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À l’occasion de la fête de la Toussaint, nous interrogeons le cœur battant de la vie chrétienne : la sainteté. Est-elle un sommet pour quelques-uns ou bien l’horizon de tous les baptisés ? Est-elle un état mystique ou une dynamique ecclésiale ?
Pour répondre, nous vous proposons un parcours à travers les archives de la Nouvelle revue théologique, depuis les années 1930 jusqu’en 2018.
Vous pouvez aussi écourer le podcast de la NRT, "Les dialogues théologiques" :
I La sainteté : une vocation pour tous
La sainteté, longtemps considérée comme l’apanage d’une élite spirituelle, a connu au xxe siècle un tournant décisif sous l’impulsion du concile Vatican ii. Loin d’être un idéal réservé à quelques mystiques ou fondateurs, elle s’impose désormais comme une vocation universelle, enracinée dans le baptême. Cette transformation n’est pas simplement pastorale, elle engage une redéfinition théologique profonde. Un article publié en 1985 à l’occasion du vingtième anniversaire du Concile souligne que la sainteté constitue la structure même de la vie chrétienne, au-delà des états de vie ou des fonctions ecclésiales.
« Le Seigneur Jésus a enseigné à tous et à chacun de ses disciples, quelle que soit leur condition, cette sainteté de vie dont il est à la fois l’initiateur et le consommateur : “Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.” Appelés par Dieu non au titre de leurs œuvres, mais au titre de son dessein et de sa grâce, justifiés en Jésus Notre Seigneur, les disciples du Christ sont devenus dans le baptême fils de Dieu, participants à la nature divine, et donc réellement saints. Cette sanctification qu’ils ont reçue, il leur faut donc, avec la grâce de Dieu, la conserver et l’achever par leur vie. Il est donc bien évident pour tous que l’appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur état ou leur rang dans la société terrestre. »
La sainteté dans l'Église depuis Vatican II, NRT 107-5 (1985), p. 641-657
L’idée d’exception est révisée : le témoignage héroïque ne disparaît pas, mais il est réintégré dans une dynamique communautaire. La figure du saint ne renvoie plus uniquement à un modèle inatteignable, mais devient appel à l’engagement de tous. Cette universalité n’annule pas l’intensité, elle la diffuse dans le tissu ordinaire de l’existence. Le pape François parlera plus tard des « saints de la porte d’à côté », dans la ligne de Joseph Malègue, dont le roman Augustin ou le maître est là a fait l’objet d’un article dans la NRT en 2015 : Augustin de Joseph Malègue et la pensée de Maurice Blondel (Geneviève Mosseray, NRT 137-1, 2015, p. 106-120).
II La sainteté comme appartenance : « la sainteté de membres »
Cette vision inclusive trouve une expression précoce dans un article fondamental d’Émile Mersch, publié en 1931 et intitulé « Sainteté de chrétiens, sainteté de membres ». L’auteur y développe une conception ecclésiale et ontologique de la sainteté : être saint ne relève pas d’une performance morale individuelle, mais d’une insertion réelle dans le Corps mystique du Christ.
« La sainteté chrétienne, puisqu’elle consiste à agir en membre du Christ, consiste à agir dans un double rattachement. Rattachement au Christ d’abord : toutes nos vertus ne peuvent être qu’un écoulement, un influx venant du chef.
Rattachement aux membres ensuite : toutes nos vertus ne peuvent être qu’un élément, une partie, un membre en quelque sorte, dans la seule sainteté qui soit totale, la sainteté de tout le Corps mystique.[…] Inachèvement, disons-nous. Non pas que la sainteté chrétienne ne transforme qu’un morceau de notre être... mais parce qu’elle ne se comprend que dans la communion. Tout doit devenir saint, non à la manière d’un tout, mais à la manière d’une partie dans un tout. »
Sainteté de chrétiens. Sainteté de membres (Émile Mersch s.j.) NRT 58-1 (1931), p. 5-20
Cette approche permet de dépasser toute spiritualité désincarnée ou individualiste. La sainteté est fondamentalement relationnelle et communautaire. Elle est vécue dans l’unité d’un Corps où chaque membre reçoit et donne, où « les efforts que l’un fait en silence peuvent porter la sainteté de l’autre à l’éclat ». Ce que Mersch énonce ici de manière rigoureuse, c’est une authentique théologie de la communion des saints.
III L’attente des saints : saint Bernard et la communion inachevée
À la vision communautaire de la sainteté s’ajoute une dimension souvent négligée : l’attente. Un article du jésuite B. de Vregille, publié en 1948, relit la pensée de saint Bernard de Clairvaux à propos de l’état intermédiaire entre la mort et la résurrection finale des corps. Bernard distingue trois « lieux » : les tentes (la vie présente), les parvis (le repos des âmes dans l’attente), et la maison (la gloire définitive).
Ce schéma eschatologique, d’inspiration scripturaire, souligne que même les saints défunts n’ont pas encore atteint la plénitude. Ils sont « au large », dans la lumière, mais attendent encore « un accroissement », c’est-à-dire la résurrection de leur corps et l’union définitive du Corps du Christ. La sainteté, même après la mort, demeure une tension solidaire.
Cette théologie de l’espérance montre que les saints ne se possèdent pas eux-mêmes : ils désirent encore, non leur récompense individuelle, mais la glorification de l’Église tout entière. Elle éclaire la fête de la Toussaint sous un jour nouveau : non comme célébration de vies « arrivées », mais comme mémoire d’un peuple en marche, uni dans l’attente et l’intercession. On retrouve ici le vocabulaire des psaumes, comme aussi celui de l’Apocalypse. Le saint n’est pas hors du temps. Il habite l’attente de Dieu. Et cette attente elle-même est communion. Ce passage condense avec une grande puissance la vision médiévale de l’eschatologie. Pour Bernard, la vie spirituelle est comme un pèlerinage en étapes, depuis l’instabilité du monde jusqu’à la demeure stable de Dieu.
« Il y a trois séjours : les tentes, les parvis, la maison. Dans les tentes se trouvent tous les justes qui, dans leur chair, vivent et peinent, car les tentes sont l’abri du labeur et de la milice. Une tente possède un toit, mais pas de fondations : elle est mobile. Ainsi, les justes ne sont pas fondés dans le présent, mais cherchent la Cité qui tient d’en haut ses fondations, puisque leur foi, sur quoi ils se fondent, n’est pas dans le terrestre mais dans le Seigneur. Ils possèdent un toit, à savoir l’abri et la protection de la grâce. Les parvis avoisinent la maison. Ils sont vastes. Là sont les âmes saintes, dépouillées de leurs corps ; elles sont au large, libérées de l’étroitesse de la chair. Les parvis possèdent des fondations, mais pas de toit. En effet, les âmes, établies dans l’amour de Dieu, ne chancellent pas du lieu où “nos pas s’étaient fixés” (Ps 121, 2), mais elles n’ont point de toit, car elles attendent encore un accroissement, qui ne sera que dans la résurrection de leur corps. Après cette résurrection, assurément, elles seront avec les anges dans la maison qui a fondations et toit. La fondation, c’est la stabilité de la béatitude éternelle ; le toit, la consommation et la perfection de cette même béatitude. »
L'attente des saints d'après Saint Bernard (Bernard de Vregille s.j.) NRT 70-3 (1948), p. 225-244
IV Le purgatoire, une pastorale de l’espérance ?
Cette communion déborde la mort et prend une forme théologique particulière dans la doctrine du purgatoire. Longtemps perçue comme un prolongement judiciaire de l’enfer, cette réalité est aujourd’hui relue comme une purification dans l’amour. Un article de Pierre Gervais s.j., publié en 2018, propose une réinterprétation du purgatoire à partir de la tradition mystique, en lien avec Spe salvi de Benoît xvi et la pensée de Thérèse de Lisieux (NRT 140/3 [2018], p. 406-421). Il faut rappeler ici le travail historique fondamental de Guillaume Cuchet, notamment dans Comment notre monde a cessé d'être chrétien. Anatomie d'un effondrement. Il montre que l’effondrement de la prédication sur les fins dernières (mort, jugement, enfer, paradis) a contribué à l’éloignement progressif des fidèles de la pratique chrétienne. Mais il rappelle aussi que la manière dont on parlait du purgatoire, centrée sur la peur, a été contre-productive.
Il ne s’agit pas d’une punition, mais d’un espace de désir : l’âme, attirée par Dieu, souffre de ne pas être encore pleinement transformée. Ce lieu de passage devient alors une école de compassion et de solidarité. La prière pour les défunts apparaît comme un acte d’amour actif, un accompagnement fraternel au-delà de la mort, et une expression de la communion ecclésiale.
Tel est le motif pour lequel l’Église prie pour les fidèles défunts. En priant pour eux, elle cherche à alléger leur souffrance par ses prières, hâtant le jour où ils seront dans la pleine vision de Dieu, vision qui leur est déjà donnée en partage. Si l’âme ne mérite pas pour elle-même en purgatoire, cela ne l’empêche pas de pouvoir mériter pour les autres dans son union aux mérites du Christ en sa Passion. C’est ainsi qu’en purgatoire, comme l’évoque Thérèse de Lisieux « au milieu des flammes », elle peut intercéder pour les vivants, prenant à cœur leur salut. Le dogme du purgatoire établit ainsi un rapport de proximité, d’échange, d’entraide, sinon de connivence, entre l’ici-bas et l’au-delà. Il met en contact les vivants et les morts, donnant à ces derniers un visage à taille humaine par-delà le voile de la mort, les uns et les autres se reconnaissant mutuellement et compatissant entre eux dans une souffrance partagée, bien que de nature différente de part et d’autre.
Le purgatoire. La loi de la prière (Pierre Gervais s.j.) NRT 140-3 (2018), p. 406-421
V La sainteté comme engagement : entre eschatologie et responsabilité
La sainteté, loin de détourner du monde, engage dans l’histoire. C’est ce que développe l’article de G. Didier, « Eschatologie et engagement chrétien », publié en 1953 (NRT 75/1, p. 7). Face au risque d’un désengagement spirituel au nom de l’attente du Royaume, l’auteur rappelle que toute action de justice, de soin ou de solidarité participe déjà à la construction du Corps du Christ.
La figure du Christ lui-même, guérissant, nourrissant, enseignant, constitue le modèle d’une sainteté agissante. Il ne s’agit pas d’une œuvre parfaite mais d’une anticipation du Royaume. Chaque geste de charité porte une portée eschatologique. Ainsi, la sainteté devient configuration au Christ vivant dans le monde, une manière de sanctifier le temps présent.
« Le souci de faire reculer la faim, la guerre, la souffrance, la mort — c’est-à-dire concrètement, aujourd’hui, l’exploitation du monde, sa planification, son organisation pacifique, la recherche médicale, les tâches économiques, sociales, politiques, scientifiques — doit-il apparaître comme étranger à l’épanouissement de la charité ? Un regard sur le Christ suffit à donner une réponse. Le Promoteur du Royaume de Dieu a lutté contre les maux physiques. Ses miracles rassasient les foules, guérissent les souffrants, consolent les endeuillés. À tous, il est demandé de subvenir aux besoins du pauvre, de soulager toute forme de détresse. »
Eschatologie et engagement chrétien (Georges Didier s.j.) NRT 75-1 (1953), p. 3-14
VI Le XXIe siècle : un nouveau siècle des saints ?
Peut-on parler d’un renouveau de la sainteté à notre époque ? C’est la question que pose l’article d’Eugène Collard publié en 1995 (NRT 117/3, p. 415). Alors que le xxie siècle est marqué par la sécularisation et la violence, l’auteur y voit aussi un « nouveau siècle des saints ». Il note une réforme profonde des procédures de canonisation sous Jean-Paul II, mettant en lumière des figures ordinaires, parfois anonymes, enracinées dans les fractures de leur temps.
Cette évolution manifeste un retour à la sainteté du peuple. Ce ne sont pas l’émotion ni l’exception qui guident la reconnaissance, mais la fidélité évangélique. Le saint devient un miroir vivant de la charité du Christ, un signe visible de l’invisible. Plus que jamais, l’Église a besoin de pasteurs et de témoins dont la sainteté éclaire l’espérance commune.
« Il est aujourd’hui manifeste que les canonisations se sont multipliées. Certains y voient une inflation suspecte, d’autres une pastorale intelligente. Mais au-delà de cette controverse, un fait demeure : l’Église a besoin de pasteurs et de témoins qui brillent par leur sainteté, car ce sont les saints qui font avancer l’Église. Leurs vies éclairent l’Évangile, leurs engagements traduisent la charité en gestes, et leur humilité devient une école pour le peuple de Dieu. Ce n’est pas le nombre qui importe, mais l’effet d’exemplarité : les saints sont les signes visibles de l’invisible. »
Le XXIe siècle, un nouveau «siècle des saints»? (Eugène Collard) NRT 117-3 (1995), p. 414-422
VII Ce que nous dit la sainteté aujourd’hui
Au terme de ce parcours à travers les archives de la Nouvelle Revue Théologique, la sainteté apparaît comme une dynamique partagée. Elle est vocation pour tous, appartenance ecclésiale, attente eschatologique, engagement dans le monde, et espérance post-mortem. Elle ne relève pas d’un accomplissement solitaire, mais d’un itinéraire solidaire.
Elle est, pour reprendre l’expression d’Émile Mersch, une œuvre commune où « chacun, n’ayant fait que sa part, a cependant fait le tout ». Loin d’être un privilège spirituel, la sainteté devient la respiration même du Corps du Christ, la marque de l’Esprit dans l’histoire.
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Augustin de Joseph Malègue et la pensée de Maurice Blondel (Geneviève Mosseray) NRT 137-1 (2015), p. 106-120
- La sainteté dans l'Église depuis Vatican II (Bernard Peyrous) NRT 107-5 (1985), p. 641-657
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Sainteté de chrétiens. Sainteté de membres (Émile Mersch s.j.) NRT 58-1 (1931), p. 5-20
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L'attente des saints d'après Saint Bernard (Bernard de Vregille s.j.) NRT 70-3 (1948), p. 225-244
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Le purgatoire. La loi de la prière (Pierre Gervais s.j.) NRT 140-3 (2018), p. 406-421
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Eschatologie et engagement chrétien (Georges Didier s.j.) NRT 75-1 (1953), p. 3-14
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Le XXIe siècle, un nouveau «siècle des saints»? (Eugène Collard) NRT 117-3 (1995), p. 414-422
