La misericordia según Doroteo de Gaza

Emmanuel Faure
La enseñanza de Doroteo de Gaza sobre la misericordia se arraiga en su experiencia personal y en su contemplación de Dios. Este Padre del desierto del siglo VI° cuida a sus hermanos con un corazón severo y con una misericordia entrañable. La misericordia es para todos, tanto los débiles como los fuertes. Esta mantiene lazos estrechos con la humildad. Doroteo expone también las disposiciones espirituales para realizar las obras de misericordia con ciencia.

Palabras clave. - Doroteo de Gaza, formación espiritual, ascetismo, obras de misericordia.

Il est indéniable que la miséricorde a connu une promotion fulgurante au cours des deux derniers siècles. Assistons-nous à une découverte révolutionnaire ou, plus simplement, vivons-nous la résurgence d’un thème fondamental de la foi chrétienne ? Chaque époque de l’histoire de l’Église met en valeur et approfondit un aspect du mystère chrétien qui répond plus particulièrement aux défis auxquels elle est alors confrontée. Jean-Paul ii écrivait que la miséricorde était la limite imposée au mal par Dieu1. Pour l’humanité qui a connu, durant le xxe siècle, des drames jamais égalés dans toute son histoire, se tourner vers « Dieu riche en miséricorde » (Ep 2,42) ouvre un chemin pour bâtir la civilisation de l’amour. Pour autant, cette orientation actuelle ne signifie pas que les siècles passés furent insensibles à la miséricorde. Leurs réflexions peuvent certainement nous aider à mieux appréhender sa richesse. Dans la Tradition de l’Église, les Pères tiennent une place privilégiée. Parmi eux, nous avons choisi d’interroger Dorothée de Gaza, un Père du désert du vie siècle.

I Dorothée à l’école de la miséricorde

Vraisemblablement originaire d’Antioche, Dorothée vécut en Palestine, à proximité de la ville de Gaza, entre 500 et 580 environ. Avant de fonder sa propre communauté, il fut moine du monastère de l’abbé Séridos connu pour le rayonnement spirituel de Barsanuphe et Jean qui y vivaient en reclus. Dorothée a bénéficié des conseils épistolaires de ces deux Pères3. De plus, durant neuf années, il approcha régulièrement Jean puisqu’il fut à son service4.

La place de la miséricorde dans la doctrine de Dorothée se comprend mieux si nous considérons sa vie. En effet, plusieurs événements ont forgé en lui un cœur compatissant.

Dorothée a fait l’expérience de sa faiblesse physique et morale. À plusieurs reprises, soit dans sa correspondance avec les deux reclus, soit dans ses enseignements, il fait état de sa petite santé (Did. xii, 124). Jeune moine, il confie à Barsanuphe son découragement car il ne peut suivre l’ascèse des Pères (Cor. 257, 2-4). Avec bienveillance, celui-ci l’autorise à boire un peu de vin en raison de sa santé (Cor. 255) et lui apprend à faire son possible, malgré sa faiblesse, pour rationner un peu sa nourriture (Cor. 257). Dorothée révèle aussi à Barsanuphe qu’il est violemment attiré par un frère et qu’il risque d’être entraîné au désespoir (Cor. 255, 1-3 ; 256 ; 258). Barsanuphe ne ménage pas sa peine pour le soutenir et lui enseigner les principes du combat spirituel. Cet éminent moine n’hésite pas à lui avouer que lui aussi, dans sa jeunesse, lutta laborieusement contre la luxure durant cinq années (Cor. 258, 35-39).

Dorothée ne rencontre pas la faiblesse uniquement en lui-même. Son frère ayant donné au monastère les fonds pour bâtir une infirmerie, il lui fut demandé d’en être le responsable, charge dont il s’acquitta consciencieusement. Toutefois, ce service était prenant et Dorothée aspirait à plus de solitude. Lui rappelant la parole du Seigneur : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » (Mt 9,13), Jean le plaça face à l’essentiel : « Si donc tu tiens une bonne fois que la miséricorde est au-dessus du sacrifice, incline ton cœur vers la miséricorde » (Cor. 314, 11-12). C’est fort de son expérience que Dorothée affirmera à ses frères que le service des malades a pour but d’acquérir des entrailles de miséricorde (Did. xiv, 153, 5-7 ; Ep. 2, 184, 1-2).

II Un Père plein de miséricorde

Cette école de la miséricorde que Dorothée a vécue dans sa chair et au service des malades a fortement influencé sa manière d’être Père spirituel.

« Que ta propre faiblesse te rende compatissant pour ton frère » (Ep. 2, 185, 10-11). Dorothée s’est appliqué à lui-même cette sentence qu’il partageait à un responsable de communauté. C’est avec compassion que nous le voyons se pencher sur ses frères découragés et leur prodiguer des conseils pour les aider à marcher sur le chemin spirituel dans la vérité, avec dynamisme et sans peur. À celui qui se demande avec angoisse comment il pourra s’envoler de la terre et se trouver d’un coup au sommet de l’échelle spirituelle (Did. xiv, 154), Dorothée ne se départit pas de sa lucidité et anéantit le faux idéal de sainteté qu’il s’est fabriqué. En effet, ce moine ne pourra réaliser ce qu’il désire et, du reste, Dieu ne demande pas une telle prouesse. En revanche, qu’il évite de commettre le mal et qu’il se mette à faire un peu de bien par l’attention concrète au prochain. « Et ainsi, échelon par échelon, tu parviendras, avec l’aide de Dieu, au sommet de l’échelle » (Did. xiv, 154, 29-30). Dorothée invite un autre frère qui désire pratiquer une vertu à ne pas se regarder excessivement, mais à prendre appui sur Dieu qui ne fera jamais défaut. Il lui demande de ne pas considérer combien il est éloigné de cette vertu, combien il lui est impossible de l’exercer. « N’entretiens pas de telles pensées et n’imagine pas que la vertu soit difficile outre mesure. Commence toujours par te mettre à l’œuvre, en faisant confiance à Dieu. Montre-lui ton désir et tu verras le secours qu’il t’accordera pour réussir » (Did. xiv, 153, 13-17). Que l’homme fasse beaucoup ou peu, selon ses capacités, Dieu ne reste pas sourd à sa bonne volonté, il répond à son effort (Did. x, 104, 13-14).

Dorothée n’accable pas ses frères en leur demandant l’impossible car il est conscient de leur fragilité. Il les ménage5 et veille à ne pas briser l’élan du débutant, ni à écraser celui qui est tombé. Il encourage sans cesse. Ses textes dégagent une atmosphère de douceur bien éloignée de la réputation attachée aux moines de l’Antiquité. Il répète souvent que c’est petit à petit, « μικρὸν μικρὸν » (Did. i, 21, 1 ; xiv, 154, 31-32 ; Ep. 5 ; 190, 18-19), avec l’aide de Dieu (Did. xi, 120, 9-10), que l’homme progresse dans le bien. En général, l’abbé Dorothée n’exige pas beaucoup ; seulement un peu. Ainsi, il n’est besoin que d’un peu de peine, de se contraindre un peu (Did. xvii, 179, 17), de s’humilier un peu (Did. ii, 28, 7-8 ; xiii, 142, 15), de lutter un peu (Did. x, 104, 9-10 ; xiii, 143, 6), de faire un peu de bien (Did. xiv, 154, 27), de prendre un peu de chaque vertu6, de s’accorder un peu moins que le nécessaire (Sent. 202, 10) pour progresser dans la vie chrétienne. Dorothée n’exalte pas l’héroïsme, mais il vante la bravoure dans les petites choses car « vertu et péché commencent par de petites choses, mais conduisent à de grandes, soit bonnes, soit mauvaises » (Did. iii, 42, 19-20).

Dorothée est certain que la miséricorde obtient plus que la dureté et le châtiment. Il fait remarquer que les saints détestent le péché et « pourtant, ils ne haïssent pas le pécheur, ils ne le jugent pas, ils ne le fuient pas. Au contraire, ils compatissent, ils l’exhortent, le consolent, le soignent comme un membre malade ; ils font tout pour le sauver » (Did. vi, 76, 10-14). Dorothée éclaire sa pensée par une première image. Les saints font comme les pêcheurs. Lorsqu’ils ont pris un gros poisson, ils lui donnent du fil, l’épuisent et le tirent à eux peu à peu. Par leur patience et leur charité, sans le repousser avec dégoût, les saints attirent le frère qui a péché. Comme si sa pensée n’était pas encore assez explicite, Dorothée fait appel à une autre comparaison, preuve que ce point de son enseignement lui semble tout à la fois crucial et difficile à réaliser. Comme une mère qui aurait un enfant difforme fait tout pour le rendre gracieux, « les saints protègent toujours le pécheur, le disposent, le prennent en charge pour le corriger au moment opportun, pour l’empêcher de nuire à un autre » (Did. vi, 76, 26-29). Avec l’évocation du comportement de cette mère, Dorothée ne fait-il pas allusion aux entrailles de miséricorde (σπλάγχνα οἰκτιρμῶν7) propres au disciple du Christ ? C’est justement cette tendre miséricorde (εύσπλαγχνία) qu’il va exalter en relatant un apophtegme d’Ammonas8 en conclusion de ce long développement. Des frères étaient venus se plaindre auprès de cet abbé car l’un d’entre eux cachait une femme dans sa cellule :

Sachant que le frère avait caché la femme sous le tonneau, il s’assit dessus et ordonna aux autres de chercher dans toute la cellule. Comme ils ne trouvaient pas, il leur dit : « Dieu vous pardonne ! » et, leur faisant honte, il les aida à ne plus croire facilement le mal contre le prochain. Quant au coupable, il le guérit, non seulement en le protégeant après Dieu, mais aussi en le corrigeant, dès qu’il trouva le moment favorable. Car, après avoir renvoyé tout le monde, il lui prit seulement la main et lui dit : « Aie souci de toi-même, frère. » Aussitôt le frère fut pénétré de douleur et de componction, aussitôt agirent sur son âme la bonté (φιλανθρωπία) et la compassion (συμπάθεια) du Vieillard.

(Did. vi, 76, 35-47)

La conversion du frère n’est pas mentionnée dans l’histoire originelle. Dorothée prend soin de souligner la fécondité de la bienveillance et de la compassion.

III Faibles et forts, objets de la miséricorde divine

La compassion pour le pécheur manifestée par Dorothée s’étend aussi aux faibles, c’est-à-dire à ceux qui ne peuvent égaler les saints dans leurs actes extraordinaires. Lui-même a bien conscience d’être des leurs. Le dernier paragraphe des Didascalies résume sa pensée :

Car, même si nous n’atteignons pas la perfection des saints et si nous ne sommes pas dignes d’être dans leur gloire, nous pouvons du moins ne pas être exclus du Paradis, à la condition d’être vigilants et de nous contraindre un peu, comme le dit saint Clément : « Si l’on n’est pas couronné, que l’on s’efforce au moins de ne pas être loin de ceux qui sont couronnés. » Dans le palais, il y a de grands et illustres fonctionnaires, par exemple les sénateurs, les patriciens, les généraux, les gouverneurs, les silentiaires9. Ceux-là reçoivent de gros traitements. Mais dans le même palais, il en est d’autres qui servent pour quelques sous et on dit également d’eux qu’ils sont au service de l’empereur ; eux aussi sont à l’intérieur du palais et, s’ils n’ont pas la gloire des grands, du moins ils sont là, à l’intérieur. Il arrive d’ailleurs que, peu à peu, par avancement ils obtiennent eux-mêmes des fonctions importantes et de hautes dignités. Nous autres pareillement, évitons avec soin de commettre le péché, afin d’échapper du moins à l’enfer. De la sorte, nous pourrons même, grâce à l’amour (φιλανθρωπίας) du Christ pour nous, obtenir l’entrée du Paradis par les prières de tous ses saints.

(Did. xvii, 179, 11-33)

Pour l’officier supérieur ou le simple serviteur, l’essentiel n’est pas d’avoir de hautes fonctions, un salaire important, mais d’être introduits dans le palais royal, d’être auprès de l’Empereur, à son service.

Le faible bénéficie de la miséricorde du Christ et de celle des saints. Dorothée affirme dans la dernière phrase de ce texte que, « grâce à l’amour (φιλανθρωπίας) du Christ », l’entrée du Paradis sera accordée au faible par les prières des saints. Cette philantropie est l’amour miséricordieux du Christ par lequel il libère l’homme. Le bien qui doit être réalisé pour accéder au Paradis semble remplacé par l’amour du Christ et par les prières des saints. Ce bien est celui que le Christ, par son Mystère pascal, a réalisé dans sa bienveillance pour l’homme alors que celui-ci en était incapable en raison de son asservissement au péché. C’est le bien que le Christ donne aux saints d’accomplir pour les autres grâce à leurs prières qui, en quelque sorte, devient le bien de celui qui ne peut seulement qu’éviter le péché, mais n’a pas de forces suffisantes pour les labeurs ascétiques. Dans la communion des saints, les biens des uns appartiennent aux autres car cette circulation des biens spirituels est fondée dans le Saint de Dieu : le Christ, Dieu et homme, unique sauveur et unique médiateur. Le Christ et la prière des saints suppléent à l’impéritie du frère.

L’enseignement de la quinzième Didascalie rejoint celui du paragraphe 179, mais Dorothée n’y limite pas ses propos aux faibles. De fait, ce ne sont pas seulement ceux qui ne peuvent égaler les actions des saints qui ont besoin de la miséricorde de Dieu. Telle est la situation générale de l’humanité, comme le fait remarquer Dorothée lorsqu’il dépeint la progression du mal après le premier péché : « Alors donc, Dieu, bon et ami des hommes (φιλάνθρωπoς), envoie son Fils unique, car Dieu seul pouvait guérir et vaincre un tel mal » (Did. i, 4, 1-3, trad. retouchée). Dorothée invite donc chacun à aller à la rencontre du Christ avec des palmes et des rameaux d’olivier comme le peuple le jour de son entrée triomphale à Jérusalem. Les palmes sont symboles de victoire et l’olivier représente la miséricorde. En les brandissant, le peuple proclame à la fois la victoire du Christ et en appelle à sa miséricorde et à son assistance.

Nous irons donc, nous aussi, à la rencontre du Christ Notre Seigneur avec des palmes, comme au-devant d’un vainqueur, puisqu’il a vaincu l’ennemi pour nous (ὑπὲρ ἡμῶν), et avec des rameaux d’olivier pour implorer sa miséricorde, afin que, comme il a vaincu pour nous, nous soyons, nous aussi, victorieux par lui (δι’αὐτοῦ) en l’implorant et que nous nous trouvions arborant ses emblèmes de victoire, en l’honneur non seulement de la victoire qu’il a remportée pour nous, mais aussi de celle que nous aurons remportée par lui, grâce aux prières de tous les saints.

(Did. xv, 165, 12-20)

IV L’humilité attire la miséricorde

Les paragraphes 179 et 165 que nous venons de citer nous fournissent des pistes pour comprendre le lien étroit entre la miséricorde et l’humilité10.

Au numéro 179, Dorothée déclare que le peu dont est capable le faible − être vigilant et se contraindre un peu afin d’éviter le péché − ne sera pas compté comme quantité négligeable par Dieu. Ailleurs, il soutient que l’humilité seule peut sauver l’homme :

Même si nous ne pouvons, faibles comme nous le sommes, accomplir de pénibles travaux, tâchons de nous humilier. Et j’ai confiance en la miséricorde de Dieu que le peu que nous aurons fait humblement nous vaudra d’être, nous aussi, parmi ces saints qui ont beaucoup peiné au service de Dieu.

(Did. ii, 28, 8-13)

Si les prédécesseurs de Dorothée reprenaient volontiers une sentence du Livre des Proverbes : « Dieu donne sa grâce aux humbles » (Pr 3,34 lxx11), toutefois, ils n’allaient pas jusqu’à dire, comme le fait Dorothée, que l’humilité attire la grâce de Dieu (Did. ii, 29, 9-10). Ce principe revient à plusieurs reprises au cours de ses conférences. Ainsi, il indique qu’il n’est guère possible de recouvrer la santé spirituelle « sans beaucoup de prières et de larmes capables d’exciter (κινῆσαι) en notre faveur la miséricorde du Christ » (Did. xi, 122, 27-28). Prières et larmes sont deux fruits de l’humilité. Ce principe se retrouve aussi affirmé au sujet de la tentation qui est une expérience d’abaissement : « Rien ne porte autant la miséricorde de Dieu sur l’âme que les tentations » (Did. vii, 88, 10, trad. retouchée).

Parce que cette formule est devenue courante, nous ne percevons plus son côté audacieux. En effet, elle insinue que l’homme aurait prise sur Dieu, alors qu’il fait miséricorde à qui il veut (cf. Rm 9,14.18 ; Ex 33,19). Soutenir que l’humilité attire la grâce de Dieu est une manière de souligner la prédilection de Dieu pour les petits et les pauvres dont témoigne l’Écriture. Que l’humilité attire la grâce de Dieu ne signifie pas qu’elle la forcerait à intervenir, mais, par elle, l’homme s’établit dans la disposition spirituelle susceptible de recevoir la grâce toujours prompte à se donner. Aussi Dorothée fait-il remarquer que

si nous avons le dessous, hommes que nous sommes, et si nous glissons dans le péché, hâtons-nous de nous relever. Faisons pénitence. Pleurons devant la divine bonté. Veillons, combattons et Dieu, voyant notre bonne volonté, notre humilité et notre contrition, nous tendra la main et nous fera miséricorde.

(Did. xi, 123, 27-30)

Le paragraphe 179 nous a fait découvrir l’empire de l’humilité sur la miséricorde. Le numéro 165 introduit plus avant dans leur rapport. Les rameaux d’olivier portés par le peuple symbolisent son imploration de la miséricorde. Cette prière est justement ce qui caractérise l’humble :

Il est manifeste que l’homme humble et pieux, sachant que rien de bon ne peut se faire en son âme sans le secours et la protection de Dieu, ne cesse jamais de l’invoquer pour qu’il lui fasse miséricorde. Et celui qui prie Dieu sans cesse, quelque bonne œuvre qu’il lui soit donné d’accomplir, il en connaît la source et il ne peut en concevoir de l’orgueil ni l’attribuer à ses propres forces. C’est à Dieu qu’il attribue toute bonne œuvre, et il ne cesse de le remercier et de l’invoquer, craignant que la perte d’un tel secours ne laisse apparaître sa faiblesse et son impuissance à lui.

(Did. ii, 38, 9-18)

L’humilité n’attire pas l’intervention de la miséricorde de manière passive. Celui qui fait le bien est confronté aux passions qui habitent son cœur et lui font obstacle. Plus radicalement encore, il expérimente que, sans la grâce de Dieu, il est incapable de faire quelque bien que ce soit. Il est donc acculé à implorer la miséricorde qui ne manquera pas d’intervenir. « L’homme a donc toujours besoin de prier pour demander à Dieu de l’aider et de coopérer avec lui en tout ce qu’il fait » (Ep. 6, 191, 14-16). Cette attitude devient habituelle. La prière continuelle du moine est l’expression de son humilité qui est ouverture à la miséricorde toujours disposée à se répandre. Le frère vit alors dans la conscience permanente de sa dépendance foncière vis-à-vis de la miséricorde de Dieu sans l’intervention de laquelle il ne pourrait obéir aux commandements.

V Prendre soin des frères avec un cœur sévère et des entrailles de miséricorde

Les exigences modérées de Dorothée, son parti pris en faveur des pécheurs, ne sont-ils pas le signe d’une vision laxiste de la miséricorde ? La critique semble avoir été émise du vivant de Dorothée par certains moines. Les tensions qui en ont découlé sont peut-être à l’origine de son départ du monastère de Séridos pour fonder sa propre communauté, comme le raconte la Vie de Dosithée12. Pourtant, il est difficile d’accuser Dorothée de mollesse et de laisser aller.

Tout d’abord, nous devons signaler qu’il ne s’éloigne en rien de la doctrine traditionnelle des Pères du désert. Il est vrai que, bien souvent, les apophtegmes qui relatent des faits excessifs ou merveilleux retiennent l’attention alors qu’ils ne sont pas représentatifs de cette littérature. Leur authentique doctrine, tout en discernement et modération, en ressort déformée. Lorsque Dorothée enseigne que le chemin spirituel se parcourt peu à peu, en faisant un peu, avec la grâce de Dieu, il n’est pas révolutionnaire. En effet, l’abbé Isaïe ou Barsanuphe déclarent que le moine progresse peu à peu13. Barsanuphe écrit à un frère : « Apporte donc, toi aussi, ta petite part de labeur » (Cor. 198, 11). Et l’exigeant Jean Colobos préconise aux frères d’avoir leur petite part de toutes les vertus chaque jour14. Faire un peu, c’est aussi faire son possible avec la force que Dieu donne, selon Barsanuphe et Jean (Cor. 85, 16-17). « Faire ce que nous pouvons », « faire son possible », sont des expressions typiques de l’abbé Isaïe15. Il déclare : « Faisons donc ce que nous pouvons, et la puissance de Notre Seigneur Jésus-Christ est grande pour secourir notre faiblesse16 ». Des paroles plus exigeantes seraient attendues de la part d’un Père dont la montée sur la croix est l’idée maîtresse de sa doctrine spirituelle.

À celui qui trouverait excessif le commentaire que Dorothée fait de l’apophtegme d’Ammonas couvrant la fornication d’un moine (Did. vi, 76, 31-47), nous pourrions lui opposer ce qu’il écrit dans une lettre : « Crains-tu de nuire à ton frère par ta patience ? Mais l’Apôtre (cf. Rm 12,21) ordonne de vaincre le mal par le bien et non le mal par le mal » (Ep. 2, 185, 14-16). C’est justement à propos d’Ammonas que se rencontre l’unique fois où Dorothée emploie le terme « φιλανθρωπία » attribué à un homme alors qu’il le réserve habituellement à Dieu, comme nous le verrons bientôt. Par son attitude, Ammonas est signe de la bonté miséricordieuse de Dieu.

Pour Dorothée, accueillir la miséricorde de Dieu ne signifie pas promouvoir un quelconque « farniente » spirituel :

Nous, c’est en dormant que nous voudrions être sauvés, et voilà pourquoi nous perdons courage dans les épreuves, alors que nous devrions plutôt remercier Dieu et nous estimer heureux d’avoir à souffrir un tout petit peu ici-bas pour trouver quelque repos dans l’au-delà.

(Did. xii, 125, 19-23)

En observant les relations de la miséricorde avec l’humilité, nous avons vu que si l’humilité attire la miséricorde, elle a néanmoins une implication dans ce mouvement : « Il faut absolument et notre effort et la collaboration de Dieu » (Ep. 6, 191, 12-13).

Dans une lettre destinée à des responsables de communautés, Dorothée livre le secret de sa paternité. Avant de donner quelques exemples, il commence par formuler l’attitude intérieure qui doit habiter le responsable. « Si tu es préposé, prends soin des frères avec un cœur sévère (στρυφνότητι) et des entrailles de miséricorde. » Pour Dorothée, le cœur s’oppose aux comportements superficiels (Did. i, 7, 28-32). Quant à l’expression : « entrailles de miséricorde », issue de Col 3,12, nous l’avons déjà rencontrée à propos de la compassion d’Ammonas (Did. vi, 76, 35-47). Sans durcir les notions anthropologiques de cœur et d’entrailles, nous pouvons toutefois indiquer que le cœur recouvrirait plutôt l’aspect rationnel de l’intimité humaine et les entrailles sa dimension affective. C’est avec son intelligence et sa sensibilité que le Père doit guider ses fils.

Sévérité et miséricorde sont les caractéristiques de cette intériorité. À première vue, elles semblent contradictoires. L’expression « στρυφνότητι καρδίας » est difficile à rendre. « Στρυφνότης » signifie « âpre », « acerbe ». Utiliser « acerbe » ne serait pas conforme aux agissements de Dorothée décrits auparavant ni à sa pensée. Il déclare, en effet, que « là où se trouvent compassion, charité et humilité, comment pourraient prévaloir la colère, la rancune ou toute autre passion ? » (Did. viii, 94, 35-37). « Âpre » serait plus dans le ton. Les Sources Chrétiennes ont préféré « sévère », ce qui est judicieux, nous semble-t-il. Encore faut-il écarter de ce mot l’idée de propension à punir qu’il porte habituellement. Un cœur sévère est sans concession, exigeant. Rugosité et tendresse s’unissent pour prendre soin du frère. Dorothée perçoit qu’il doit agir avec une bienveillance inconditionnelle, relevant celui qui tombe ou se décourage, sans jugement, et faire preuve d’une exigence savamment dosée selon les capacités du frère pour lui permettre de tendre, sans rompre, vers une radicalité toujours plus absolue. Dorothée poursuit sa lettre par quelques indications concrètes :

Pour les fautes qui se produisent, ne t’irrite pas outre mesure, mais montre sans te troubler le mal qui en résulte, et, s’il faut faire des reproches, prends l’air qui convient et attends le moment opportun. Ne sois pas trop regardant pour les petites fautes, tel un justicier rigoureux ; ne fais pas continuellement des réprimandes, car c’est insupportable, et l’accoutumance aboutit à l’insensibilité et au mépris. Ne commande pas impérieusement, mais soumets humblement la chose au frère : cette manière de faire est stimulante, elle est plus persuasive et procure la paix au prochain.

(Ep. 2, 184, 9-19)

Le délicat dosage entre la sévérité et la miséricorde est au service de l’avancement spirituel du moine.

Nous pourrions trouver une illustration de cette conception de l’autorité dans l’accompagnement de Dosithée, un novice qui fut confié à Dorothée. Non seulement la Vie de Dosithée raconte comment il l’a guidé jusqu’au sommet de la vie spirituelle avec une compassion qui n’était pas sans une certaine rudesse (Dos. 12), mais elle témoigne aussi que ce ne sont pas les labeurs ascétiques exceptionnels qui conduisent au salut. En effet, pour expliquer que Dorothée a « conduit Dosithée à Dieu si droit et si vite » (Dos. 13, 6-7), le rédacteur met en avant l’obéissance et le retranchement de la volonté propre qu’il avait lui-même pratiqués avec persévérance (Dos. 13, 3-19). Plusieurs épisodes manifestent ce retranchement incessant et sans concession que Dorothée fit subir à Dosithée (Dos. 7-8).

La réponse aux critiques que peuvent susciter les paroles de Dorothée nous ont permis de préciser sa doctrine de la miséricorde dans le cadre pédagogique qui était le sien. Nous allons faire un pas de plus en découvrant ce que signifie faire miséricorde avec science.

VI Être miséricordieux avec science

Dorothée accompagne la progression spirituelle de ses frères. La notion de progrès est très présente dans les Didascalies. Il sait bien que le chemin spirituel s’accomplit patiemment, par étapes. Lorsqu’il apprend à ses frères à faire « l’aumône avec science (ἡ ἐν γνώσει ἐλεημοσύνη) » (Did. xiv, 157, 26), il prend en compte cette croissance progressive. Avant d’étudier de quoi il retourne, nous devons préciser ce qu’est l’ἐλεημοσύνη, terme traduit habituellement par « aumône ». Il serait plus approprié de parler des œuvres de miséricorde car Dorothée, comme les autres Pères, a une compréhension large de l’aumône. Ainsi, il fait remarquer que chacun peut la pratiquer « selon ses moyens et sa condition » (Did. xiv, 158, 29). Personne ne peut prétexter de sa pauvreté car Dieu se satisfera même du peu comme le révèle l’épisode évangélique de l’obole de la veuve (cf. Mc 12,41-44). Mais l’aumône n’est pas qu’une question d’argent. Le pauvre a toutefois de la force pour servir son frère malade. S’il ne le peut, il lui est possible de lui adresser des paroles de réconfort. Dorothée va plus loin encore. « À supposer que tu ne puisses même pas lui faire l’aumône d’une parole, tu peux, lorsque ton frère est irrité contre toi, avoir pitié de lui et le supporter durant sa colère » (Did. xiv, 158, 10-12), gardant le silence au lieu de l’invectiver. Le point d’orgue de l’aumône consiste dans le pardon. « N’ayant pas de quoi exercer la miséricorde envers le corps de ton frère, tu le fais à l’égard de son âme. Et quelle plus grande miséricorde que celle-là ? » (Did. xiv, 158, 22-24).

L’aumône recouvre donc toute action matérielle ou spirituelle faite en faveur du prochain. Cependant, pour Dorothée, cela ne suffit pas. Encore faut-il que ce bien soit pratiqué avec science, c’est-à-dire avec une disposition de cœur ajustée. Dorothée est lucide, il sait que cette qualité d’âme ne s’acquiert que progressivement (Did. iv, 49, 1-3). Dieu lui-même ne rejette ni des motifs moins spirituels, ni l’imperfection des débuts. Ainsi, certains font œuvre de miséricorde sans rechercher le profit de leur âme bien que leur motivation ne soit pas condamnable. Dieu exauce celui qui a agi pour une récompense matérielle comme la bénédiction de son champ ou le salut de son navire. Il fait de même avec l’homme qui exerce la miséricorde en espérant que sa famille sera protégée ou qu’il sera reconnu comme un bienfaiteur. Dorothée conclut : « Dieu ne repousse personne et donne à chacun ce qu’il veut, pourvu que cela ne nuise pas à son âme » (Did. xiv, 156, 21-22).

Cependant, ce n’est pas encore faire miséricorde avec science. Pour cela, le frère doit œuvrer pour le profit de son âme. Dorothée repère trois dispositions qui correspondent à une purification progressive du motif de l’action (Did. iv, 48 et xiv, 157)17. Le frère agit tout d’abord pour être préservé du châtiment. C’est un esclave. Certes, il fait le bien selon Dieu, mais non comme Dieu le veut (Did. xiv, 157, 3-4). Plus évolué, quoique loin d’être parfait, est le mercenaire qui est préoccupé par la récompense spirituelle ou matérielle qu’il espère tirer du bien qu’il réalise. Tout autre est la disposition de fils. Celui-ci fait la volonté de son père

parce qu’il le veut servir, honorer et contenter. C’est ainsi que nous devons faire l’aumône : à cause du bien lui-même18, ayant compassion les uns des autres comme de nos propres membres, obligeant les autres comme si nous étions leurs obligés, donnant comme si nous-mêmes recevions. Telle est l’aumône faite avec science ».

(Did. xiv, 157, 21-26, trad. retouchée)

Ce texte mérite quelques développements. Un décentrement s’opère progressivement. Le bien en lui-même est recherché, ou, pour le dire autrement, « ne rien aimer plus que Dieu et préférer à tout autre désir le désir de Dieu » (Did. xvii, 176, 25-2619).

La compassion correspond au commandement de l’amour du prochain comme soi-même (Lv 19,18 ; Did. xiv, 154, 7-12) car compatir, c’est se soucier des peines de l’autre comme si elles étaient les nôtres20. Jean faisait remarquer à Dorothée désireux de se retirer de l’infirmerie pour plus de solitude que le soin des malades accomplit « le précepte de l’Apôtre (cf. 1Co 12,26), c’est-à-dire, si quelqu’un est affligé, s’affliger avec lui, le consoler, le réconforter, car c’est cela la compassion » (Cor. 315, 13-15). Le cœur compatissant va même jusqu’à s’affliger du trouble de celui qui l’outrage (Did. x, 110, 15-16).

Dorothée approfondit les causes de la compassion. Ce mouvement ne part pas uniquement de la reconnaissance de notre commune humanité avec celui qui souffre. Considérer le prochain comme un autre soi-même rejoint l’enseignement de Paul sur l’Église Corps Mystique du Christ. Selon Dorothée, il faut avoir compassion les uns des autres comme de nos propres membres (Did. vi, 77, 4) « car “nous sommes les membres les uns des autres”, dit l’Apôtre. Or si nous ne formons tous qu’un seul corps, et si nous sommes, chacun pour sa part, membres les uns des autres, un membre souffre-t-il, tous les membres souffrent avec lui (1 Co 12,25-26) » (Did. vi, 77, 15-18).

Obliger les autres comme si nous étions leurs obligés, donner comme si nous recevions est la dernière caractéristique des œuvres de miséricorde accomplies avec science. Deux paragraphes plus haut, Dorothée avait exprimé une pensée similaire. Il commentait alors Rm 12,2 en détaillant ce que Dieu veut de bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait. Ce qui est agréable à Dieu est l’action réalisée à cause du bien lui-même et par compassion, non dans une pensée humaine comme celui qui recueille une orpheline parce qu’elle est jolie (cf. Did. xiv, 155, 38-40). L’aumône pleinement accomplie acquiert une qualité nouvelle. Elle est « faite sans parcimonie, sans lenteur, ni froideur, mais de tout son pouvoir et de tout son cœur. C’est donner comme si on recevait soi-même, c’est être bienfaiteur comme si on était soi-même l’obligé » (Did. xiv, 155, 41-44). L’œuvre de miséricorde avec science est l’action faite sans condescendance, avec une grande délicatesse. C’est donner avec humilité, en s’effaçant soi-même et en rejetant toute vanité, pour mettre l’autre au centre (cf. Did. ii, 33, 1-6). « Donner comme si on recevait » signifie aussi donner avec la joie et la reconnaissance ressenties lorsqu’on reçoit soi-même un cadeau.

Faire les œuvres de miséricorde avec science revient à les accomplir dans la charité, c’est-à-dire dans cet amour qui ne préfère rien à Dieu, qui agit à cause de Dieu lui-même, en l’imitant, et qui se penche vers le prochain comme si on était son obligé.

VII La miséricorde caractérise Dieu

Ce que Dorothée affirme concernant la miséricorde, qu’il essaie d’incarner dans son comportement, procède de son regard sur Dieu. Il a été émerveillé par la bonté de Dieu. La sentence, inspirée de l’Évangile : « Soyez bon comme Dieu est bon », résume parfaitement sa vision de la vocation de l’homme (cf. Did. xii, 134).

Dorothée contemple la bonté de Dieu à l’œuvre dans l’histoire. Il en tire « la conviction que tout ce que Dieu fait avec nous, il le fait par bonté et par amour » (Did. xiii, 139, 4-8). « Bon Dieu » est une expression très courante chez lui pour désigner Dieu. Il lui adjoint parfois « φιλάνθρωπος », « ami des hommes ». Cet adjectif est aussi utilisé seul pour désigner Dieu. Il peut être assimilé à un synonyme de « bon » comme le fait l’édition des Sources Chrétiennes21. « Φιλανθρωπία22 » dit la prodigalité de Dieu qui, non seulement, tire l’homme du néant en le créant (cf. Did. xvi, 171, 17-21 ; Lettre 2, 186, 2-7) et en lui conférant toutes les vertus, l’installant dans les délices du Paradis (Cf. Did. i, 1), mais aussi le libère du péché (cf. Did. xvi, 172, 29) et lui donne la vie éternelle (Cf. Did. xvii, 179, 31 ; xii, 125, 6). La sollicitude de Dieu pour l’homme se manifeste de la création au salut et opère sans cesse par la Providence23. C’est la compassion de Dieu qui fut à l’origine de l’envoi du Fils. « Dieu qui nous avait faits à son image, fut ému de compassion (οἰκτειρήσας) pour sa créature et son image, il se fit homme à cause de nous et accepta la mort pour tous » (Did. xvi, 172, 6-8). Dorothée encourage un frère éprouvé à avoir confiance en la « tendresse (τὴν εύσπλαγχνίαν) du bon Seigneur le Christ » (Ep. 11, 196, 4-5) qui accompagne toute personne dans les tribulations et les tentations « car il est miséricordieux (ἐλεήμων) et connaît notre impuissance24 ».

Dorothée ne restreint pas la bonté de Dieu à la seule miséricorde. Toutefois, cette bonté du Créateur, intervenant en faveur de sa créature fragile et blessée par le péché, se révèle avant tout comme miséricorde, à tel point que Dorothée déclare que la miséricorde « est le propre de Dieu25 ». Dans la pensée de Dorothée, elle est, en quelque sorte, l’autre nom de la bonté de Dieu.

Avec logique, il en déduit que « c’est spécialement cette vertu qui imite Dieu ». En effet, fait-il remarquer, le Seigneur

n’a pas dit : « Jeûnez comme jeûne votre Père céleste », ni : « Soyez pauvres comme votre Père céleste est pauvre », mais : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux ». (…) Il faut donc, comme nous le disions, avoir toujours les yeux fixés sur ce but.

C’est en définitive à la lumière de la certitude que la miséricorde est la marque particulière du bon Dieu et de ce qui en découle, à savoir, que l’homme, image de Dieu, se réalise en agissant avec miséricorde comme Dieu, que nous devons interpréter tout ce que nous avons observé dans ce parcours sur l’agir miséricordieux vécu et enseigné par Dorothée.

VIII Telle est la nature de la charité

Le thème de la miséricorde n’est pas accessoire chez Dorothée. Pour lui, bonté, charité, miséricorde sont des concepts quasiment équivalents. La miséricorde souligne plus particulièrement que la bonté de Dieu se fait compassion devant la détresse humaine et se penche vers elle pour venir à son aide. Dorothée conçoit la vie chrétienne avec une grande simplicité : de Dieu miséricordieux à l’homme miséricordieux par l’imitation de Dieu miséricordieux. Sa fameuse image du cercle explicite l’articulation entre l’amour de Dieu et celui du prochain (cf. Did. vi, 78). Le monde est comme un cercle dont le centre est Dieu et les rayons, le chemin parcouru par chacun pour aller vers Dieu. Plus on s’approche du centre, plus on se rapproche les uns des autres et vice versa. Par l’obéissance aux commandements, notamment ceux relatifs aux œuvres de miséricorde, l’homme s’approche de Dieu et du prochain. « Si nous aimons Dieu, autant nous approchons de Dieu par la charité pour lui, autant nous sommes unis à la charité du prochain, et autant nous sommes unis au prochain, autant nous le sommes à Dieu » (Did. vi, 78, 22-25). « Telle est la nature de la charité » (Did. vi, 78, 20).

Notes de bas de page

  • 1 Cf. Jean-Paul ii, Mémoire et identité, Paris, Flammarion, 2005, p. 71.

  • 2 Ce verset a donné son titre à la deuxième encyclique de Jean-Paul ii, en 1980 : Dives in misericordia.

  • 3 Quatre-vingt-six questions de Dorothée avec les réponses des deux Pères sont conservées dans leur vaste correspondance : Barsanuphe et Jean de Gaza, Correspondance, vol. 2, t. 1, Lettres 252-338, intr., texte critique, notes et index F. Neyt et P. Angelis-Noah, trad. L. Regnault, SC 450, Paris, Cerf, 2000 (cité Cor. suivi du numéro des lettres et, si nécessaire, des numéros des lignes du texte grec : Cor. 252-338).

  • 4 Cf. Did. iv, 56, 35. Les œuvres de Dorothée sont traduites dans l’ouvrage suivant auquel nous nous référons : Dorothee de Gaza, Œuvres spirituelles, intr., texte grec, trad. et notes L. Regnault et J. de Préville, SC 92, Paris, Cerf, 2001 (réimp. de la première éd. revue et corrigée). Les conférences spirituelles ou Didascalies seront citées Did. suivi du numéro de l’instruction en chiffre romain, puis celui du paragraphe et éventuellement les lignes du texte grec. De même pour les lettres (Ep.) ou les sentences (Sent.).

  • 5 « Ménager le prochain, c’est de la compassion » (Did. ix, 103, 19-20).

  • 6 Parole de Jean de Gaza (Did. xiv, 150, 11).

  • 7 L’expression est tirée de Col 3,12. Σπλάγχνα : terme qui n’est pas facile à traduire. Ce sont les entrailles. Dans l’antiquité, elles désignaient le lieu des sentiments. Cf. C. Spicq, art. « σπλάγχνα, σπλαγχνίζομαι », Lexique théologique du Nouveau Testament, Paris - Fribourg, Cerf - éd. univ. de Fribourg, 1991, p. 1409-1412. Au sujet du vocabulaire biblique de la miséricorde, voir les articles, dans cet ouvrage, « ἐλεέω, ἔλεος » ; « συμπαθής, συμπαθέω » ; « φιλανθρωπία, φιλανθρώπως » ; J.-P. Sonnet, « Justice et miséricorde. Les attributs de Dieu dans la dynamique narrative du Pentateuque », NRT 138 (2016), p. 3-22 ; de façon plus générale, P. Grelot, « Le vocabulaire biblique de la compassion », La vie spirituelle 728 (sep. 1998), p. 421-432.

  • 8 Cf. Les Sentences des Pères du désert, collection alphabétique, trad. et prés. L. Regnault, Solesmes, éd. de Solesmes, 1981, Ammonas 10, p. 44.

  • 9 Le silentiaire était l’officier qui veillait au silence lorsque l’Empereur paraissait. Cf. L. Brehier, Les institutions de l’empire byzantin, Paris, Albin Michel, 1970, p. 60.

  • 10 Sur ce thème majeur voir notre ouvrage : La vie spirituelle selon Dorothée de Gaza. Dynamique de l’humilité, à paraître aux éd. Beauchesne.

  • 11 Cité par exemple en Cor. 262, 22 ; 268, 25-26.

  • 12 Cf. Dos. 10-13. La Vie de Dosithée, même si elle n’est pas directement écrite par Dorothée, a été intégrée au recueil de ses œuvres publiées aux Sources Chrétiennes. La référence est donnée comme suit : Dos. suivi du numéro du paragraphe et, si nécessaire, du numéro des lignes du texte grec.

  • 13 Cf. Abbé Isaïe, Recueil ascétique, introd. et trad. française par les moines de Solesmes, SO 7, Éd. de Bellefontaine, 1970, Logos 16, 98 ; 25, 19. Voir aussi : Cor. 10, 19-20.

  • 14 Cf. Apophtegmes alphabétiques, Jean Colobos 34.

  • 15 Cf. Isaïe, Logos 2, 11 ; 11, 3 ; 12, 12 ; 21, 6.30.38.63 ; 25, 23.29.

  • 16 Ibid. 16, 20.

  • 17 Dorothée dit qu’il s’inspire de Basile de Césarée (cf. Les Règles monastiques, intr. et trad. L. Lèbe, Maredsous, éd. de Maredsous, 1969, « Prologue », p. 38-39).

  • 18 Δι’αὐτὸ τὸ καλόν : cf. Did. iv, 47, 15 ; 48, 6 ; 49, 22 ; 51, 23 ; xiv, 155, 39 ; 157, 18. Basile écrit que certains obéissent « pour le bien lui-même et l’amour de Celui qui commande » (Les Règles, « Prologue », cité n. 17, p. 38).

  • 19 Cet absolu se retrouve aussi en Did. xvi, 169.

  • 20 L’autre aspect du précepte consiste à vouloir l’avantage du prochain comme si c’était le sien (Did. xiv, 154, 32-33).

  • 21 Par exemple : Did. iv, 60, 32 ; xiv, 158, 36.

  • 22 Φιλανθρωπία est un hapax du Nouveau Testament, Cf. Tt 3,4. Sur l’histoire de ce concept : cf. H. Pètre, Caritas. Études sur le vocabulaire latin de la charité chrétienne, Études et documents 22, Louvain, Spicilegium Sacrum Lovaniense, 1948, p. 208-209. C’est avec Origène que le mot devient fréquent dans les textes patristiques et désigne aussi, à partir du ive siècle, la dimension sociale de la charité.

  • 23 Cf. Did. xiii, 138, 7-8.17 et vii, 88, 28-29 ; xii, 124, 22-27.

  • 24 Ep. 12, 197, 18-20. Sur la connaissance que Dieu a de notre impuissance : cf. Did. i, 5, 10-11.

  • 25 Et citations suivantes : Did. xiv, 156, 7-14.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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