aussi créateur de « très-bas ».

Il eût pu être éclairant que la typographie (sans qu’il soit question, car ce n’est pas le lieu ici, de notes détaillées) fît ressortir le renvoi spécifique à des sources, même si l’auteur ne prétend pas faire œuvre d’historien professionnel. Mais ce ne sera qu’un détail, en face de ce qu’il y a à recueillir de cette lecture. Buvant à son propre puits, son « je suis croyant » (cf. I 18), Max Gallo se fait témoin — qu’il en soit remercié — de l’histoire d’une amitié, d’une connivence — conquise de haute lutte — entre le Vivant et un peuple particulier. À chacun de voir en quoi cette visite d’histoire est susceptible, sur son propre chemin, de faire advenir du neuf !

Notes de bas de page

  • 1 Gallo M., Les chrétiens, roman. * Le Manteau du Soldat, Paris, Fayard, 2002, 369 p., 24x16, 21.10 €. ISBN 2-213-61347-8 ; ** Le Baptême du Roi, 277 p., 19 €. ISBN 2-213-61350-5 ; *** La croisade du Moine, 342 p., 19 €. ISBN 2-213-61351-2.

  • 2 Né en 1932, Max Gallo entra en littérature en 1971, quand il mit sa plume au service de Martin Gray, l’aidant à « proclamer » Au nom de tous les miens. Auteur prolixe, on lui doit des fresques récentes consacrées à l’histoire de son pays, Napoléon, De Gaulle, ou encore Les Patriotes. Il est également connu par son implication en politique ; il fut ainsi porte-parole d’un gouvernement de François Mitterrand.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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