Reconnaître dans l'Église des liaisons homosexuelles : un discernement possible ?

Christophe Cossement
Les discussions autour du synode sur la famille contiennent fréquemment des attentes d'une reconnaissance ecclésiale de la valeur de certaines liaisons homosexuelles. En se référant aux indications du Créateur au sujet de l'amour et de la sexualité, on peut voir que, dans ces liaisons, la valeur affective riche de potentialités est à distinguer d'une problématique valeur sexuelle qui ne conduit pas à l'union véritable. Reste alors à éclairer le chemin que la pédagogie divine trace avec chacun.

« Si une personne est gay et qu’elle cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger1 ? » La réponse du pape François à l’interrogation d’un journaliste invite à aller résolument de l’avant dans l’accueil pastoral des personnes homosexuelles. Dans le contexte du synode sur la famille, les débats vont plus loin, autour de la reconnaissance possible par l’Église catholique des liaisons2 homosexuelles. Certaines situations familiales où une reconnaissance ecclésiale faciliterait une pastorale de l’accueil ont été évoquées, par exemple celle de grands-parents qui souhaiteraient accueillir leur petite-fille avec sa compagne lesbienne sans que cela fasse problème dans la famille. Se pose plus généralement le cas de toute personne qui a une attirance homosexuelle : comment lui dire qu’elle a une place dans l’Église ? Serait-il bon que l’Église catholique donne une forme de reconnaissance aux liaisons sexuelles entre personnes chrétiennes de même sexe — reconnaissance qui viendrait s’ajouter à celle dont bénéficie tout baptisé ? Je voudrais dans ces pages réconcilier doctrine et pastorale pour présenter quelle reconnaissance est possible, quelle reconnaissance me paraît problématique et, surtout, proposer l’amour de Dieu qui rejoint chaque personne dans la réalité concrète. Comment traduire le concept de pédagogie divine de la grâce évoqué dans le rapport final du synode de 20143 ?

Des valeurs présentes : redécouverte de l’amitié

Quelles sont les données d’une liaison homosexuelle qui entreraient dans le « bouquet » que l’Église pourrait reconnaître ? Mgr Bonny, évêque d’Anvers, a ouvert le débat4 en évoquant plusieurs éléments : le sérieux d’un engagement dans une relation durable ; son exclusivité ; la fidélité et le soin pour l’autre5. Il ajoute la générosité éducative. Ce sont là de belles valeurs, qui ont goût d’évangile. On se réjouit lorsque ceux qui veulent persévérer dans une liaison homosexuelle choisissent d’incarner ces valeurs. Mais à bien y regarder, y a-t-il là vraiment autre chose que les authentiques valeurs de l’amitié, l’amitié comme elle était connue dans l’Antiquité et que la spiritualité chrétienne a conduite à son apogée ?

L’évolution des mentalités a lentement conduit à l’oubli de l’amitié intense, de cette forme particulière de l’amour que l’on a appelé « amour d’amitié ». Parler d’amitié aujourd’hui revient souvent à évoquer une camaraderie plus ou moins forte, et on serait étonné d’entendre un saint Grégoire de Nazianze dire sans arrière-pensée à propos de son ami Basile de Césarée : « on eût dit chez l’un et chez l’autre une seule âme pour porter deux corps, et (…) on doit nous croire quand nous disons que nous étions l’un dans l’autre et l’un aux côtés de l’autre6. » D’autres grands spirituels se sont fait les chantres de cette amitié, à la manière de saint Aelred de Rievaulx dans son médiéval Traité de l’amitié. Cette tradition de l’amitié profonde remonte dans la Bible, au moins à l’amitié du roi David et de Jonathan, fils du roi Saül. À la mort de Jonathan, David s’écriera : « je pleure sur toi, mon frère Jonathan. Tu m’étais si cher : ton amour était pour moi plus merveilleux que l’amour d’une femme » (2 S 1,26). Quand le Cardinal Newman perd son ami Ambrose St John en 1875, il écrit peu après dans son journal : « J’ai toujours pensé qu’il n’y avait pas deuil égal à celui de la perte d’un époux ou d’une épouse, mais aujourd’hui j’ai du mal à croire qu’il y ait deuil plus grand, ou même douleur plus grande, que les miens ». Par là, on voit clairement qu’il ne regardait pas cet ami comme un époux, et que le lien qui les unissait avait pourtant une intensité affective extrêmement grande.

Une telle amitié se dégage résolument de la convoitise pour devenir un lien fort et durable7 par le refus des pratiques sexuelles. Ce que l’Église peut proposer de meilleur à celui qui aime une personne du même sexe, ce sont les valeurs de l’amitié, de l’amour d’amitié. Certains diront que cela est impossible entre des personnes qui s’attirent physiquement. D’autres, que toute amitié profonde a déjà une valeur d’attirance sexuelle. Ce débat pourra trouver un éclairage pénétrant dans l’analyse psychologique de l’amour que fit jadis Karol Wojtyła dans sa mission de professeur d’université et d’accompagnateur de jeunes. Il distingue très finement, d’une part, la sensualité, réaction aux valeurs sexuelles du corps de la personne, et, d’autre part, l’affectivité, « cette faculté (qui n’est pas excitabilité) de réagir aux valeurs sexuelles de la personne de sexe différent dans son ensemble8 ». Dans la pensée de l’auteur, la réflexion se déploie à partir de l’attirance qui survient entre l’homme et la femme, mais il me semble qu’on peut l’étendre sans la trahir à toute situation où l’attrait sexuel entre en jeu dans la relation entre les personnes. En effet, l’intuition sensorielle est certes au départ de la sensualité comme de l’affectivité, mais la perception de cette dernière porte sur la personne tout entière. Dans ce contexte, la chasteté est le travail intérieur qui consiste à rehausser au niveau de la valeur de la personne, « dans son ensemble », toute réaction aux valeurs du corps et du sexe9. Il ne s’agit pas de ne pas avoir ces réactions, mais il importe de ne pas se laisser distancer par elles dans la quête de la personne avec son intériorité. En d’autres termes, le surmontement de l’attrait sexuel dans l’amour d’amitié n’est pas un processus de refoulement mais d’intégration.

Cette voie de l’amitié n’est possible qu’en acceptant qu’elle comporte une bonne part de combat en vue d’une véritable maîtrise de soi — les sages chrétiens n’ont jamais été inconscients de cette difficulté10 — et en choisissant de se relever s’il y a des chutes. Un tel chemin a ouvert bien des vies. Il ne faudrait pas trop vite renoncer à s’y engager parce qu’on éprouverait une attirance sexuelle11. Des associations existent pour soutenir les personnes qui ont une attirance homosexuelle et désirent la vivre dans l’amitié12.

Quant à la générosité éducative évoquée plus haut, il me semble qu’elle n’a raisonnablement sa place dans le cadre d’une liaison homosexuelle qu’envers les enfants engendrés auparavant dans une union avec une personne de l’autre sexe et dont on a le devoir de s’occuper. Il ne me paraît pas possible de cautionner ce qui se passe actuellement en Belgique et ailleurs : la « fabrication » — le mot est du pape François lui-même13 — d’enfants au bénéfice de personnes homosexuelles par des artifices qui privent délibérément ces enfants de lien avec leur père ou leur mère biologique. Ne pas connaître son origine est une détresse, tout le monde l’admet. Ni l’Église ni la société n’ont le droit d’organiser cette détresse en faveur d’autres personnes qui invoqueraient un droit à l’enfant, par nature chimérique14.

La liste des valeurs énumérées par Mgr Bonny comprend l’exclusivité. S’il faut la comprendre comme le fait ne pas avoir d’autre relation privilégiée, cette valeur n’entre pas dans le cadre de l’amitié, même si la sagesse millénaire conseille d’avoir peu d’amis. Un grand spécialiste de l’amour d’amitié, le père Yves Raguin, décèle dans les amitiés exclusives une marque d’immaturité, une sorte d’adolescence qui doit encore mûrir15. L’exclusivité n’a de sens que dans le cadre d’une pratique sexuelle, comme on le pressent à la réponse de Jésus aux sadducéens qui se demandent quel mari aura dans le ciel la femme qui en a eu sept sur la terre (Mc 12,18-27). Il est donc temps de se poser ici la question fondamentale d’une possible valeur sexuelle dans une liaison homosexuelle.

Une valeur homosexuelle ?

Doit-on aller plus loin dans la reconnaissance ? Faut-il distinguer une valeur dans les actes sexuels entre personnes de même sexe ? La question se pose dans une société qui a pour une grande part oublié ce qu’est la vie sexuelle. Les craintes émises par Paul vi à ce sujet16 se sont avérées au-delà de ce qu’on pouvait imaginer à l’époque. Benoît xvi faisait remarquer récemment dans une interview que, pour tant de personnes, la vie sexuelle est devenue simplement une drogue qu’elles s’administrent elles-mêmes17. Elle incarne de plus en plus « la légitime satisfaction d’un besoin, qui, comme le sommeil ou la nourriture, échappe à l’appréciation morale, et devient un droit fondamental de la personne humaine, un droit naturel, qui ne saurait être limité par une autorité extérieure se prononçant sur le bien-fondé des diverses pratiques sexuelles18 ».

C’est dans ce climat que l’Église avance sa parole sur la sexualité. Si la vie sexuelle était simplement la rencontre de deux corps qui, mus par un désir puissant, vivent une grande émotion et se procurent l’un à l’autre du plaisir grâce à la sensibilité de leurs zones érogènes, on ne peut alors qu’acquiescer aux rapports sexuels entre personnes de même sexe. Que viendrait faire la différence des sexes dans la rencontre sexuelle ? Il n’y a même plus lieu de parler de sexe : ce qui compte c’est le désir et les organes sensibles du corps, que l’on met en œuvre dans des pratiques les plus diversifiées possibles.

Mais la vie sexuelle, au regard de la Révélation chrétienne, est tout autre chose. Elle n’est pas la collaboration de deux individus à un plaisir partagé, mais l’union de deux êtres personnels, qui reflète celle qu’ils vivent de manière intégrale : union physique, union du cœur et union de l’esprit19. Dans cette union, le plaisir n’est pas une fin en soi mais vise à unir des personnes dans l’accomplissement d’une œuvre commune. L’union sexuelle n’est donc pas seulement une œuvre « mutuelle », visant l’équitabilité dans la répartition des plaisirs, mais une œuvre « commune », c’est-à-dire ensemble autant que l’un par l’autre, en « devenant » une seule chair20.

Cette union des personnes qui convoque la dimension physique n’a lieu que si elle se reflète réellement dans ce que les corps peuvent vivre, autrement dit, si leurs corps sont capables de s’unir21. Cette disposition n’est pas qu’un phénomène biologique mais renvoie à quelque chose de plus profond : l’altérité des sexes. Le sexe féminin existe en vis-à-vis du sexe masculin, les deux existent l’un par l’autre et l’un pour l’autre. Si l’un est nié, l’autre disparaît comme sexe, même s’il subsiste des organes dits abusivement « sexuels ». Il n’y a plus de raison de parler de masculin s’il n’y a plus de féminin, et vice versa22. C’est dans l’altérité des sexes que peuvent être vécus « un don réciproque et une appartenance réciproque des personnes », selon l’expression de saint Jean-Paul ii23.

Le désir peut s’écarter de l’union. Dans la rencontre de l’homme et de la femme, il arrive trop souvent qu’il dérape (et même à l’intérieur du mariage). Plus généralement, il n’est pas rare que des personnes, dans la recherche du plaisir sexuel, doivent lutter contre des désirs qu’on peut appeler aberrants, au sens où ils ne peuvent conduire à une véritable union des personnes. Dans le cas particulier de la liaison homosexuelle, le désir qui cherche à se réaliser dans l’acte sexuel ne peut conduire à l’union, quelles que soient les dispositions de cœur24. Il peut y avoir un rapprochement des personnes par l’affection, par la satisfaction mutuelle, par une reconnaissance, etc. Mais ce rapprochement reste illusoire sur le plan sexuel car il ne peut pas s’accomplir dans l’union des corps. S’installe alors une scission plus ou moins profonde et insatisfaisante entre le cœur et le corps, que l’on croit pouvoir surmonter en assouvissant peut-être d’autres désirs sensuels, dans une chaîne sans fin25. En réalité, dans une liaison homosexuelle, la pratique sexuelle sépare symboliquement plus qu’elle ne rapproche. C’est pourquoi l’Église croit que, pour une personne qui a un attrait homosexuel, la pleine réalisation de la personne ne s’accomplit pas dans la liaison sexuelle mais plutôt en l’évitant. Ce qui ne veut pas dire éviter toute relation. Car le désir sexuel cache une quête affective qui mérite d’être reconnue pour elle-même. Tout être humain est fait pour aimer et être aimé.

Il faut encore ajouter ceci : l’altérité sexuelle, et elle seule, est enrichie de la capacité de donner la vie, de faire exister une nouvelle vie humaine. L’enfant naît de l’union de ses parents et il se reposera sur elle pour grandir. Cette fécondité donne son cadre à la vie sexuelle, en l’empêchant de dériver vers une activité repliée sur la satisfaction de deux personnes26.

En raison de toutes ces constatations, somme toute assez simples, j’estime que l’Église ne peut renoncer à sa vision de la vie sexuelle comme union des personnes, sous peine de priver l’humanité d’un apport irremplaçable. Les familles chrétiennes doivent rester des lieux où tout le monde a sa place quelles que soient les attirances sexuelles que chacun éprouve et les liens qu’il noue, mais où on apprend en même temps que la sexualité devrait se vivre dans l’altérité des sexes qui seule respecte vraiment la personne corps et âme et la cohérence de ses tendances.

Les vertus de l’accueil familial

Dans la vie chrétienne, spécialement dans la famille, il faudra articuler de façon toujours inventive ces deux lignes directrices : un accueil inconditionnel de la personne, quelles que soient ses attirances sexuelles, et une traduction dans les faits de la vocation unitive de la sexualité27. On pourra déjà se sentir à l’aise en remarquant que dans la vie de l’Église, accueillir quelqu’un ne signifie pas cautionner l’entièreté de sa conduite. C’est encore plus vrai dans la vie de famille. Il s’agit de témoigner des valeurs d’amitié. Il faudra de l’imagination pour éviter le piège de la pensée contemporaine qui consiste à dire : pour ne pas discriminer, il faut nier la différence et les spécificités28. Pour répondre à la question posée au début de ma réflexion, il n’y a pas à hésiter à donner une juste place dans la cellule familiale, où « amour et vérité se rencontrent » (Ps 85,10)29.

Aimer sans admettre un comportement, désapprouver en gardant la main tendue et le cœur ouvert, il me semble que c’est un exercice familial que l’on a souvent à pratiquer. Dans l’Évangile, Jésus agit fréquemment de cette manière. Il va manger chez les pharisiens mais ce n’est pas pour cautionner leurs pratiques. Et il ne parle pas avec la Samaritaine pour la féliciter d’avoir eu cinq maris et d’en être au sixième. Il s’invite lui-même chez Zachée et cela change tout. Ces rencontres sont parfois l’occasion de conversion. Aujourd’hui, ne peut-on pas simplement agir de la même façon ? Accueillir « avec respect, compassion et délicatesse », en évitant « toute marque de discrimination injuste » (CEC 2358), même si on ne valide pas une conduite ? On est encore loin de vivre l’Évangile si, dans l’Église, on a besoin de passer par une reconnaissance officielle pour se respecter et se le dire. C’est d’abord ce chantier de conversion qu’il faudrait ouvrir, où on apprend que la miséricorde est à la fois tendresse et appel.

Chercher le Seigneur avec bonne volonté

Il reste un cas où l’on pourrait penser qu’une reconnaissance ecclésiale d’une liaison homosexuelle est possible. C’est lorsqu’une personne qui éprouve une forte attirance homosexuelle choisit de s’installer dans une liaison homosexuelle stable pour éviter que son désir et son manque ne la soumettent au vagabondage sexuel. C’est sans doute ce qui était évoqué plus haut quand on parlait d’exclusivité dans la relation. Est-ce que Dieu et l’Église ne devraient pas encourager quelqu’un à s’attacher à une seule personne plutôt que de multiplier les partenaires ? Le sujet est vaste et a déjà été étudié, par exemple par Xavier Thévenot30. Je voudrais simplement donner quelques pistes.

D’une part, l’espérance répugne à accepter l’idée qu’il y a des cas où la liberté est entièrement et durablement soumise à la pulsion, et qu’il n’y a donc qu’une alternative : ou les partenaires multiples, ou le couple stable. La voie de la chasteté à conquérir est-elle complètement hors de portée, et pour toujours ? D’autre part, il est illusoire de croire que refréner un désir sexuel le rend automatiquement hors de contrôle tandis que l’assouvir conduit à l’apaisement31. Ce que l’Église propose dans une amitié chaste n’est pas un chemin d’enfermement mais un chemin de libération. Mais c’est aussi un chemin de croix, inévitable, et peu ont conscience de sa dureté. De sorte que nous devons dire avec le pape François : « Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? » La phrase est devenue archi-célèbre, et pratiquement toujours citée en omettant « et cherche le Seigneur avec bonne volonté », comme si cette condition était un luxe qui n’a pas vraiment sa place dans le débat qui agite l’Église. Et pourtant, le vrai enjeu n’est-il pas là : chercher le Seigneur de tout son cœur, aller toujours plus loin, ne pas se lasser, se relever lorsqu’on est tombé ?

Dans ces lignes, j’ai essayé de donner quelques balises du chemin par lequel se fait cette recherche du Seigneur. Celui qui choisit une relation stable pour fixer son désir pourra véritablement progresser s’il y a une entente mutuelle pour évoluer vers la chasteté sous la forme de la continence32. Je n’ai toutefois pas encore rencontré assez de personnes ayant choisi cette voie pour avoir une idée de la rapidité de cette évolution. Il faut admettre que la conquête de la chasteté est quelque chose de progressif, et que, parfois, une mise sous pression excessive peut être contreproductive. Mais il y a un moment où le décentrement de soi nécessaire pour avancer33 exige un effort concret sur soi-même. L’Esprit nous pousse à aller au-delà de ce que nous estimons possible à cause de nos échecs. Il faut se confier à lui, qui renouvelle nos cœurs. Dieu appelle toute personne à aller sans cesse plus loin dans l’amour véritable, à sortir des pièges du narcissisme pour se donner vraiment.

Enfin, une question se pose de plus en plus : comment un prêtre peut-il répondre à deux personnes homosexuelles qui demandent la bénédiction pour leur union ? Comment accueillir ce désir lorsqu’on se rend compte qu’il y a dans cette relation, d’une part, des éléments que l’on peut bénir car ils sont de l’ordre de l’union, comme les dimensions de l’amour d’amitié, et, d’autre part, des aspects de leur projet qui ne cadrent pas avec la perspective de Dieu et son appel, comme nous l’avons constaté ? Classiquement, on se dira qu’on peut bénir les personnes mais pas leur projet. Et que donner une bénédiction dans le cadre d’un mariage civil devient très problématique car les circonstances font que le projet lui-même se trouve sur le devant de la scène plus encore que les personnes. Donner une bénédiction dans de tels moments peut-il correspondre à la bénédiction que l’on donne aux pèlerins, à ceux qui ont encore un long chemin à parcourir sous le regard de Dieu pour parvenir à une autre destination qu’ils ne voient pas encore mais où l’Église leur souhaite de s’accomplir ? On pourrait imaginer que le principe de gradualité trouverait une visibilité dans des formes nouvelles de bénédiction. Devant une telle situation, pourra-t-on prier d’une manière inspirée de la bénédiction de ceux qui partent en pèlerinage ?

Dieu notre Père, tu ne cesses de montrer ta bonté à ceux qui t’aiment, et tu te laisses trouver par ceux qui te cherchent. Sois favorable à tes serviteurs qui se mettent en chemin, et dirige-les selon ta volonté. Qu’ils parviennent heureusement sous ta garde au terme de leur route, à une expression d’amour qui corresponde encore mieux à ce que tu attends d’eux.

On pressent une possible difficulté à dire cette prière. Mais si elle reflète la difficulté intérieure de vivre authentiquement en pécheur pardonné, il y a peut-être là une nouvelle manifestation de la grâce.

Notes de bas de page

  • 1 Interview du pape François dans l’avion du retour des Journées mondiales de la jeunesse (29 juil. 2013).

  • 2 Sera expliqué plus loin pourquoi le mot « liaison » est ici préféré à celui d’« union ».

  • 3 « En suivant le regard du Christ, dont la lumière éclaire tout homme (cf. Jn 1,9 ; Gaudium et Spes 22), l’Église se tourne avec amour vers ceux qui participent à sa vie de manière incomplète, tout en reconnaissant que la grâce de Dieu agit aussi dans leurs vies, leur donnant le courage d’accomplir le bien, pour prendre soin l’un de l’autre avec amour et être au service de la communauté dans laquelle ils vivent et travaillent » (Relatio Synodi, 18 oct. 2014, n. 25). Voir aussi le rapport intermédiaire, Relatio post disceptationem, 13 oct. 2014, n. 13.

  • 4 Voir son interview du 27 déc. 2014 dans le journal belge De Morgen, ainsi que son livre en français Église et famille. Ce qui pourrait changer, Namur - Paris, Fidélité - Salvator, 2014.

  • 5 La notion de « soutien réciproque jusqu’au sacrifice » était présente dans la Relatio post disceptationem, au milieu du synode de 2014, mais ce document a été profondément remanié lors des travaux de la deuxième semaine. Le texte qui a été soumis au vote à la fin du synode — et qui pour la partie correspondant aux personnes ayant une orientation homosexuelle n’a pas recueilli les 2/3 d’approbation attendus — ne retient que la notion d’accueil avec respect et délicatesse.

  • 6 Grégoire de Nazianze, Discours 43, chap. 19-22, cité dans J. Follon, J. McEvoy, Sagesses de l’amitié ii, Paris, Cerf, 2003, p. 110.

  • 7 « Une amitié qui peut finir n’a jamais été véritable » (Jérôme, Lettres iii, 6, PL xxii, 335a).

  • 8 K. Wojtyła, Amour et responsabilité, Paris, Stock, 1978, p. 100.

  • 9 Ibid., p. 159.

  • 10 Ainsi, Grégoire de Nazianze dit dans son homélie funèbre pour Basile de Césarée : « le désir des corps, puisqu’il concerne ce qui passe, passe aussi à l’égal des fleurs printanières, (…) mais quand l’amour s’attache à Dieu et quand il est chaste, comme il s’adresse à une réalité stable, il est aussi par là même plus durable, et plus la beauté se montre à lui, plus elle se l’attache et attache l’un à l’autre ceux qui ont même amour » (dans J. Follon, J. McEvoy, Sagesses de l’amitié, cité n. 6, p. 109). Ainsi Aelred : « Je voulais aimer en esprit et ne m’en sentais pas la force ; aussi, je résolus d’écrire sur l’amitié spirituelle et de me prescrire les règles d’un chaste et saint amour » (L’amitié spirituelle, 659A-660B, dans J. Follon, J. McEvoy, Sagesses de l’amitié, cité n. 6, p. 258).

  • 11 Le père Jean-Miguel Garrigues, dominicain travaillant auprès de chrétiens homosexuels, rapporte ce petit dialogue entre des personnes homosexuelles qui avaient passé des vacances ensemble : « En fait, vous ne couchez pas ensemble ? — Non, effectivement. Comment le savez-vous ? — Cela se sent. Il y a une joie et une délicatesse dans vos rapports que nous vous envions » (cité par L. Adrian, interview du père Jean-Miguel Garrigues, Famille Chrétienne 1507, 2 déc. 2006).

  • 12 Citons, en France, les « Rencontres fraternelles d’Aelred ».

  • 13 Prononcé lors de son discours devant l’Association des médecins italiens, 15 nov. 2014 (Osservatore Romano, 16 nov. 2014, non repris dans le texte écrit : Doc. cath. 2518G, déc. 2014).

  • 14 Je n’ouvre pas ici le débat de l’adoption par deux personnes homosexuelles, dont il a déjà été beaucoup question dans les médias occidentaux, à vrai dire souvent en brandissant des études partisanes et en discréditant complètement les découvertes de la psychopédagogie du xxe siècle.

  • 15 « On pourrait dire que c’est là un mariage spirituel ou mystique mais cela risque de fausser les perspectives. Le mariage, en effet, évoque toujours une relation exclusive, puisque l’union sexuelle ne peut s’épanouir que dans une relation unique. L’intimité qui s’épanouit dans le célibat ne devrait pas être exclusive puisque la parfaite virginité rend possible l’intimité avec plusieurs personnes. » (Y. Raguin, Célibat pour notre temps, Supplément à Vie chrétienne 151, 1975, p. 45)

  • 16 Cf. Paul vi, Humanae vitae 17 (25 mars 1968).

  • 17 Benoît xvi, Lumière du monde, Montrouge, Bayard, 2011, p. 160.

  • 18 G. Bedouelle, J.-L. Bruguès, P. Becquart, L’Église et la sexualité. Repères historiques et regards actuels, Paris, Cerf, 2006, p. 112.

  • 19 « C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (Gn 2,24).

  • 20 Voir par exemple K. Wojtyła, Amour et responsabilité (cité n. 8), p. 116 : « Contrairement aux opinions qui envisagent le problème sexuel d’une façon superficielle et ne voient le summum de l’amour que dans l’abandon charnel de la femme à l’homme, il convient de voir ici le don mutuel et l’appartenance réciproque de deux personnes. Non pas une jouissance sexuelle mutuelle où l’un abandonne son corps à l’autre afin que tous les deux éprouvent le maximum de volupté sensuelle, mais précisément un don réciproque et une appartenance réciproque des personnes. Voilà la conception exhaustive de la nature de l’amour sponsal s’épanouissant dans le mariage. Dans la conception contraire, l’amour est par avance annulé au profit de la jouissance (dans les deux sens du terme). Or, il ne peut être réduit à la seule jouissance, soit-elle mutuelle et simultanée. Par contre, il trouve son expression normale dans l’union des personnes ».

  • 21 Il n’y a que le corps de l’homme et celui de la femme qui sont capables de s’unir l’un à l’autre, parce qu’ils sont ainsi disposés dans leur physionomie : le corps de la femme peut accueillir celui de l’homme pour une union, et c’est seulement ainsi que l’union peut se réaliser vraiment. Autrement, il ne reste que des actes sexuels non unitifs même s’ils sont collaboratifs. L’Antiquité l’avait bien compris lorsqu’elle interdisait à deux hommes libres d’avoir ce genre de rapports tandis qu’elle les acceptait envers un esclave (voir G. Bedouelle et al., L’Église et la sexualité…, cité n. 18, p. 204-205).

  • 22 Ce n’est que devant sa femme, isha, que l’homme se découvre masculin, ish (Gn 2,23). Cet événement mis à part, il est l’adam.

  • 23 Cf. supra, n. 21.

  • 24 Quand bien même le désir du cœur y porterait, l’union que l’on cherche dans une liaison homosexuelle ne peut s’accomplir physiquement car les corps ne parviennent pas à relayer cette union. J’ajouterai que la notion d’œuvre « commune » évoquée plus haut n’a rien à voir avec ce qui serait « simultané ».

  • 25 La tendance à multiplier les partenaires n’est pas illusoire. Voir par exemple l’étude de Hugues Lagrange, « Le nombre de partenaires sexuels : les hommes en ont-ils plus que les femmes ? », Population 46/2 (1991), p. 249-277 : en Rhône-Alpes, en 1989, 16,4 % des personnes interrogées disent avoir eu plus d’un partenaire sexuel dans l’année écoulée, mais ce chiffre monte à 71,9 % pour les hommes homosexuels.

  • 26 C’est tout l’enjeu de l’encyclique Humanae vitae et de son accueil dans la mentalité contemporaine.

  • 27 Comme le souligne le Catéchisme de l’Église catholique (nn. 2358-2359).

  • 28 La non-discrimination est un des grands moteurs des changements législatifs en faveur du mariage homosexuel. Appliqué comme il l’a été, ce principe a tourné à l’affirmation de l’insignifiance : tout est la même chose parce que finalement tout n’a de valeur que celle que chacun décide d’y mettre. Le mariage ne signifiait plus grand-chose dans la vie personnelle de beaucoup de politiciens promoteurs du « mariage pour tous ».

  • 29 Précisons que la délicatesse de la charité ne perd rien à faire la différence entre inviter sa petite-fille avec sa compagne, et mettre à leur disposition le lit double de la chambre de l’étage… Surtout si cela pourrait faire penser aux petits-neveux et nièces que la relation homme-femme est identique à la relation homosexuelle.

  • 30 Cf. X. Thévenot, Homosexualités masculines et morale chrétienne, Paris, Cerf, 1985.

  • 31 De façon imagée, on peut faire le parallèle avec la démarche des alcooliques anonymes et le choix de ne plus toucher une goutte d’alcool.

  • 32 La chasteté est nécessaire à tous car elle traduit la volonté d’aimer en vérité, c’est-à-dire d’une façon non captative. La chasteté se décline différemment selon qu’on est époux-épouse, célibataire, amis. J’ai essayé de montrer ici pourquoi la chasteté dans une liaison homosexuelle se traduisait par la continence.

  • 33 « Suivre, accompagner le Christ, rester avec Lui exige de sortir : de soi-même, d’une façon routinière de vivre la foi, de la tentation de se renfermer dans ces schémas qui finissent par fermer l’horizon de l’action créative de Dieu. Dieu est sorti de lui-même pour venir au milieu de nous… pour nous apporter la miséricorde » (Pape François, « Première Audience générale », 27 mars 2013, Doc. cath. 2511A).

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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