Comme une audace amoureuse. À propos de : Amélie Nothomb, Soif (2019)

Isabelle Payen de la Garanderie o.v.

Quelle audace ! Si la contemplation de scènes évangéliques nous invite à nous glisser dans la peau de personnages bibliques et à « perce­voir » par tous nos sens, que dire d’oser se glisser dans la peau, dans la tête, voire dans le corps même du Christ à quelques heures de sa mort ?

A. Nothomb, Soif, Paris, Albin Michel, 2019, 13x20, 162 p., 17,90 €. ISBN 978-2-226-44388-5

Quelle audace ! Si la contemplation de scènes évangéliques nous invite à nous glisser dans la peau de personnages bibliques et à « percevoir » par tous nos sens, que dire d’oser se glisser dans la peau, dans la tête, voire dans le corps même du Christ à quelques heures de sa mort ? Au-delà de la question du sacré, il y a là quelque chose d’inaccessible, une forme d’effroi peut-être même pour le croyant aimant son Dieu. Oui, il faut oser et qui de mieux qu’une artiste pour oser nous offrir cela ? Ce qu’Éric-Emmanuel Schmitt avait tenté dans la première partie de son roman L’Évangile selon Pilate1 avec un Jésus hésitant sur sa place et machinant avec Judas, voici qu’Amélie Nothomb nous le propose avec une conscience plus nette du Christ, servie par l’efficacité tranchante de sa plume : « J’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort » (p. 7). Pas de place aux tergiversations : c’est un homme qui va mourir qui se raconte et cet homme n’est pas n’importe qui, nous offrant ainsi un regard singulier sur la Passion.

L’ouvrage s’ouvre sur une rapide rétrospective de la vie du Christ : ceux-là mêmes qu’il a aidés se retournent contre lui lors de son procès, des mariés de Cana à Lazare ressuscité. À la versatilité de la foule qu’on trouve dans l’Évangile est préférée ici une forme de médiocrité ironique parce que, selon l’auteur, « l’énigme du mal n’est rien comparée à celle de la médiocrité » (p. 11). On hésite ainsi entre sourire tant les chefs d’accusation sont ridicules et afficher une triste moue tant on se prend à penser qu’il y a du réalisme à ce manque de gratitude. Après sa condamnation, ce n’est pourtant pas là-dessus que le Christ de Nothomb médite mais avant tout sur ses miracles, qui montrent bien ce qu’ils ont d’insaisissable, conservant sa part au mystère avant de céder à l’angoisse. Aux affres de cette dernière éprouvée par Jésus approchant de son agonie se joint un amour passionné de l’incarnation qui est bouleversant : ce Christ dépeint est proche de nous, il aime et dormir, et sentir, et vivre par tous les pores de sa peau, même quand il souffre.

Le livre accroche davantage nos habitudes quand il s’agit d’aborder les relations de Jésus : avec Judas, vu comme un être mal aimé et mal-aimant, avec Marie-Madeleine, vue au contraire comme la femme tant aimée. Cette dernière offre l’occasion de plusieurs pages transpirant un amour confinant à l’érotisme : si l’on est peu gêné par celui-ci qui semble s’inspirer de celui du Cantique des cantiques, le lecteur chrétien sera peut-être davantage indisposé par l’insistance sur les relations charnelles avec Marie-Madeleine. Pareille insistance a-t-elle pour but de sous-entendre que supposer Jésus continent et chaste serait ridicule ? On se le demande réellement. De même, plusieurs fois, la romancière aime s’affranchir des Écritures, signalant – à la place de Jésus – telle ou telle incorrection selon elle : le ton magistral était-il vraiment de rigueur dans ce livre ? Il est peu agréable, en lisant un roman, d’être considéré en écolier connaissant mal la vraie vie de Jésus.

Quand on s’approche de la croix…

Pourtant, l’ouvrage se poursuit et gagne, en approchant de la croix, en densité, et les tableaux puissants se multiplient, avec une via Crucis particulièrement intense. « Le Golgotha n’est guère qu’un monticule, mais j’ai l’impression que je n’en finirai jamais de l’escalader » (p. 83) : souffrance paroxystique si bien rendue, jusqu’à la mort de la croix. Il semble difficile d’écrire ce moment à la première personne sans tomber dans un écrit blasphématoire mais, avec autant de pudeur que d’amour, l’auteur y parvient. Ce qui vient après peut à nouveau surprendre : si la descente de croix de Jésus dans les bras de sa mère est une page spécialement émouvante, les réflexions du Christ mort caracolent ensuite sur diverses généralités et l’on peine à les suivre, à l’exception d’une passion ravivée pour cette incarnation qu’il a quittée. Est-ce la trace d’un questionnement qui court toujours ?

De manière plus générale, si l’on retrouve ici des thématiques chères à la romancière comme la souffrance, l’amour et la mort, qui sont d’ailleurs aussi prégnantes dans les évangiles, elles sont croisées de manière bien plus puissantes, conférant à ce livre un caractère unique. Amélie Nothomb confiait d’ailleurs dans un entretien que l’idée de ce livre lui était venue très jeune « lorsque mon père m’a parlé de Jésus pour la première fois. Ça m’a fait un choc terrible et je me suis dit que Jésus était le héros de ma vie. Tout le rend unique et en premier lieu sa façon de s’exprimer. Ses mots sont très forts, Jésus est un modèle d’éloquence2 ». Effectivement, l’on peut supposer dès le titre qu’il y a bien aussi quelque chose d’une soif chez l’auteur, de l’ordre d’un désir inextinguible dont elle parle dans d’autres interviews en ces termes : « un secret enthousiasmant (…) j’avais cette amitié avec Jésus3 ». En écho, on se rappelle, quand on lit cet ouvrage, cette belle phrase de Balthasar qui ouvre L’amour seul est digne de foi : « Ce sont ceux qui aiment qui en savent le plus long sur Dieu, c’est eux que le théologien doit écouter4 » car il s’agit bien là de passion et de Passion, de vie jaillissant de manière capricante. Ce n’est d’ailleurs probablement pas un hasard si, au-delà du titre, l’insistance sur la soif et sur l’amour de la soif par Jésus revient comme un leitmotiv dans le roman alors qu’Amélie Nothomb raconte elle-même écrire à jeun tous les matins : il y a dans l’élan de la soif ou de la faim un appétit fou de vivre et d’écrire les lignes de notre vie.

Pourquoi lire ce livre ?

Finalement, pourquoi lire ce livre qui s’éloigne à tant de reprises d’un schéma évangélique classique ? Peut-être avant tout parce qu’il est et sera lu bien au-delà des cadres chrétiens traditionnels et qu’il sera bon de pouvoir échanger avec eux. Par sa simplicité, cet ouvrage peut en effet toucher des lecteurs de roman, parfois éloignés ou fâchés avec la foi, le Christ et son Église. Il fait redécouvrir le visage d’un Christ humain, aimant son incarnation, sans nier sa divinité puisque Dieu est bien appelé « père » par le narrateur. Pour ces personnes moins familières avec le christianisme, ce roman peut constituer une belle approche de la figure de Jésus et constituer ainsi un outil d’évangélisation efficace, en questionnant la foi chrétienne, afin de faire préférer l’amour aux ravages de l’indifférence.

De surcroît, ce Christ tant incarné peut être un rappel à tous ceux qui prôneraient un christianisme trop éthéré ou, a contrario, à ceux qui se laisseraient séduire par un monde ayant tendance à gommer les limites inhérentes à l’incarnation, l’importance d’habiter notre corps, don de Dieu, dans le monde de ce temps : « En trente-trois ans de vie, j’ai pu le constater : la plus grande réussite de mon père, c’est l’incarnation » (p. 18).

Enfin, pour le plaisir de le savourer car c’est un livre qui, si on ne le prend pas pour l’ouvrage de théologie qu’il n’est certainement pas, résonne simplement comme une délicieuse audace aussi amoureuse que christique.

Notes de bas de page

  • 1 É.-E. Schmitt, L’Évangile selon Pilate, Paris, Albin Michel, 2000.

  • 2 « Rencontre avec Amélie Nothomb », La Nouvelle République, 2 sep. 2019.

  • 3 « Jésus traverse ma vie depuis toujours », Le Parisien week-end, 17 août 2019.

  • 4 H. U. von Balthasar, L’Amour est seul digne de foi, Paris, Aubier-Montaigne, 1966, p. 11.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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