Jean-Louis Chrétien écrivait, commentant Augustin lecteur des Psaumes et méditant sur l’amour qui guide les pieds de l’âme : « je ne suis pas où je suis, je suis où je vais, je suis où je tends, je suis où j’aspire » (Symbolique du corps, Paris, PUF, 2005, p. 30). Anne de Saxcé, approfondissant cette lecture de la dynamique augustinienne, en tire une ample et profonde réflexion sur les affects dans l’œuvre d’Augustin : « la manière dont cet amour s’exprime est l’affectivité, car, ainsi que le dit encore Augustin dans un autre texte : “Nos pieds en effet sur ce chemin, ce sont nos affects (affectus nostri sunt)” » (p. 161). Reprenant sa dissertation doctorale écrite sous la direction de J.-L. Chrétien (Sorbonne Université, 2017), l’A., contributrice régulière à la NRT, explore en ce magnifique ouvrage la manière dont « les textes d’Augustin construisent une herméneutique de la vie affective » (p. 33). Les affects parlent et signifient : ainsi, pris dans la dynamique fondamentale de la recherche humaine du bonheur, ils reçoivent non seulement l’insigne capacité de signifier le « choix de la volonté », qui s’oriente par rapport à cette fin qu’est, selon Augustin, la vie heureuse, mais aussi celle, plus insigne encore, de témoigner de la façon dont « ce choix se vit dans le temps », si bien qu’une telle « herméneutique de la vie affective », conduite à l’école d’Augustin et à travers l’étude précise de l’ensemble de son œuvre, se rend capable de considérer ce que l’A. appelle « le temps de l’existence », dans la mesure où « l’appréhension de la vie affective éclaire le déroulement temporel et historique d’une existence qu’anime le désir de la vie heureuse » (p. 33). L’essentiel de l’ouvrage se situe sans doute là : les affects et la vie qui s’y trame n’ont pas simplement le statut de reflet de la manière dont la volonté, par son choix fondamental (de Dieu ou de soi-même) se rapporte au bonheur auquel elle est appelée ; il ne suffit donc pas de les rapporter à l’ordo amoris, que celui-ci soit perturbé ou non, peccamineux ou non ; ils sont le lieu privilégié où se recueille le témoignage de la transformation vécue par l’existence qui cherche et espère le bonheur.
Telle est, en rupture avec l’usage antique – éthique ou rhétorique – des passions, la nouveauté augustinienne, au plus près de laquelle l’A. se tient, la restituant excellemment : « nous n’avons pas besoin, pour être libre, de renier l’affectivité », car ce qui se joue, dans le temps de l’existence de chacun, « ce n’est pas la neutralisation de l’affect, mais sa transformation » (p. 122). Trois lignes au moins structurent l’ample et riche parcours proposé dans l’œuvre de l’immense Docteur de l’Église : d’une part, prendre la mesure de la nouveauté introduite par Augustin dans la description et la mobilisation des affects et de leur langage propre, et donc de l’approfondissement que connaît ce « langage du cœur » qu’est la vie affective lorsqu’elle se met à l’école chrétienne ; d’autre part, au cœur de l’étude de ce « langage », désigner l’espérance non pas seulement comme la vertu théologale que l’on connaît, mais aussi, selon une approche philosophique, comme « ce qui structure l’existence » en fonction d’un « davantage » : « on trouve chez Augustin la conviction qu’il y a, au sein même de l’existence temporelle, davantage que le temps », et que « ce “davantage” se vit pourtant dans le temps » (Avant-propos, p. 12) ; enfin, arpenter ce lieu de l’expérience commune où l’humanité de l’homme se trouve interpellée par l’altérité, par « les choses, autrui, le monde, Dieu », car si « l’affect apparaît comme une réponse à ce qui nous interpelle », alors la « parole affective » est celle qui, « depuis la désappropriation », découvre, traverse, exprime, nomme « le chemin qui conduit à ce qui est autre, […] chemin riche d’efforts, de douleurs et de joies » (p. 220-222).
Chaque affect ici étudié à partir du corpus augustinien et de la différence qu’il porte par rapport à la tradition qui le précède – joie, crainte, pleurs, rire, regret et honte, misère, douceur, amitié, colère, pitié, etc. – donne l’occasion de vérifier ce point fondamental : l’existence chrétienne ne s’oriente pas d’abord par « une parole théorétique qui chercherait à définir le bonheur », mais par « une parole qui se rapporte au bonheur comme à ce qui, du fond de la miseria de l’existence, se dévoile dans l’espérance » (p. 139). Magnifique livre de philosophie, qui offre au lecteur, à l’école d’un grand maître, l’outillage rigoureux pour percevoir combien l’existence humaine se déploie dans le langage de son cœur, et pour mesurer à quel point Dieu peut se rendre sensible à ce cœur. — D. Rabourdin