Judaïsme et christianisme, entre affrontement et reconnaissance

Sh. Trigano Pierre Gisel David Banon
Religiones - Census taker : Jean Radermakers s.j.
D'où vient le christianisme? Une secte juive rejetée, une branche détachée du tronc (commun?), voire une création de l'hellénisme converti au Royaume de Dieu? Grosse question qui domine la controverse entre deux éminents représentants du judaïsme S. Trigano, professeur à Paris Nanterre, directeur du collège des études juives, auteur de L'E(xc)lu. Entre juifs et chrétiens (Paris, Denoël, 2003), et D. Banon, professeur d'études juives à l'Université Marc-Bloch de Strasbourg, avec un théologien protestant P. Gisel, professeur à l'Université de Lausanne. Les deux juifs prennent tour à tour la parole et le dialogue s'instaure avec le chrétien.
S. Trigano reproche aux chrétiens de vouloir prendre la place d'Israël ainsi délégitimé - l'Église comme «nouvel Israël» -. P. Gisel rétorque que la naissance du christianisme à partir de racines juives est un fait historique et un point théologique, les chrétiens s'inspirant des controverses héritées du Moyen Âge: vivre l'affrontement stérile ou pratiquer une reconnaissance réciproque dans une tolérance partagée; vieux modèles datant du XIIIe siècle.
Le point litigieux reste la compréhension de Paul en Rm 9-11. Faut-il parler de délégitimation d'Israël ou de nouvelle fondation (p. 88)? Selon P. Gisel, les deux religions se seraient séparées à partir d'un tronc commun étranger aux deux (p.107), de sorte que le judaïsme rabbinique ne serait qu'une excroissance parallèle au christianisme sans rapport de consécutivité. Pour A. Paul (Leçons paradoxales sur les juifs et les chrétiens, Paris, DDB, 1992), le christianisme dans son essence précéderait le judaïsme rabbinique dès après l'exil; P. Gisel défend l'idée de la bifurcation à partir d'un tronc commun, «le christianisme étant une forme de judaïsme donnant corps à l'une des potentialités de sa tradition» (p.109). Or Trigano récuse ces modèles, de même que celui de l'olivier greffé de Paul. Le chrétien, concède-t-il, n'est ni une «récapitulation, ni un dépassement du judaïsme» (p. 112); il est passage aux non juifs, et le rapport à Israël ne serait plus que le fruit d'une rupture. Alors la coexistence est-elle possible? Il répond: «C'est ce même désir d'être Israël (du coup à la place de l'Israël qui existe déjà) qui rend la coexistence judéo-chrétienne impossible» (p. 121), et il conclut: «Tant que l'hypothèse du 'nouvel Israël' avec sa dialectique paulinienne sera à l'oeuvre, l'antisémitisme sera potentiel, connaissant accalmies et explosions» (p. 122). On le voit: le discours est asymétrique et il est quasi impossible de concilier les points de vue, car le juif a toujours en tête la «substitution» à laquelle on a voulu pendant des siècles le réduire, et il la refuse, à bon droit. La question reste donc ouverte. Pourrons-nous aller plus loin? Quoi qu'il en soit, le dialogue sans concession que présente ce petit livre est éclairant, et il montre la complexité de la question. Nous pouvons en remercier les A. - J. Radermakers sj

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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