Le pouvoir dans l’Église, on en parle ? 10 questions d’histoire et d’actualité
Martin PinetTeología - reviewer : Paul Gilbert s.j.
Martin Pinet, théologien français formé à l’Université du Latran et à l’Académie Pontificale ecclésiastique à Rome, actuellement au service de la diplomatie du Vatican en Iran, a approfondi dans sa thèse doctorale qui reçut le prix de Lubac en 2022 la question du pouvoir (du munus) dans l’Église. L’ouvrage présenté ici est destiné à un large public. Il envisage la problématique en la déployant au long de l’expérience séculaire de l’Église, jusqu’aujourd’hui où interviennent les problématiques de la synodalité. 10 questions sont envisagées. Tout d’abord celle du patriarcat, qui centre sa recherche sur l’exercice du pouvoir durant le millénaire d’Abraham. Suivent des exposés sur la prédication charismatique du Christ qui n’est pas manipulatrice, sur la formation de l’institution ecclésiale au temps des premiers apôtres, sur les élections des évêques durant le premier Moyen Âge et la reconnaissance de leur service de la foi en lien avec le siège romain.
Suit un chap. passionnant où l’A. se demande si, à l’époque carolingienne et durant les siècles suivants, il fallait être ministre ordonné et homme pour exercer un pouvoir dans l’Église. La réponse est évidemment nuancée, tellement sont diverses les fonctions de pouvoir dans l’organisation ecclésiale. Le Moyen Âge a ainsi distingué l’auctoritas spirituelle et la potestas territoriale, une distinction qui s’est cependant durcie lors de la modernité et du concile de Trente en pouvoirs d’ordre (qui concerne la célébration eucharistique et l’enseignement de la foi) et de juridiction, sans trop comprendre la juridiction à partir de la sacramentalité.
Le concile Vatican ii a fait évoluer la problématique. Paul vi était fort inquiet d’une tendance à une autonomie doctrinale accordée aux évêques dans leur territoire ; grâce à Gérard Philips, prof. de dogmatique à Louvain, a été composée une « Note explicative préalable », intégrée à la publication de Lumen Gentium : l’institution ecclésiale est à la fois hiérarchique (ce qui soutient le primat de l’évêque de Rome) et organique (ce qui confirme l’excellence des multiples réunions épiscopales). Le concile a aussi retouché les « munera » ecclésiastiques qui sont passés de 2 (l’ordination sacramentelle et la juridiction territoriale) à 3, en ajoutant la charge d’enseignement, la juridiction et l’enseignement étant sous la lumière de la célébration sacramentelle de l’eucharistie.
Les 3 dernières questions traitent de divers aspects qui concernent le style politique de l’Église contemporaine, proposant tout d’abord une distinction intéressante entre la « représentation » (typique des régimes parlementaires) et l’« incarnation » (terme qui évoque évidemment le cœur du christianisme, mais aussi la centralisation concrète du pouvoir), examinant ensuite l’évolution du primat du pontife romain et des créations juridiques (le premier code de droit canon date de 1917) au cours des derniers siècles, et concluant enfin par la confrontation des concepts de synode et de démocratie.
Tout au long de son bel ouvrage, l’A. met en lumière une tension interne à son thème : « Une compréhension horizontale du pouvoir dans l’Église, en termes politiques ou sociologiques, si elle est nécessaire, ne sera jamais suffisante : nous avons aussi besoin d’une lecture verticale, théologique, pour comprendre la spécificité de l’institution ecclésiale. Remettre le Christ et l’Évangile au centre, voilà l’urgence » (p. 221). — P.G.