Chapitre VIII de Amoris laetitia. Le bilan après la tourmente

Víctor M. Fernández Mgr
Moral y derecho - Census taker : Henri Deraison
Ce livre s'enracine dans la réflexion fondamentale du pape sur le propre texte de son exhortation Amoris laetitia et sur la manière dont un de ses commentateurs privilégiés répond aux nombreuses objections, difficultés et interprétations différentes qui ont surgi dès la parution du document pontifical. Mgr Victor Emmanuel Fernández, nommé récemment archevêque de La Plata après avoir été recteur de l'Université catholique pontificale d'Argentine, affirme de multiples manières combien l'Église peut évoluer et insiste sur ce point quant à la discipline sacramentaire. Les divers thèmes abordés (même s'ils s'avèrent succincts et difficiles à résumer) doivent être lus avec attention : ils permettront peut-être d'entrer dans une plus juste compréhension d'un chapitre qui reste pour beaucoup complexe et difficile à vivre et à enseigner.
La « parfaite continence » suggérée aux divorcés remariés est rappelée. On sait que non seulement elle est difficile à vivre, mais encore qu'il est délicat d'en rendre compte dans le vocabulaire pastoral aujourd'hui : vivre en frères et soeurs, vivre en « amis » (comme le suggérait Benoît xvi), ne sont pas encore des expressions tout à fait adéquates pour de nouveaux conjoints qui partagent un même toit. Le conseil donné ici est de ne pas se fixer de manière rigide sur la sexualité des époux sans nier que l'amour conjugal peut être non seulement chaste mais continent.
La question des normes morales absolues et des limites humaines est aussi explicitée. L'auteur insiste sur les conditions d'application de ces normes et aussi sur leur intégration dans la conscience de l'homme, suivant en cela AL 301 : « Les limites n'ont pas uniquement un lien avec une méconnaissance de la loi ». De fait, l'insistance de l'exhortation au sujet du discernement oriente celui-ci vers l'appréciation du poids des circonstances. D'autre part, un même langage extérieur ne peut toujours convenir à des situations distinctes : tout divorcé remarié n'est pas adultérin. Jean-Paul ii visait déjà cette réalité et désirait qu'on différencie les situations (Familiaris consortio 84).
Selon l'A., la préoccupation majeure du pape François est de mettre à sa juste place la responsabilité ou la culpabilité du chrétien, non seulement face à une loi extérieure, mais encore devant des indications « objectives et subjectives » que le pasteur parviendrait à mettre en évidence avec lui. Le thème de l'impuissance du pasteur devant la fragilité et les incompréhensions des chrétiens est aussi réfléchi pour aborder certaines situations. À l'impossible nul n'est tenu. P. ex., dans des actes qui concernent normalement la liberté commune des deux époux, certaines circonstances rendent impossibles une fidélité aux lois évidentes pour l'un et pas pour l'autre. À notre avis, il faudrait peut-être mieux manifester dans ces réflexions la lourde ambiguïté rencontrée dans le domaine de la sexualité. On le sait, il convient d'éviter le mal et de faire tout le bien possible. Et il est toujours possible, avec la grâce de Dieu, de faire le bien. Comment rendre compte cependant qu'un bien est toujours possible, même dans une situation objectivement et subjectivement éloignée du bien désiré et entrevu, ou dans des actes qui restent objectivement mauvais ?
Comme l'A. le souligne, le pape insiste sur la vérité de l'imputabilité du sujet libre qui pose un acte (cf. CEC 1735), mais il ne qualifie jamais « bien » ce qui est « mal ». « François, tout comme le Synode, soutient l'existence de vérités objectives et de normes, et n'a jamais défendu le subjectivisme ou le relativisme » (p. 31).
L'ouvrage parle du discernement en quelques pages. Il fait une distinction qui donne à penser : la norme « n'admet pas d'exception quant à la qualification objective dans le cas d'un précepte moral absolu. Mais elle invite au discernement quant à ses implications disciplinaires » (p. 33). Nous pensons qu'il est bien triste, dans ces questions, d'en rester, partisans ou adversaires, dans un horizon disciplinaire ou légaliste. La grâce en est presque oubliée. Tout l'effort de l'exhortation tend à quitter des morales de l'obligation ou de situation, mais à force d'argumenter contre ces dernières, ne reste-t-on pas encore dans leurs dialectiques ?
Peut-être est-ce une des causes des oppositions qui ont surgi lors de la parution d'AL. Les dispositions disciplinaires qu'elle évoque ne sont pas interprétées de la même manière par ses divers commentateurs, qu'ils se situent en moralistes ou en dogmaticiens. Si la discipline est identifiée à la morale et si la symbolique sacramentelle n'est qu'une discipline formelle, il est inévitable que l'on ne se comprenne pas dans le dialogue interprétatif sur un texte délicat qui traite du discernement pastoral, surtout dans ce fameux chap. viii. Dans ce chaos herméneutique, le risque est réel que les consciences ne puissent pas se former adéquatement à distinguer les langages théologiques et les enjeux pastoraux que leur usage implique.
Des pistes de discussion sont offertes par l'A. sous la forme de trois thématiques (p. 37-50) : légitimité d'un changement de discipline, récents changements de discipline sur les nouvelles unions, reconnaissance des limites et du bien possible. Cependant, le thème très important de la conscience est à peine effleuré et laisse le lecteur sur sa faim. On ne peut pas retourner à une casuistique dépassée, ni laisser la conscience dans un isolement ecclésial. Les débats conciliaires au sujet de la conscience personnelle ne sont pas terminés ! Retenons un point lumineux : la nécessité du discernement « personnel et pastoral » (AL 300), donc jamais purement subjectif ou individuel. Et François ajoute encore que « l'amour matrimonial ne se préserve pas avant tout en parlant de l'indissolubilité comme une obligation, ou en répétant une doctrine, mais en le consolidant grâce à un accroissement constant sous l'impulsion de la grâce » (AL 134).
L'ouvrage présente enfin deux textes utiles pour continuer à réfléchir : la lettre du pape François aux évêques de la région de Buenos Aires et la lettre de ces mêmes évêques dans leur diocèse. En annexe, l'entretien du p. A. Spadaro avec le Card. C. Schönborn sera une lumière pour ceux et celles qui cherchent à mieux comprendre les textes dans leur état actuel.
Cette traduction de l'original espagnol (en 2017) vise à mettre la paix dans les consciences et à mieux cerner la nouveauté « irrémédiable » du chap. viii d'Amoris laetitia. L'approbation du pape François dans le bandeau de couverture est-elle si heureuse et ne prête-t-elle pas le flanc à l'argument d'autorité ? Si le chap. viii a été l'objet de nombreuses controverses et d'interprétations variées, peut-être faudra-t-il plus de temps et de nouvelles recherches théologiques pour en voir le bien fondé et l'enrichir encore et toujours. Car n'est-ce pas la loi vivante de la tradition ecclésiale de chercher toujours à mieux comprendre et mieux exprimer le « dépôt » et d'en montrer les harmoniques avec tout le mystère de la Révélation ? L'interprétation du chap. viii n'est pas close : il est ouvert à ce que l'Esprit montrera encore aux Églises dans les années à venir. À tous, il faudra beaucoup de patience pour chercher, interpréter et trouver des langages de plus en plus précis et nouveaux. - H.D.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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