Naître ou le néant. Pourquoi faire des enfants en temps d'effondrement ?
Marianne DuranoMoral y derecho - reviewer : Marie-Isabelle Etienne o.p.
Cet écrit alerte de Marianne Durano, philosophe adepte de la décroissance et mère de 4 enfants, est un petit traité d’éthique plaidant pour la vie. Il frappe juste : constat lucide, vigueur du témoignage de vie, ampleur et profondeur de la pensée. L’A. pose la question de l’être en devenir dans notre temps « d’effondrement » : effondrement de notre cadre de vie où, 6 des 9 limites planétaires étant déjà atteintes, le point de bascule irréversible approche ; où dans la perte de l’espérance, la vie est atteinte, sa transmission mise en question. Ce qui allait de soi pour les générations passées (donner la vie est un bien, le Bien suprême) a besoin désormais de justification.
L’A. répond en convoquant notre héritage philosophique autour de la notion d’engendrement. Après Marx, l’A. dénonce le mythe de la rareté des ressources qui impose comme contraignant le modèle capitaliste malthusien de happy few, pour cacher la surproduction gaspilleuse, qui maltraite ces ressources confisquées. Puis avec Aristote, elle montre que la permanence du vivant est de s’inscrire dans la succession des générations et la continuité de la nature de tous les vivants, en humble maillon, content par-delà sa mort d’assurer la survie collective, loin des fantasmes transhumanistes de survie individuelle hors-nature. Ensuite avec Hegel et Arendt, elle désigne la natalité comme l’objet politique premier, garantissant seul un avenir à notre action par la survie de l’espèce et un héritage accru de l’inédit du choc avec l’altérité, contre les présentéismes inconsistants qui rongent notre époque. Allant plus loin avec Jonas, elle attribue à l’éthique un tout premier commandement ontologique avant de parler du bien vivre, un devoir de l’être, qui fonde la morale sur un impératif éthique de responsabilité de tout vivant : sacrifier son intérêt présent, jusqu’à sa vie à ce qui n’existe pas encore dans l’engendrement. Après quoi l’A. applique à notre mal existentiel les remèdes d’Épicure pour une vie heureuse : cesser de plaquer sur l’avenir nos projections de paradis ou d’apocalypse pour vivre le seul réel – le présent, que l’ascèse du discernement peut muer en pur plaisir d’exister sobrement. De là, l’A. relève avec Rousseau le défi d’une éducation qui préserve l’enfant des opinions en misant sur sa « capacité de nature » à imiter le bien. Enfin avec Foucault, l’A. dénonce le « biopolitique » : ce discours normatif de statistiques et injonctions médicales pour instrumentaliser l’engendrement en moyen de domination et stock de ressources. Elle y oppose la doctrine sociale de l’Église, accusée de coercition de la sexualité là où elle veut surtout défendre la dignité inaliénable des pauvres face à des régulations prescrites, exalter le mariage où nous participons de la vie divine même, et l’engendrement comme action de grâce rendant à Dieu amour pour amour, vie pour vie.
Cette belle hymne à la vie renverse la vapeur de nos sophismes en matière d’engendrement : non, la reproduction n’est pas variable d’ajustement de la production mais l’inverse : elle est première en tous sens. Par cette étude du concept d’engendrement dans la pensée, l’A. prolonge avec bonheur la Bible, le grand livre de l’engendrement, ce don qui nous fait semblables à Dieu.