Dans un monde chaotique, offrir aux jeunes la Parole qui les accompagne

Les Nouvelles théologiques | 07/11/2026 | toutes les Nouvelles théologiques

Marie-Lætitia Calmeyn

Dans un monde marqué par la post-vérité et la fragilisation des liens, accompagner les jeunes exige des repères enracinés dans le réel. L’Écriture sainte éclaire la vulnérabilité et forme la liberté. Son écoute engage toute la personne et ouvre au discernement. Le magistère récent en déploie les implications pastorales. L’amitié avec le Christ rend possibles l’espérance, le témoignage et le service.

 

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Vincenzo Fappa, Le jeune Cicéron lisant, c. 1464, fragment de fresque du Palais Mediceo, Milan, Wallace Collection, London © Wikimedia commons

 

Si l’on veut aborder l’accompagnement des jeunes aujourd’hui, il convient de considérer le terreau culturel dans lequel ils grandissent en Occident, afin d’en dégager les défis et les enjeux éducatifs. Notre réflexion prendra ensuite appui sur la pédagogie divine à l’œuvre dans l’Écriture sainte et sur la vision conciliaire développée dans la Constitution pastorale Gaudium et spes, puis approfondie de Jean-Paul ii à Léon xiv. De l’athéisme évoqué par le Concile à la recherche de sens qui habite aujourd’hui le cœur de nombreux jeunes, en passant par l’agnosticisme, quelles évolutions de ce contexte invitent à renouveler la manière d’accompagner ?

I Le terreau culturel de la jeunesse

La post-vérité et la fragilisation des repères

Le terreau culturel dans lequel grandit la jeunesse en Occident est profondément marqué par les courants de la post-vérité. Permettez-moi de reprendre cette analyse que le cardinal Vingt-Trois livrait en 2016, dans le cadre d’une leçon inaugurale au Collège des Bernardins :

Nous voyons bien par l’évolution de notre culture et de notre société, comment l’occultation ou le refus de la référence transcendante et métaphysique aboutit à la déstructuration de la vérité et à une théorisation d’une connaissance de la post-vérité, c’est-à-dire une vérité qui est devenue complètement aléatoire et fragmentaire. C’est un grave problème pour l’humanité. C’est une grande difficulté, non seulement pour les philosophes qui finalement continuent à survivre vaille que vaille, en théorisant ce qu’il se passe, mais c’est surtout une grande question pour l’équilibre de l’existence humaine, pour la possibilité des hommes de réfléchir sur ce qu’ils vivent, sur le temps qu’ils vivent, sur les idées auxquelles ils sont confrontés, et de comprendre un peu comment ils peuvent eux-mêmes se situer et trouver un appui solide à la recherche de la vérité1.

Les dimensions transcendante et métaphysique nous ouvrent l’accès à la nature de l’homme et des choses. Ce lien au réel donne un contenu aux mots que nous utilisons et une portée au langage. Lorsque ce rapport au réel fait défaut, apparaît alors la difficulté de réfléchir sur ce que l’on vit et sur ce que l’on veut vivre. Il y a une perte de confiance dans la possibilité même de transmettre et de se laisser enseigner. La capacité d’émerveillement qui ouvre le cœur et rend possible l’apprentissage s’affaiblit. Si l’on ne perçoit plus ce terreau de l’éducation qu’est le rapport au réel, le sens de la transmission et de l’apprentissage se perd, tant pour l’éducateur que pour la personne éduquée. Pourquoi, dès lors, s’investir ?

La crise du langage et de l’autorité

Il est assez frappant de constater que le nombre de mots habituellement utilisés diminue. Ce rétrécissement du champ lexical ne serait-il pas, en particulier chez les jeunes – mais pas seulement –, l’un des symptômes d’un mode d’expression de moins en moins articulé ? Que se passe-t-il lorsque les mots font défaut pour exprimer ce que l’on vit ? On n’arrive plus à engager sa raison et on se laisse déborder par les émotions, qui peuvent parfois se traduire par de la violence. On comprend que, face à la violence qui s’exprime aujourd’hui dans le contexte des manifestations pour l’amélioration des conditions d’études et contre la baisse du pouvoir d’achat, des appels soient lancés pour favoriser un dialogue constructif. Mais a-t-on donné à nos jeunes les moyens de comprendre le contexte dans lequel ils vivent et de s’exprimer ? Si le langage transmis fait abstraction de la nature des choses, voire la nie, comment ne pas susciter un doute profond quant à la compréhension de leur humanité et des rapports sociaux ? Il y a de quoi être déstabilisé…

Le rapport fictif au réel qu’instaure la post-vérité rend ainsi la communication plus opaque, avec des conséquences immédiates sur les relations et les engagements. La crise de confiance envers l’autorité, qu’elle soit parentale, éducative, politique ou religieuse, en est une manifestation. Si la parole ne correspond plus à la réalité et ne sert plus la vie, l’édification de la société et le bien de la communauté, l’autorité perd sa capacité à transmettre et, avec elle, sa légitimité. Son exercice risque alors de sombrer dans un abus de pouvoir qui divise, exclut et finit par tourner sur lui-même, laissant place au chaos.

L’émotivisme et l’absence d’enracinement

Affirmer qu’il n’y a pas de vérité et renoncer à la rechercher conduit ainsi à perdre l’objectivité nécessaire pour se situer dans le monde. Une société dite « liquide » ne permet plus de nommer le bien à rechercher et le mal à éviter. Faute de savoir ce que l’on cherche, on se trouve face à un vide existentiel qui rend difficiles l’orientation de sa vie et l’engagement.

Cette culture agnostique, qui entrave la communication, va de pair avec une culture technicienne. Lorsque la référence à la vérité et au bien objectif disparaît, la raison perd ses repères. Les émotions, stimulées par les possibilités techniques, deviennent alors souvent le critère d’orientation des actes. On voit apparaître des modes de communication de moins en moins articulés et personnels, au risque de déléguer la relation et la responsabilité à l’IA. Il est interpellant de voir de jeunes enfants surexposés aux écrans qui n’accèdent plus à la parole. Ce fait nous alerte sur le phénomène général de perte de la parole. Le pape François a dénoncé le risque de vivre les relations sur le mode de la connexion et de la déconnexion, par le biais de la technique, au gré des envies et des émotions2.

Ce contexte favorise l’individualisme et l’isolement, le passage du subjectivisme – je suis à moi-même ma propre référence – au relativisme – je détermine moi-même les critères de mon jugement – et, plus précisément aujourd’hui, à une forme d’émotivisme chaotique. L’absence de transmission et de références communes, conjuguée à une crise écologique majeure, fragilise notre humanité. Elle favorise aussi bien la dispersion émotive qu’une tentation identitaire : plus on s’éparpille, plus on recherche des repères fixes auxquels s’identifier. Cette tension pose la question du difficile enracinement éducatif et spirituel des jeunes générations.

E. Delacroix, La liberté guidant le peuple, Louvre © Wikimedia commons

 

Les liens entre les générations et l’accueil de la vulnérabilité

Cette fragilisation vient profondément toucher les liens familiaux, qui se transforment. L’enfant, issu de l’union d’un homme et d’une femme ou de la fusion des gamètes masculins et féminins, ne peut pas ne pas être atteint par le délitement, parfois dès sa conception, des relations qui l’unissent à ses origines. Dès lors que ces évolutions deviennent normatives, comment les jeunes générations peuvent-elles se situer dans l’histoire des générations qui les précèdent et oser nommer leur souffrance ? Comment peuvent-elles faire confiance à une génération dont elles subissent, de manière souvent inconsciente, les incohérences ? Cette difficulté vient encore accentuer la crise de l’autorité. Un gouvernement qui a inscrit l’avortement dans la Constitution, qui a légalisé l’euthanasie et qui réfléchit sur la GPA, ratifie cette rupture générationnelle et, par conséquent anthropologique. Comment ne pas tomber dans l’angoisse lorsque la société dans laquelle je vis n’intègre plus la vulnérabilité humaine comme l’espace même de son édification ? Si la vulnérabilité des personnes en début et en fin de vie, des personnes malades, handicapées ou marquées par la précarité est le lieu où notre humanité peut être mise à l’épreuve, elle nous appelle aussi à nous dépasser. La vulnérabilité interpelle notre créativité pour trouver de nouveaux chemins de vie respectueux de la dignité inconditionnelle de chaque être humain. C’est ainsi qu’une société s’édifie. Le non-respect de la vie des générations conduit inévitablement à l’écroulement des structures, puisque celles-ci ne s’établissent et ne s’ordonnent qu’à partir de ce bien commun premier qu’elles ont vocation à promouvoir.

Que les jeunes aient grandi ou non dans des familles chrétiennes, ils peuvent être profondément affectés par cette déstructuration du monde éducatif, culturel, social, économique et politique. Celui-ci s’épuise dans une surconsommation qui accentue les déséquilibres environnementaux. La perte des repères qui accompagne cette dynamique peut, comme nous l’avons vu, se traduire par de l’angoisse existentielle, du découragement, du désespoir sur lequel viennent se greffer de nombreuses addictions, de la dépression, de la radicalisation ou de la violence. Mais elle peut aussi susciter une inventivité et une générosité plus grandes ainsi qu’une recherche plus profonde de sens et de fondement. D’où l’augmentation des demandes de baptême, de confirmation, d’accompagnement vocationnel (mariage, vie consacrée, sacerdoce, vie chrétienne engagée), de fondations d’entreprises et de start-up. C’est dans ce contexte qu’il convient de réfléchir à la manière d’accompagner les jeunes en leur témoignant des chemins d’espérance.

II La Parole de Dieu comme chemin éducatif

Il ne faut pas forcément être au service des vocations, des groupes de jeunes ou être maître ou maîtresse des novices pour accompagner la jeune génération. La religieuse âgée qui, à travers l’épreuve de la maladie, se bat pour demeurer dans l’espérance participe à l’enfantement de cette génération à cet « à venir » qu’est Dieu. Elle offre, à travers sa manière de vivre son rapport à la limite, un espace pour que les jeunes puissent à leur tour apprivoiser leurs limites, leur vulnérabilité, pour y découvrir un accès plus profond à la vie. La maturation d’une personne consiste en effet à consentir au don de la vie plus profonde que l’épreuve du mal, de la souffrance et de la mort. C’est pourquoi nos frères et sœurs aînés, malades ou handicapés ont une mission décisive : enfanter la jeune génération à l’espérance, leur offrir une culture de vie. C’est-à-dire une culture animée par une parole de vie capable d’intégrer la vulnérabilité au lieu de la nier.

Il importe de reconnaître que l’un des plus grands défis éducatifs est de réapprendre à parler et de redécouvrir le lien entre la parole et la réalité. C’est lorsque le langage transmet réellement quelque chose qu’il fait autorité, éveille la confiance et peut rétablir la relation. Un langage ne peut transmettre que lorsqu’il est capable de rallier l’extériorité à l’intériorité. La parole qui interpelle ou un silence qui touche en profondeur fait autorité. Elle contient une vérité qui peut m’éveiller, m’éclairer, m’éduquer et me consoler. Cela vaut pour le langage écrit et parlé comme pour le langage corporel. La manière dont une personne vieillit, traverse l’épreuve de la maladie, supporte son handicap, meurt, s’exprime à travers ce langage du corps qui marque une jeunesse dans son rapport à la vie et à la mort. Il y a des témoignages parlants qui éduquent et libèrent, parce qu’ils sont porteurs de cette parole de vie qui engendre une culture de vie.

Ces témoignages s’originent dans l’histoire du salut et la prolongent. La tradition biblique nous offre, en effet, un magnifique chemin de vérité et de vie à nous réapproprier : l’itinéraire de la Parole de vie qui y est décrit est plus profond que le mal, le péché, la souffrance et la mort. Il nous indique l’accès à cette réalité la plus profonde qu’est le Dieu créateur et sauveur qui éclaire nos histoires et nos vies. Dans son discours au monde de la culture, le pape Benoît xvi rappelait comment, au Moyen Âge, face aux grandes fractures de la société, l’étude de la Parole de Dieu avait permis à la tradition monastique de mettre en dialogue les racines bibliques de la culture occidentale et les défis de son temps. Il indiquait aussi comment il convenait de la lire pour qu’elle soit une parole qui relève, éclaire, guide et console. Il y a en effet une manière chrétienne de lire la Bible qui permet à nouveau de nous situer dans ce monde fragile et chaotique3. Il faisait référence à la doctrine traditionnelle des quatre sens de l’Écriture.

Quentin Matsys, Triptyque de Sainte Anne, 1509, Musée Oldmasters, Bruxelles © D. R.

Saint Thomas d’Aquin définit le premier sens, le sens littéral, comme la réalité que les mots du texte désignent4. Il s’agit d’abord d’apprendre à lire et à écouter ce qui est écrit. Pour ce faire, il faut se décentrer pour se mettre à l’écoute d’un autre que nous-mêmes. Les méthodes exégétiques peuvent aider dans cet exercice d’ouverture et d’objectivation, notamment en tenant compte des genres littéraires, mais c’est la foi qui nous permet de recueillir en profondeur la réalité qui y est décrite. Il s’agit d’apprendre à reconnaître, dans l’histoire racontée, la manière dont le Seigneur se manifeste, conduit et appelle jusque dans notre aujourd’hui. C’est l’intervention divine qui fait sens, qui transfigure l’histoire en éveillant notre responsabilité pour qu’elle devienne une histoire sainte.

Parce que la Parole de Dieu prend ainsi chair dans mon existence, je ne cesse de redécouvrir la réalité qui m’entoure et je perçois toujours davantage le sens de l’histoire, mais aussi, parfois, le non-sens des événements. La Parole de Dieu, porteuse de salut, me renvoie à une dimension infinie au cœur de la finitude et, par là, à cette autre réalité qu’est le Verbe incarné, le Christ qui accomplit les Écritures, qui m’ouvre à travers son corps qui est l’Église à l’aujourd’hui du salut. Il s’agit de ce qu’on appelle habituellement le sens allégorique, qui m’ouvre aux réalités de la foi et à la manière dont elles résonnent dans ma vie. Jamais je n’aurai fini de découvrir la portée de l’Incarnation, de la Rédemption, de la Trinité, de cette Parole de vie qui fait autorité et m’engage. Comment ces réalités résonnent-elles en moi et particulièrement au cœur de ma vulnérabilité ? Comment m’éclairent-elles au point d’éveiller un attrait pour une orientation de vie ou un choix particulier ? Ces questions ouvrent au sens tropologique ou moral de l’Écriture : comment la Parole faite chair éclaire-t-elle mon être et mon existence, mes engagements et le sens de mes actes et de ma vie, particulièrement lorsque je me trouve dans l’impasse, l’obscurité ou le chaos ?

Ce discernement suppose d’être attentif aux dons et aux fruits de l’Esprit Saint5 qui se recueillent dans une attitude qui cherche la lumière au cœur de l’obscurité, qui cherche la vie au cœur de la finitude. Le choix ne consiste pas à passer à côté, à éviter les difficultés, mais à trouver la bonne manière de les assumer. Telle orientation me permet-elle d’entrer plus encore dans la profondeur, la largeur, la longueur, la hauteur du mystère de Dieu sur le chemin de notre humanité ? Me fait-elle grandir dans la charité, la joie et la paix ? Comment fait-elle croître la communion et la fraternité ? Comment cette éducation à la liberté me permet-elle d’exister davantage à travers toutes les dimensions de mon être, spirituelles, psychiques et corporelles ? Comment la Parole de Dieu ainsi mise en pratique devient-elle pour moi source de vie éternelle ? Cette ouverture à l’accomplissement ultime de l’existence relève du sens anagogique ou eschatologique de l’Écriture.

Cette manière de lire la Bible est à l’origine de la tradition vivante. Elle nous fait redécouvrir la portée du langage, le sens de l’histoire, la vie de l’Église (la manière dont s’édifie la communauté), qui est aussi la vie de ce Verbe qui s’incarne en moi. « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Par son contenu comme par sa forme, l’Écriture exprime la pédagogie divine qui fonde l’éducation chrétienne et l’accompagnement. Elle nous donne de découvrir comment la Parole se fait chair et devient source de lumière et de vie.

Pour entrer dans cette écoute, il ne suffit pas de mobiliser son intelligence. Toutes les dimensions de notre humanité sont engagées : la liberté, la mémoire, l’intelligence, la volonté, l’affectivité, l’imagination et les sens. C’est toute la personne qui est appelée à se laisser éclairer de l’extérieur vers l’intérieur et de l’intérieur vers l’extérieur : « Tu m’as fait un corps / une oreille, alors je t’ai dit : “Me voici.”6 »

La manière d’écouter est donc décisive. Une certitude intellectuelle ou un bon sentiment ne suffisent pas : ce sont les fruits de l’Esprit Saint qui viendront confirmer l’orientation de vie envisagée. L’intelligence peut reconnaître la bonté d’un engagement, tandis que l’affectivité, l’imagination ou les sens demeurent marqués par une forme d’aversion ou d’hésitation. Il importe de se rappeler que notre corps porte et résume notre histoire, et que c’est avec lui que nous nous engageons. S’il est salutaire, le choix envisagé devient source d’unification et conduit à la consolation. Un mauvais choix accroît le dualisme, la division et mène à la désolation.

III Accompagner comme l’Église accompagne

On peut être frappé par la manière dont le concile Vatican ii, en particulier dans GS 22, dessine les voies de l’accompagnement éducatif, pastoral et spirituel :

En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. Adam, en effet, le premier homme, était la figure de celui qui devait venir, le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révélation même du mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation.

Cette affirmation se décline particulièrement à travers les trois derniers pontificats.

Déjà, dans l’encyclique Veritatis splendor, Jean-Paul ii nous invitait, à travers un commentaire de la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche en Mt 19, à réfléchir au rapport entre liberté et vérité7. La question n’est pas : « Que dois-je faire ? », mais : « Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle ? » C’est en nous tournant corps et âme vers le Verbe incarné que nous discernons la bonté et le chemin de vie. Le pape polonais voulait redonner au mot « vérité » son contenu. C’est pourquoi, dans la troisième partie de l’encyclique, il reprend la question de Pilate : « Qu’est-ce que la vérité ? », nous invitant à découvrir comment l’Évangile selon saint Jean nous introduit au don que le Seigneur nous fait de sa vie8 : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13). Telle est la vérité évangélique, la parole la plus réaliste qui nous ouvre à cette demeure dans l’amour, à partir de laquelle on peut être éduqué et librement orienter sa vie.

Les encycliques de Benoît xvi sur les vertus théologales illustrent l’originalité de cette pédagogie et de cette éducation. Pour nous permettre de redécouvrir le contenu des vertus théologales, il nous propose de contempler à partir des Écritures comment Dieu aime, comment il est fidèle et comment ce Dieu Un et trine nous donne la vie. Il nous montre ensuite comment l’histoire du salut se prolonge en effet à travers la charité, l’espérance et la foi des saints9.

L’apport du pape François sera de nous rendre attentifs à la manière dont l’acte de foi engage certes notre mémoire, notre liberté et notre intelligence, mais aussi notre imagination, nos sens et notre affectivité10. C’est bien toute la personne qui est sans cesse appelée à se convertir. Lorsque le pape François nous invite à méditer l’Écriture, il nous propose, en bon jésuite, d’entrer dans la maison et de voir ce qui s’y passe, comme dans son commentaire du psaume 128 dans Amoris laetitia11. Il engage nos sens et invite ainsi à la conversion de nos émotions sous la motion de l’Esprit Saint.

Voici déjà trois clés pour accompagner nos jeunes : éduquer la liberté dans son rapport à la vérité qu’est le Christ qui donne sa vie ; percevoir que ce don du Christ accomplit les Écritures et ne cesse de donner sens à notre vie, à notre histoire et à notre langage. C’est l’amour du Christ qui donne à la charité son véritable contenu ; c’est le don de sa vie qui nous ouvre à l’espérance : à ce don de la vie plus profonde que la mort et qui me rejoint au cœur de ma vulnérabilité. La foi se présente ainsi comme un chemin de conversion qui engage toute notre personne, pour annoncer le salut dans tous les domaines de notre existence.

Qu’apporte le pape Léon xiv pour penser et vivre l’accompagnement ? Ses invitations à l’écoute et à une présence attentive à autrui ouvrent la voie d’un accompagnement « désarmant », qui contribue lui-même à désarmer12. Cette disponibilité suppose, comme l’exprimaient déjà ses prédécesseurs, d’accueillir la « fragilité propre à la vie humaine », la nôtre comme celle d’autrui, non comme un motif de peur, mais comme une médiation au service de la fraternité13.

L’Eucharistie nous introduit dans cette manière d’être présents les uns aux autres. En se donnant sous les espèces du pain et du vin, le Seigneur nous rejoint dans nos fragilités et nos faiblesses. Il nous invite à vivre de ce don et à devenir, au cœur même de notre vulnérabilité, les témoins de son amour :

Ainsi, au Stade de France, face à des jeunes éprouvés par l’anxiété, la fragilité des liens, les écrans et l’incertitude, Léon xiv rappelle :

Il n’existe aucun échec dont Dieu ne puisse nous relever : sa miséricorde est notre joie. Et pourtant, vous avez cité l’anxiété et l’incertitude comme des obstacles à votre enthousiasme. Ce sont là des sentiments très répandus en raison de la précarité des projets d’avenir, du caractère provisoire des liens affectifs et de la fragilité des relations. À ces sentiments s’en ajoutent d’autres, qui pèsent sur votre génération, comme par exemple la fatigue de l’écran et l’anxiété face aux changements climatiques ou à la situation économique et internationale. Oui, il faut prêter une oreille attentive à ces sentiments. Je vous invite tous, chers jeunes, à garder le cœur ouvert face aux souffrances de vos camarades.
En même temps, l’expérience de la fragilité, de toute fragilité, devient pour un disciple du Christ une occasion de témoignage. Celui qui suit Jésus sur le chemin du service humble et gratuit est libéré de l’angoisse et retrouve un nouvel enthousiasme faisant l’expérience de la joie et de la paix intérieures ; non pas des sentiments passagers ou subjectifs, mais [ancrés] dans la certitude de la foi dont nous témoignons ensemble comme Église14.

Accueillir sa fragilité à la lumière de l’amour du Christ et du prochain permet ainsi d’en faire un lieu de témoignage et de discernement de sa vocation. Il ne s’agit ni de nier sa faiblesse ni de la rejeter, mais d’y découvrir la force de Dieu qui vient l’habiter15. Ce chemin d’intégration de toute la personne se déploie dans l’amitié avec Jésus et l’invocation de l’Esprit Saint.

Nous avons vu comment la Parole de Dieu nous permet de redécouvrir le sens et la portée de cette amitié avec Jésus, dans une dynamique de conversion qui se vit lorsqu’au cœur de la vulnérabilité on consent au salut. C’est alors que l’on redécouvre le contenu de la vie chrétienne. La foi, l’espérance et la charité orientent à nouveau et vivifient l’ensemble de nos engagements. La charité, qui est cet amour de Dieu que je recueille au cœur de ma faiblesse, donne aux vertus leur pleine orientation vers Dieu et le prochain. La prudence, la justice, la force et la tempérance contribuent alors à unifier la personne et à rendre sa liberté davantage capable de ce bien plus profond que le mal.

Il en va de même pour les conseils évangéliques. Comment vivre l’obéissance en conscience, sinon en apprenant d’abord à écouter la Parole de Dieu et à la mettre en pratique ? Cette lecture demande de respecter le sens littéral du texte et de recevoir son sens spirituel dans l’unité de l’Écriture et la Tradition vivante de l’Église. Elle forme progressivement un jugement éclairé par la foi et attentif au réel. Je découvre alors que l’obéissance est un chemin de liberté. Elle m’ouvre à la pauvreté et à la chasteté évangélique, comprise comme une disponibilité réelle pour me mettre au cœur de ce monde fragile à la suite du Christ, afin de mieux l’aimer et le servir.

L’humilié, le pauvre et le sans amour me rappellent que je n’aurai jamais fini de comprendre ce que veut dire être obéissant, pauvre et chaste pour accueillir celui qui Vient à travers l’humanité blessée.

 

Notes de bas de page

  • 1 A. Vingt-Trois, Leçon inaugurale à l’occasion de la rentrée de la Faculté Notre-Dame, sept. 2016.

  • 2 Cf. François, encyclique Laudato si’, 24 mai 2015, no 47, sur les relations médiatisées par les écrans, que l’on peut choisir ou éliminer selon son gré. La formulation « connexion et déconnexion » exprime ici le propos de l’auteure.

  • 3 Benoît xvi, « Discours lors de la rencontre avec le monde de la culture », Collège des Bernardins, Paris, 12 sept. 2008, en ligne, consulté le 23 oct. 2026.

  • 4 Thomas d’Aquin, ST I, q. 1, a. 10, c. et ad 1 ; cf. Catéchisme de l’Église catholique (CEC) 115-119, sur le sens littéral et les trois sens spirituels de l’Écriture.

  • 5 Les dons de l’Esprit Saint. La tradition catholique distingue sept dons de l’Esprit Saint : sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété et crainte de Dieu. Cette énumération s’appuie sur Is 11,2-3, selon la tradition de la Septante et de la Vulgate qui distinguent la piété de la crainte de Dieu. Cf. CEC 1830-1831 ; Jean-Paul ii, « Lettre aux prêtres pour le Jeudi saint 1998 », 31 mars 1998, no 3. Les fruits de l’Esprit Saint. Saint Paul énumère neuf fruits de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi (Ga 5,22-23, traduction liturgique). La tradition catholique, suivant la Vulgate, en retient douze : charité, joie, paix, patience, longanimité, bonté, bénignité, mansuétude, fidélité, modestie, continence et chasteté. Cf. CEC 1832.

  • 6 Cf. Ps 39(40),7-8 : « Tu as ouvert mes oreilles […] alors j’ai dit : “Voici, je viens.” » et He 10,5.7 : « Tu m’as formé un corps […] alors, j’ai dit : “Me voici.” ».

  • 7 Jean-Paul ii, encyclique Veritatis splendor, 6 août 1993, nos 6-27 ; Mt 19,16-22, en particulier le v. 16 pour la question du jeune homme riche.

  • 8 Jean-Paul ii, Veritatis splendor (cité n. 7), nos 84-87, en particulier le no 84 pour la question de Pilate ; Jn 18,38. Le no 87 relie la liberté au don de soi dans l’amour.

  • 9 Benoît xvi, encyclique Deus caritas est, 25 déc. 2005, nos 2-18, sur l’amour humain et l’amour de Dieu, et nos 40-42, sur le témoignage des saints ; encyclique Spe salvi, 30 nov. 2007, nos 2-9, sur la compréhension biblique de l’espérance, et nos 10-12, sur la vie éternelle ; cf. également les nos 32-40, sur la prière, l’action et la souffrance comme lieux d’apprentissage de l’espérance. Cf. François, encyclique Lumen fidei, 29 juin 2013, no 7 : François précise que Benoît xvi avait presque achevé une première rédaction de l’encyclique et qu’il en assume le travail en y ajoutant quelques contributions.

  • 10 Cf. François, Lumen fidei (cité n. 9), nos 26-28, sur la connaissance de la vérité et l’amour, et nos 29-36, sur la foi comme écoute, vision et rencontre. La présentation de l’engagement de toutes les facultés de la personne constitue ici une lecture théologique de l’auteure.

  • 11 François, exhortation apostolique post-synodale Amoris laetitia, 19 mars 2016, nos 8-10, particulièrement le no 8 ; Ps 128 (127 selon la numérotation liturgique).

  • 12 Cf. Léon xiv, première bénédiction Urbi et Orbi, 8 mai 2025, sur la paix « désarmée et désarmante » ; discours aux évêques de la Conférence épiscopale italienne, 17 juin 2025, sur l’écoute, le dialogue et la présence attentive. Application à l’accompagnement par l’auteure.

  • 13 Léon xiv, « Dialogue avec les jeunes lors de la veillée de prière au Stade de France », Saint-Denis, 25 sept. 2026, réponse à François Bigot, en ligne, consulté le 23 oct. 2026.

  • 14 Ibid., réponse à François Bigot, passages allant de « Nous tirons de ce sacrement » à « dont nous témoignons ensemble comme Église ».

  • 15 Cf. 2 Co 12,9-10 ; Léon xiv, « Dialogue avec les jeunes lors de la veillée de prière au Stade de France » (cité n. 13), réponse à François Bigot, paragraphe commençant par « Oui, ensemble, nous formons l’Église ».

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