Un homme trahi. Le roman de Judas, suivi de Réflexions autour d'une énigme

J.-Y. Leloup
Arte y literatura - Census taker : Jean Radermakers s.j.
On connaît J.-Y. Leloup, philosophe et théologien orthodoxe, infatigable écrivain, excellent connaisseur des Pères grecs, comme Évagre, Jean Chrysostome, Grégoire de Nysse, familier des écrits apocryphes des premiers siècles chrétiens, penseur original et personnel de la tradition chrétienne aux marges de l'institution, auteur de plus de 50 volumes, seul ou en collaboration. Son esprit chercheur, sa verve poétique, son imagination débordante nous interpellent toujours au profond de l'être.
Après s'être intéressé à «l'évangile de Philippe» (A. Michel, 2003) et à celui de «Myriam de Magdala» (A. Michel, 1997, puis 2002 et 2005), voici qu'il se penche sur le personnage de Judas, dont il écrit pour nous la vie hautement romancée, imaginée à partir des données évangéliques revisitées et d'un remake inspiré de la psychologie moderne. La thèse est claire: quand on naît handicapé, physique ou social, on attire sur soi une malédiction, voire une prédestination au mal! La mise en exergue d'une phrase de Camus l'atteste, et bien d'autres pages par la suite. Chemin faisant, corrigeons l'étymologie de Iscariote, qui vient sans doute de l'araméen Yaskar yotê (= il le livra, c-à-d. le traître). Un roman séduisant, qui donne l'illusion entretenue de remettre personnes et choses dans leur univers originel, d'autant qu'il se réfère constamment à l'évangile: Jésus est dépeint par les gens qui l'ont côtoyé, notamment par sa familiarité avec les femmes, dont Marie de Magdala; mais ceci vient des apocryphes, et non de l'évangile: occasion pour l'A. de disserter de sexualité et de mariage. Certains passages ne sont pas sans grandeur, comme la tentation parallèle de Jésus et de Judas ou la passion de l'un et de l'autre, mais l'analogie de leur résurrection est suspecte. En fait, par Judas interposé, l'A. saisit souvent l'occasion de traiter de ses propres problèmes de relation avec Dieu. Ce n'est donc qu'un roman qui récupère les images de l'évangile, mais ce dernier, par sa sobriété, pulvérise tous les romans que nous imaginons; le lecteur le comprendra-t-il?
Pour l'y aider, l'A. a ajouté à son roman 80 pages d'annexes dédiées à Olivier Clément, où il se demande pourquoi opposer histoire et mythologie, alors que de nombreux personnages sont devenus des mythes: Judas, Myriam, et - pourquoi pas? - Jésus. Ces pages constituent une sorte de traduction en termes phénoménologiques de ce que le roman exprime en termes imaginaires. La position de l'A. est, finalement assez subjective: «J'ai voulu faire de Judas…». En voulant se mettre au goût du jour, l'A. n'en devient-il pas réducteur, pour ne nous présenter que l'itinéraire d'un homme déçu? Certes, il se montre philosophe expérimenté dans l'art de jongler avec les mots et les idées, mais son expression voyage entre gnosticisme et perception personnelle, ce qui déroute le lecteur, l'empêchant de se situer, au risque de l'envelopper dans sa propre subjectivité, où tout est objet d'expérience, inattaquable parce qu'inaccessible.
Théologie apophatique? Sa manière d'accepter l'apocatastase comme une purification progressive de l'homme ne mène-t-elle pas à la dévaluation de sa liberté? Nulle part on ne perçoit la divinité de Jésus: c'est l'homme qui est divin quand il prend conscience de son propre «Je suis», participation personnelle au divin («Ce ou Celui qui est» (p. 196). Et que dire d'une phrase comme celle-ci: «Judas est un acteur nécessaire à la révélation du nouveau Messie, sans lui il n'y aurait pas eu de procès, pas de condamnation, pas de mort, pas de résurrection, pas de christianisme» (p. 216)? Par ailleurs, nous avons noté de nombreuses fautes dans la transcription du grec et surtout dans celle de l'hébreu et de l'araméen. Un roman qui déconstruit la foi du lecteur peut-il être un bon roman? - J. Radermakers sj

newsletter


the review


La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

contact


Nouvelle revue théologique
Boulevard Saint-Michel, 24
1040 Bruxelles, Belgique
Tél. +32 (0)2 739 34 80