De Dadelsen : « un quelconque travail »

Évelyne Frank
« Travail » est l’un des mots-clefs du poète français Dadelsen (1913-1957), avec tous les sens que ce mot peut avoir en français, en anglais, en allemand et en alsacien. L’A. en fait aussi presque un synonyme d’« œuvre » dans le vocabulaire biblique. Toujours charnel, le travail est ici une véritable application à vivre la condition humaine, devenant, dans l’expérience de la maladie, une sorte de phénoménologie et un effort de disponibilité à l’égard de celui qui vient jusque dans le terrible.

L’homme de Dadelsen (1913, Strasbourg – 1957, Genève) a marqué son époque. Passé en Angleterre en 1942, il s’était engagé dans les Forces Françaises Libres. Il fut le correspondant de Combat à Londres, tint des chroniques régulières à la BBC de 1946 à 1949. Il travailla avec Denis de Rougemont à Genève, avec Jean Monnet à Luxembourg. Un jour, il présenta un de ses condisciples, un certain Georges Pompidou, au Général de Gaulle, qui ne le connaissait pas.

Mais, en son état d’inachèvement même, l’œuvre de Dadelsen aussi, une œuvre poétique, a marqué le paysage intellectuel français : Camus, dont il avait été le collaborateur et l’ami, eut le souci de sa publication ; par ces écrits, la poésie française connaissait après Claudel un autre élan. Car Jean-Paul de Dadelsen mûrissait, lorsqu’il est mort prématurément, un Jonas qu’il n’a pas eu le temps de finir. Nous ne disposons que de poèmes préparatoires et de fragments pour un ouvrage qui s’annonçait comme une œuvre majeure. Ces textes sont parus en 1962 dans la collection Poésie/Gallimard1, où ils ont été réédités, en août 2005. D’autres écrits de Dadelsen, en prose et en vers, ont été rassemblés grâce au travail de Baptiste-Marrey dans Goethe en Alsace2.

Cette œuvre, je veux la travailler depuis fort longtemps. Il y a quelque vingt-cinq ans, lorsque je décidai de me spécialiser dans la littérature de mon siècle en dialogue avec les Écritures, il me sembla évident qu’un jour il me faudrait “prendre du temps avec de Dadelsen”. En effet, il correspond à mon créneau. Et puis, écrire sur lui était une question d’élégance. Ne nous étions-nous pas croisés, tous deux alsaciens, lui, mort en juin 1957, moi, née en février 1957 ? Je lui devais bien au moins une étude, me semblait-il ! J’ai trouvé confirmation de cela. Il y a de fait ces textes où Dadelsen a lui-même souci de l’ombre, ce qui me paraît un appel :

Ombre,

qui regardes par-dessus mon épaule

que puis-je faire pour toi ? …

Ombre, que puis-je pour toi ?

Avec mes yeux bornés, mes yeux vivants,

avec mes mains obtuses, vivantes,

avec ce corps, avec ce temps qui m’est laissé,

Ombre, veux-tu que je regarde

pour toi

ces visages, ces paysages ?

veux-tu que je touche

pour toi

ces fleurs, ces cheveux, ces choses ?

veux-tu que j’essaie

avec toi

de soulever un peu du lourd fardeau accumulé ?

(J 96-97)3

Il y a, plus explicite encore, ce poème de la suite de Pâques 1957, où le poète se perçoit déjà comme une ombre et nous dit :

Dites-moi bonsoir, dites-moi bonjour, bonjour surtout,

bonjour longtemps à l’orée des journées à travailler

dites-moi bonjour pour m’appeler moi maintenant,

moi à mon tour, toi à ton tour, nous à notre tour

pour nous appeler

à la création.

(J 165-166)

Cependant, avant d’écrire sur ou avec Dadelsen, il s’agissait pour moi d’être construite, reconstruite : j’étais trop en danger sur le versant désespéré de son œuvre. L’été dernier, je me suis sentie enfin prête.

*

« Schaff ebbis ! »

J’ai tout de suite aimé la suite des derniers poèmes de Dadelsen4, Pâques 1957. Un mot a tout particulièrement attiré mon attention, le mot « travail ». Il est là dès les toutes premières lignes :

Commence, recommence n’importe où !

Il importe désormais

seulement que tu fasses chaque jour

un quelconque travail, un travail

fait seulement avec attention, avec honnêteté.

(J 163)

J’ai traduit en alsacien. « Un quelconque travail », c’est le « Schaff ebbis ! » très fréquent, tout naturel, en dialecte, pour enjoindre à quelqu’un de se bouger : « Fais quelque chose ! ». Toutefois, littéralement, « Schaff ebbis ! » serait : « Crée quelque chose ». La suite de mes recherches l’a manifesté. Mais au point où j’en étais, je demeurais perplexe : comment pouvait-il encore être question de « travail » dans un tel contexte ? En effet, quand l’auteur écrivait ceci, il était très diminué, et physiquement, et intellectuellement, suite à une opération du cerveau. Lucide, il se savait dans cet état. Il percevait sa survie comme tout à fait aléatoire. Alors à quoi le mot « travail » pouvait-il bien renvoyer ici ? Pour mieux comprendre, j’ai recherché les autres occurrences de ce terme dans l’œuvre du poète.

Il s’est avéré que le mot « travail » comptait beaucoup pour Dadelsen. C’est un trait assez typiquement alsacien. Le mot garde dans l’œuvre toutes ses connotations dialectales. Il exprime aussi les nuances sémantiques du français, de l’allemand et de l’anglais5, langues que l’auteur pratiquait de façon usuelle. En fin de vie, un sens nouveau, dit et non-dit, semble advenir. Je voudrais donc cerner dans ces pages ce que les écrits de Dadelsen donnent à entendre par « travail ». Ce faisant, j’essayerai de retrouver la dynamique induite par ce terme dans l’élaboration de l’œuvre inachevée : « œuvre » prendra alors un sens plus biblique que littéraire. Je voudrais à partir de là réfléchir aux enjeux du « travail » de Dadelsen pour le théologien et le croyant. Car la démarche du poète n’est pas sans incidence en matière de spiritualité.

*

Des non pour un oui

Il est des acceptions du mot travail que Dadelsen refusait catégoriquement. Sa correspondance nous l’apprend. Sont ici d’office à exclure : l’exercice intensif afin de décrocher un titre et d’obtenir une appartenance de caste ; l’effort frénétique pour la constitution d’un savoir. L’auteur met alors en cause le paraître, l’accumulation et surtout la coupure d’avec ce que Péguy appellerait le charnel. Dadelsen n’appelle pas ceci travailler, mais « potasser » (G 27). Voilà qui vous transforme en « gens de cerveau » (G 26). D’où le peu de conviction de Dadelsen à enseigner la littérature. Lui-même s’interdit une écriture faite de mots pour les mots, se refuse à devenir un « poète hâbleur » (J 52-53), oublieux du poids de l’être.

Même l’effort de subvenir à ses besoins ne semble pas correspondre à l’idée que se fait Dadelsen du travail. En témoigne une de ses lettres de jeune adulte : « Je veux me f … dans n’importe quelle profession pour avoir de quoi gagner ma croûte » (G 24). Néanmoins, dans le langage courant, Dadelsen utilise quand même le terme de travail au sens d’occupation sérieuse, dans le but d’acquérir une formation professionnelle. Le jeune homme rassure donc ainsi sa famille : « Je suis très bien ici6. On peut bien travailler » ; « je travaille » (G 30, 27-28).

Dans le vocabulaire personnel de Dadelsen, le travail est fortement lié à la peine, la peine pour qu’advienne la vie, comme dans l’expression française « en travail ». Celle-ci est récurrente dans Jonas7, où la nuit est en travail, le monde est en travail, tout est en travail. Peut-être est-ce à entendre en un sens paulinien8. Quoi qu’il en soit, l’expression garde chez Dadelsen d’abord un sens profane. Elle reste très proche de son étymologie, puisque parfois, au vers précédent, il est question de torture :

Le vent par-dessus les glaciers accouru du désert

vient à peine fraîchi tourmenter les branches du

grand sapin.

(J 142, 149, 153)

Or, et c’est une constante dans sa correspondance comme dans ses textes poétiques, dans ses écrits de jeunesse comme dans ceux de la maturité, le poète a le souci de ne pas se soustraire à cette condition de la création en travail d’enfantement.

Une contribution à la construction du monde

La lecture de ses écrits poétiques permet de découvrir un Dadelsen très différent de celui qu’aux dires de bien de ses proches il donna à voir, désinvolte, velléitaire, pas sérieux. Dans Jonas et Pâques 1957, jusque dans les textes bouffons, transparaît le désir de participer à une construction du monde, ce qui, dans l’existence du poète, se concrétisa sans aucun doute dans ses engagements contre le nazisme et pour l’Europe. D’où le thème, dans l’œuvre de Dadelsen : travailler – créer. En alsacien, travailler se dit justement ainsi et seulement ainsi : « créer ».

Le travail, pas forcément choisi, est alors comme une évidence9. Il suffit d’ouvrir les yeux, il est là, se présente à soi et, de ce fait, est pour soi. Il devient « ta part » (J 163), ton héritage en quelque sorte. Étymologiquement, l’allemand Arbeit vient de Erbe, “héritage”. Pour Dadelsen, c’est le « On fait ce qu’il y a à faire » de Jean Monnet qui l’impressionnait tant (G 164, 168). Alors, dans la mesure où « le grand poète … écrit parce qu’il ne peut pas faire autrement » (G 23, 24, 26), pour Dadelsen, l’écriture participe du travail.

Celui-ci, encore nommé « tâche » (G 39, 56) et « ouvrage »10, dans l’œuvre du poète comme en dialecte alsacien est toujours concret, toujours en prise sur le réel, affronté à la résistance de la matière et amoureux d’elle (G 27). Pas forcément pénible mais peineux (J 25, 26, 97), le travail requiert ici un engagement de soi authentique, plénier. Advient dans le travail, qui sert de révélateur, une sorte d’évaluation de l’être. Le voici comme élu, anobli, en raison de son endurance et de ses aptitudes. Significativement, en allemand, le même mot, Beruf, désigne la profession et la vocation. D’où l’importance du travail dans la théologie de Luther, dont Dadelsen rappelle la marque en Alsace : « la religion, c’est pour le dimanche, et pour certains, c’est le travail fait … » (G 18). Nous en retrouvons quelque trace dans la pensée de Dadelsen, puisque lui-même écrit dans sa jeunesse, reprenant tacitement le solennel « Écoute Israël » : « Attache-toi de ton cœur, de ta raison, de ta volonté à remplir cet espace mesuré à tes forces11, ainsi qu’un artisan fait son ouvrage pour l’achever quand vient la nuit » (G 36).

Parce qu’il est à faire, le travail devient vite devoir, en Alsace, et les textes de Dadelsen comportent effectivement beaucoup de tournures impersonnelles : il faut, il est nécessaire, il importe. Mais de façon plus heureuse, le travail se fait œuvre, devant laquelle son auteur s’efface. J’utilise ce mot au sens non pas artistique mais biblique, et au singulier. Il s’agit d’une contribution gracieuse au monde pour qu’il soit et pour qu’il soit plus humain. C’est une question de fierté, d’honneur, mais ce qui est également en jeu — et dans les textes de Dadelsen nous le lisons bien —, c’est une solidarité entre les hommes, les vivants et les morts (J 97, 98, 165-166), un respect de la terre et de la création (J 33), ainsi qu’une collaboration avec le Créateur (G 50).

L’œuvre, quelle sera-t-elle ? Ce sera d’abord vivre. Pour Dadelsen, il s’agit explicitement d’entrer sans réserve dans l’humaine condition, charnelle, difficile, marquée par la finitude, en assumant son destin personnel et en réalisant « ce qu’on est né pour faire » (J 174). Tous les écrits antérieurs à la maladie affirment cela, tous les écrits marqués par elle le ratifient. Mais l’œuvre sera peut-être aussi voyage, nécessaire voyage, vers un passé paradoxalement devant soi :

Tu connais, je connais cette patrie qui te ressemble,

Cette promesse de la nuit.

Cette terre par-delà les eaux, cette demeure sur l’autre rive,

Ce pays toujours retrouvé.

Tu sais bien quel couloir nocturne nous ramène à la porte

Qui s’ouvrira sur notre ancien soleil.

Tu sais que l’ange te défend de l’ouvrir avant l’heure.

Ce serait trop facile.

Ce serait, dit-il, inutile d’écourter ce voyage, de revenir,

Les mains vides

Comme un enfant qu’on envoyait aux champs porter nourriture

Et qui prit peur

Et revint, sans courage, sans amour nouveau, rapporter à la maison

Des larmes qui ne désaltèrent pas.

(J 54)

Nous retrouvons ici le lien ancien entre travail et aventure, en allemand12, en anglais13. D’où ce vers quelque peu bouffon : « qui moi david m’engendre / pour faire un bout de son voyage un bout de ce travail » (G 57). Derrière le rire se cache le souci d’une recherche spirituelle, pouvant prendre la forme de l’écriture. Et Dadelsen de se souvenir, dans son étude du livre d’Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve, « de ces “horribles travailleurs” dont parlait Rimbaud14, partis “des horizons où l’autre s’est affaissé”, se relayant inéluctablement dans une quête commune » (G 119). Pour Dadelsen (J 98), celui qui se met en route vers ce que j’appellerais le Graal, le fait au bénéfice de tous, peut-être même des défunts.

Peut-être à cause de Jn 12,35 qu’il ne cite pas cependant : « tant que vous avez la lumière », Dadelsen associe souvent mort et travail15. Il écrit : « La mort doit borner ta pensée ainsi que ton travail » (G 37). Lorsqu’il évoque, au seuil de sa maladie, « un nouveau travail », je me demande si celui-ci désigne encore un travail effectué en ce monde :

Je serai nettoyé si

j’éclate au vent comme citrouille vieille.

Peut-être, pour un nouveau travail, ne prend-on

Que des objets bien nettoyés.

(J 159)

Le travail de Dieu

Dieu aussi travaille dans l’œuvre de Dadelsen. Pour le dire, l’auteur — qui cite la Genèse volontairement de façon approximative : « Ayant fait la terre et tout ce qui y pousse et s’y meut, Dieu regarda son travail et fut content » (G 18) — utilise des images généralement bibliques et terriennes. Dieu est « jardinier » (J 149), il s’occupe des arbres et des fruits (J 77) — notamment des noix (J 77), pareilles « à nos cerveaux » (J 24). Est-ce lui qui jette le grain en terre, pour sa croissance, lorsque Dadelsen, malade, reprend à son compte (J 171) cette image pascale de l’Évangile selon Jean ? Dieu est aussi « l’artiste, invisible, immortel, et presque anonyme » montant un « prodigieux spectacle », une « prodigieuse expérience » (G 50).

Dadelsen s’interroge sur l’identité de celui qui « lentement » mais intensément — l’accumulation des verbes d’action, l’anaphore du « qui » en début de vers, la répétition du « et », la suppression soudaine des virgules dans l’énumération en témoignent — s’active contre lui16 :

Le faux oisif

qui lentement m’assaille, me désarme, me déchire,

qui de ses pouces m’ouvre comme une quetsche mûre

qui m’égare et me ruine et me sépare et me disperse

serait-ce Dieu ?

(J 70)

Un poème antérieur disait que oui. Il évoquait un Dieu pervers :

« Dieu indéfiniment déploie le monde

Qu’il nie ».

(J 33)

Dadelsen semble osciller entre questionnement et réquisitoire. La forme manifeste cette hésitation. Il en vient à recourir à la tournure interrogative tout en ponctuant sa phrase d’un point simple :

Quel jardinier bizarre est le maître qui

fait attendre à celui qui plante un arbre qu’il soit mort

avant de laisser mûrir le fruit.

(J 149)

Par delà la révolte, c’est le fait de laisser la question ouverte, et même la confiance, qui l’emportent cependant. L’atteste le cri vers ce Maître de la moisson17.

Dieu sait aussi le repos, dans l’œuvre de Dadelsen. Celle-ci s’ouvre sur le dernier jour de la semaine, le samedi, et l’auteur fait alors mémoire du shabbat ainsi que du séjour du « Corps du Fils de l’Homme » au ventre de la terre (J 23). Tandis que « le monde » ne connaît pas le vrai repos (J 29), tandis que le poète s’efforce en vain de still bleiben, donc de pratiquer ce silence fait de paix, de confiance, de souplesse et d’attention cher aux mystiques rhénans que Luther aimait, que Dadelsen retrouve peut-être par le biais du bouddhisme18, au fond de nous, « Au cœur de notre captivité secrètement le Seigneur se repose en lui-même » (J 34 ; G 75). Le travail de Dadelsen prendra donc une orientation nouvelle :

Seul, sans recours, il faut fermer les yeux

Et tout au fond du noir creuser vers Dieu.

(J 78)

« Mon absence et le creux de ma moisson manquée » (J 77)

Le jeune Dadelsen recherche le travail : « Je m’efforce d’être en contact aussi étroit que possible avec la vie. De travailler avec mes mains, de connaître … les gens vraiment humains. C’est pourquoi je suis si souvent au garage. Là, je vis comme les autres, je suis un apprenti … » (G 26). Dans ses écrits, l’auteur associe généralement au mot « travail » les images terriennes de la viticulture (J 23, 148) ou du labour (J 98 ; G 39) et de la moisson (J 48 ; G 18) — et l’on songe effectivement au couple « labeur/labour », dans l’histoire des mots. L’ensemble de la terre d’Alsace est pour Dadelsen, à juste titre, placé sous le signe du travail : « Tout dans la plaine dit le travail et la patience des hommes » (G 12). Il ressent la poésie de Nathan Katz comme un fruit de ce travail : « il a derrière lui de longues générations de paysans qui ont semé et qui ont fait l’amour … De là cette poésie profonde » (G 173). Dadelsen lui-même rêve d’écrire ainsi, avec des « mots qui font le pain », avec des « mots qui font l’amour » (G 98). Car l’amour aussi, pour Dadelsen, participe du travail. « Ne méprise pas les gestes et les travaux de l’amour », dit-il (G 37). De fait, Jean-Pierre Jossua19 remarque le caractère charnel du vocabulaire de Dadelsen : « Les métaphores dont la fréquence est la plus notable m’ont semblé celles qui contiennent des termes physiologiques, comme ventre de la terre, cerveau/noix, sang/fleuve/immanence divine, sang/ constellations stellaires/arbres/danse, eaux acides et méandres de la femme ».

Les poèmes de la maturité de Dadelsen dressent un sombre bilan des années écoulées. La révolte a souvent été une agitation (J 36, 75), l’activité et les voyages une fuite (J 59). Le désordre était certes une façon de laisser advenir tous les possibles (J 30), mais peu ont pu se concrétiser. Les mains sont vides :

Quel pain ?

Je n’ai pas défriché, pas labouré, je n’ai pas semé,

Je n’ai tracé que des chemins de poussière et

mon sillage parfois sur la mer qui oublie tout passage.

Quel pain, sinon de ténèbre et de séparation ?

Quelle eau ?

Je n’ai pas marché vers les eaux désirables20,

je n’ai pas de quoi te donner à boire.

(J 98)

À la fin de sa vie, de Dadelsen pose un regard très dur sur lui-même. C’est une condamnation, qu’il nuance certes ensuite. Il parle en effet du « grain au demeurant médiocre / ou mieux encore : incertain, de ta difficile croissance » (J 171). L’ensemble reste accablant :

et toute maladie n’est-elle pas

le stigmate de quelque trouble spirituel ?

(J 111)

Alors, il y a ce cri :

Seigneur, ah laissez seulement tomber

comme derrière le char de la moisson on laisse à

glaner à ces gens

de peu qui n’ont su amasser nul bien,

laissez jusqu’à moi, Seigneur, tomber un peu de

Votre lumière.

(J 76)

Et le cri demeure. Nous avons ce poème inédit, inachevé, non daté et, de ce fait, de maintenant comme de toujours à toujours :

Où est, demande le Grand Comptable

votre justification.

Ma justification21

Est de n’en avoir aucune, ma

justification est d’avoir tout brûlé, tout

jeté, tout piétiné qui pourrait me

Servir de preuves.

Ma justification

Est de n’avoir fait confiance

Qu’à l’entêtement de Dieu contre toute évidence.

Je n’ai pas …

(G 101-102)

1957 : « Pour un travail plus régulier » (J 157) ?

Quand, malade, Dadelsen veut désormais faire sa part de travail en commençant ou en recommençant22, que veut-il dire ? Les textes de l’année 1957 sont très évasifs à ce sujet et ma lecture se fait donc ici plus prudente que jamais. Je m’appuie sur les occurrences du mot « travail » dans ce contexte et sur ce que ces poèmes sont, qui participe de ce travail. Sans doute que les expressions alors utilisées : « un travail plus régulier », « un nouveau travail », « un quelconque travail », « un travail sédentaire, un peu solitaire » (J 157, 159, 163, 174) désignent d’abord un métier pour l’avenir en cas de guérison. Mais il me semble que d’autres sens, par surcroît, ne sont pas à exclure : ils sont dans le texte, que l’auteur y ait songé ou non. Et le texte maintenant a sa vie propre …

Il me semble que tout ce qui a été précédemment établi doit être gardé dans la compréhension du mot « travail » à ce moment-là de l’écriture de Dadelsen. Le travail reste une évidence, ce qui, compte tenu de la situation de l’auteur, m’impressionne. Le travail est charnel ; il requiert un engagement non seulement de ses forces et de son intelligence mais de son cœur ; il construit le monde. Nous retrouvons l’image du travail de la terre avec, en palimpseste, le texte biblique, qui oriente la lecture du poème vers la mort, et la résurrection, de façon très concrète : « il s’agit après tout / uniquement / de préparer le terrain généralement ingrat / sur lequel on va jeter le grain … » (J 171).

Ici encore, le travail, c’est vivre. Mais le choix de la vie se fait dans les conditions extrêmes de la défiguration et de la diminution des capacités physiques, partiellement mentionnées. Pas un mot de révolte. Pas vraiment de plainte. L’énergie s’applique à autre chose, qui ressemble au choix de ce que le psychanalyste Maurice Bellet appelle « la grande santé » à l’intérieur même de la maladie23. Il y a en effet chez Dadelsen cette assertion, dans un texte postérieur, semble-t-il, au premier février 1957 : « Il faut mourir guéri » (J 159). De fait, la suite Pâques 1957 ne comporte pas une phrase faisant pacte avec la maladie ou la mort. L’auteur prend acte de ce qui est, mais ne capitule pas, je ne dirais pas dans son espérance, mais justement dans sa volonté de travailler.

Lui, qui autrefois trouvait impensable de dormir (J 143, 149, 153 ; G 20), envisage le sommeil : « Il est temps de dormir » (J 157). Qu’entend-il par là ? Tout simplement s’endormir au sens premier du terme ? Au sens figuré, mourir ou entrer dans la confiance ? Dans la suite Pâques 1957, le sommeil, perdu, est sur le versant de la santé (J 165, 169 [bis], 174, 175). J’opterais pour une lecture du mot « dormir » à la fois concrète et figurée. Le travail de vivre, c’est essayer de récupérer le bon sommeil et c’est entrer dans la Gelassenheit, la confiance, le dessaisissement de la maîtrise de la situation : « Va te coucher et essaie dans ton sommeil d’être » (J 173).

Une autre image semble dire le travail, sur ce versant de l’existence de Dadelsen : la marche. Ce n’est pas qu’une image, il s’agit d’abord de la difficile réalité :

À travers la lunette ou par l’œil encore unique

tu vois lentement, en détail très mal,

au total assez bien. Assez pour t’orienter.

Assez pour savoir marcher, le chemin qui peu à peu

Se découvre.

(J 163)

C’est aussi une avancée dans les sables d’un désert qui contraste avec, au poème suivant, la vitalité magnifique du monde animal alentour et, deux pages plus loin, le foisonnement des activités humaines. Le lecteur songe à l’Exode mais, explicitement, il n’y a pas de Terre Promise : « Le but recule toujours » (J 164). Faut-il mettre cette marche en relation avec les citations bibliques de la page suivante (J 166) : « Suis-moi » réitéré, « Viens à ma suite », « Marche à ma suite » ? Autrement dit, cette marche trouve-t-elle son orientation (« tu vois … assez pour t’orienter », ci-dessus) en Christ ? Ce n’est pas exclu, ce n’est pas affirmé. Le texte reste pudiquement allusif, travaillé par le doute aussi. Je rapprocherais cette marche, « tant bien que mal », un œil clos, de celle, « à tâtons », de l’âme pareille au fils prodigue dans Jonas, pour renaître. Nous avons rappelé ci-dessus le lien sémantique en allemand entre « travail » et « héritage », en français entre « travail » et « accouchement ». Or dans ce passage, où figure la première occurrence du mot travail chez le Dadelsen de la maturité, le fils prend sa part, non d’héritage, mais de travail d’enfantement :

Comme, vers la maison de sa jeunesse, l’Enfant prodigue,

le plus fidèle,

Ainsi, dans le monde en travail prenant sa part, l’âme voulut

peut-être

Renaître les yeux bandés, loin du jour, et refaire à tâtons

Le chemin vers la lumière natale. L’heure viendra où le Père

Ouvrira les portes de la pesanteur. Passé le dernier combat,

franchis

Les derniers feux, l’âme se dénouera dans les échos sans fin

D’un accord sans mémoire.

(J 27)

Le travail me paraît être également une attente24 dans Pâques 1957. Celle-ci participe de cette patience qui, dans l’œuvre de Dadelsen, a raison de la mort25. C’est un faire paradoxal qui consiste à ne pas faire, ceci pour laisser advenir. Il s’agit d’une difficile ascèse, pour laquelle le poète demande l’aide de Dieu, en une prière explicite (J 172). L’attente n’est pas seulement dure en raison de ses conditions. Elle l’est également parce que se joue là un événement de type apocalyptique, au sens biblique du terme : « le non-prévisible, le non prévu, sorti brièvement de quelque naufrage ou catastrophe, si l’on y réchappe » (J 172). Dans Jonas, Dadelsen avait médité sur l’attente à plusieurs reprises. Il y avait eu notamment ce passage (J 36), après coup étonnant, où il était question d’été perdu, de destin séparé, de cécité, de l’heure la plus obscure avant l’aube — or bien des poèmes de Pâques 1957 sont écrits à une ou deux heures du matin — et où la vigilance, sur fond d’absence du Seigneur, revenait à, « comme le chien d’Ulysse, / Écouter la nuit, / … afin d’y reconnaître / Les pas de son retour ». Ici, l’attente semble plus imprécise. C’est une sorte de phénoménologie, un travail de lecture et de décodage des perceptions, ainsi qu’un effort de disponibilité à ce qui se présente, comme on se tiendrait sans cesse sur son seuil, ce qui est l’étymologie même du terme « exister ». Les derniers mots de Dadelsen en poésie sont : « Cette morne veillée durera-t-elle longtemps ? » (J 175). C’était le 3 mai, un vendredi. La veillée devait encore durer sept semaines. Puis Dadelsen entrerait dans un grand Shabbat, le samedi 22 juin.

Enfin, le travail a pris la forme d’une écriture poétique, conforme à ce qu’annonçait un poème écrit avant l’opération :

Mais à voix basse, dans la brise obscure, il chante encore.

Lente chanson linéaire, horizontale,

Sans grincements, sans grimaces, sans cris

(J 157, le premier février 1957)

Que les poèmes de Pâques 1957 existent est très surprenant, d’un point de vue simplement médical : abîmé comme il l’était, comment cet homme a-t-il pu trouver la force d’écrire ? Étonnants aussi, cette lucidité et ce rapport à soi distancié, cette unité de l’être jusque dans la perception du corps et de l’esprit se morcelant, échappant, et la capacité, en ces heures, de dire merci (J 171). Reste donc maintenant cette nouvelle écriture poétique, d’une graphie autre comme le remarque l’auteur lui-même (J 172), non retouchée alors que Dadelsen n’en finissait pas de reprendre ses textes. C’est un « nouveau travail », d’une émouvante beauté. Sans grandiloquence aucune, il porte la marque de son artisan : cette honnêteté qui lui tenait à cœur (J 163). Que Dadelsen soit ici remercié pour ces pages.

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Souvent peineux, bien en prise sur le concret, amoureux du charnel, le travail est pour Dadelsen contribution au monde pour qu’il soit plus humain. Il est en ce sens proche du terme « l’œuvre » dans les Écritures26. C’est « ta part », autre terme à connotation biblique, un héritage et une évidence là devant soi, un peu comme l’autre en christianisme est notre prochain. Le travail tel que l’entend Dadelsen nous requiert et exige ensuite un engagement de soi plénier. Mais en retour il établit celui qui ne s’y dérobe pas dans la dignité et l’inscrit dans une solidarité non seulement avec les vivants mais avec les morts, en collaboration avec Dieu qui, lui aussi, travaille, même s’il connaît le repos. Comment ne pas entendre ici l’écho du cri de Jésus : « Mon Père travaille jusqu’à présent et moi aussi je travaille »27 ?

Le travail, c’était au commencement de l’œuvre littéraire de Dadelsen tout simplement vivre, de façon charnelle. Le poète ne le cite pas mais pourrait faire sien ce passage du prophète Michée : « On t’a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Yahvé réclame de toi : rien d’autre que d’accomplir la justice, d’aimer la bonté, et de marcher humblement avec ton Dieu »28. Dans la suite de poèmes Pâques 1957, à la fin de sa vie, le poète a confirmé cela en une situation existentielle extrême où il s’appliquait à dormir, marcher, être patient alors que se jouait un événement de type apocalyptique. Le travail était devenu une sorte de phénoménologie dans laquelle il s’agissait, jusque dans la catastrophe, de ne pas renoncer à l’écoute des pas de Celui qui viendra. Le travail était donc d’exister, en son sens étymologique.

Tout ceci n’est pas sans échos théologiques. Certes, il n’est pas beaucoup question de l’économie du salut dans les textes de Dadelsen : la rédemption est moins dite qu’appelée et attendue. Mais une parole sur Dieu, de révolte et de confiance, traverse toute l’œuvre littéraire de Dadelsen. Cette parole sur Dieu reprend bien des images bibliques et bien des catégories théologiques du christianisme. Le mystère pascal est ici central. Il semblerait qu’advient chez le poète ce que rêve Drewermann écrivant : « l’exercice de la pensée, chez les théologiens, devrait (alors justement) honorer la question suivante : comment interpréter les injonctions de la religion transmise29, de façon à ce que son sens aille en direction d’une humanisation plus profonde et soit de plus en plus opérant dans le fait de surmonter la souffrance humaine ? »30. Car les Écritures et le christianisme, avec des apports luthériens, avec des apports catholiques, ont donné à Dadelsen des images : la parole – acte (le dabar hébreu) ; le travail – Beruf – vocation ; la création en travail d’enfantement ; le travail – œuvre ; le grain de blé tombé en terre. Ce n’était pas juste des images, c’était des images justes, donnant un équipement pour celui qui entrait dans l’horreur, afin qu’il n’en fût pas broyé. Car Dadelsen ne fut pas broyé : la suite de Pâques 1957 existe !

Il nous est donné d’être témoins des tâtonnements et du cri, mais aussi de l’étonnante humanité, sans amertume aucune, dans ces textes non retouchés. C’est tout un parcours spirituel. Impossible de dire à quelqu’un : « Voilà ce que tu dois faire ». Impossible de se dire à soi-même : « Je ferai cela, le jour venu ». Nous pouvons simplement écouter, respectueusement, avec une certaine émotion. Nous pouvons contempler le travail accompli. Et alors — déjà ! — plus rien n’est pareil dans notre propre cheminement spirituel.

L’été 2005, “passé avec Dadelsen”, fut pour moi aride, c’est vrai. Mais il fut très beau. Deux études en ont résulté : celle-ci et un article sur les citations bibliques dans l’œuvre du poète31. Je croyais donner. J’ai essentiellement reçu. Un compagnonnage s’est ici dessiné, dans lequel Dadelsen me devient un frère aîné et un maître de prière. Que dirait-il, lui, si désinvolte, s’il savait cela ? Du travail dans son œuvre, je retiendrai surtout, à l’heure où il a fallu déposer vigueur et beauté, la grande docilité ; à l’heure où il a fallu entrer dans l’absence de tout repère, l’humble patience ; aux heures où il a fallu endurer angoisse et culpabilité, l’obstination à compter sur Dieu.

Notes de bas de page

  • 1 de Dadelsen J.-P., Jonas (ici désormais abrégé J), Paris, Gallimard, 1962. Les références données dans cet article correspondent à cette édition.

  • 2 Id., Goethe en Alsace (ici abrégé dorénavant G), Cognac, Le temps qu’il fait, 1995.

  • 3 Voir aussi G 50.

  • 4 Jonas (cité supra n. 1).

  • 5 Voir l’article de P. David, « Travail », dans le Vocabulaire européen des philosophies, Paris, Seuil-Le Robert, 2004, sous la dir. de B. Cassin, p. 1320-1321.

  • 6 En Cité Universitaire.

  • 7 J 27 ; p. 142, 149, 153 ; p. 146, 151. (Les nombres que je regroupe entre points-virgules correspondent à des variantes du même texte).

  • 8 Rm 8,22.

  • 9 G 164, 168. C’est encore un aspect du mot travail en alsacien.

  • 10 G 36, par trois fois, G 39.

  • 11 C’est-à-dire le nombre limité de tes années de vie.

  • 12 Grimm J. & W., Deutsches Wörterbuch, Leipzig, Verlag von S. Hirzl, 1862.

  • 13 Ce n’est pas le voyage (travel) lui-même qui est travail, c’est la peine qu’il occasionne, l’effort qu’il implique.

  • 14 Seconde lettre du voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871.

  • 15 G 36 ; 39 ; 50 ; 56 ; j 148 ; 149, 153 ; 157 ; 159 ; 164 ; 174.

  • 16 Le poème n’est pas encore placé, me semble-t-il, sous le signe de la maladie, il date du 23 novembre 1953.

  • 17 Je me range ici à l’avis de Jean-Pierre Jossua. Celui-ci voit en l’œuvre de Dadelsen l’expression d’une « théologie négative radicale … qui n’empêche pas Jonas d’être un de ces “tutoyeurs” de Dieu qui crient leur appel », Jossua J.-P., « Thèmes religieux dans la poésie de Jean-Paul de Dadelsen », dans Pour une histoire religieuse de l’expérience littéraire, Paris, Beauchesne, 1985, p. 281.

  • 18 J 59. Baptiste-Marrey souligne fortement cet aspect dans « Vingt ans de compagnonnage », dans G 198.

  • 19 Jossua J.-P., Pour une histoire religieuse … (cité supra n. 17), p. 275-276.

  • 20 Allusion au Ps 42 (41).

  • 21 Et l’on sait l’importance de ce mot en théologie protestante luthérienne.

  • 22 J 163, cité au début de ce travail.

  • 23 Bellet M., L’épreuve, Paris, DDB, 1988, p. 37.

  • 24 « Il faut attendre », dit par trois fois le poème n° 5 p. 167, « tout à attendre », le poème n° 10 p. 173.

  • 25 « … la feuille enroulée minusculement tendre mais verte avant le soleil de toute la dureté de sa patience percera le bois mort » (G 67).

  • 26 Mais le travail, chez Dadelsen, glisse vers le devoir — nous l’avons vu plus haut —, alors que l’œuvre, dans le vocabulaire biblique, tout aussi grave et difficile, reste de l’ordre de la grâce, dans tous les sens de ce terme.

  • 27 Jn 5,17, traduction de J. Grosjean dans L’ironie christique, Paris, Gallimard, 1991, p. 29.

  • 28 Mi 6,8 (Bible de Jérusalem).

  • 29 Moi, je dirais plutôt des Écritures transmises.

  • 30 Drewermann E., Das Markus Evangelium – erster Teil – Bilder von Erlösung, Olten-Freiburg im Breisgau, Walter Verlag, 21988, p. 286, traduction personnelle.

  • 31 « De Dadelsen : “quelque parole fort brève” des Écritures », à paraître dans la Revue d’Histoire et de Philosophie Religieuses.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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