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Jürgen Habermas, décédé le 14 mars dernier, peut être vu comme l’une des dernières grandes figures à défendre le projet de la modernité. Face au scepticisme postmoderne, le philosophe allemand a maintenu la confiance dans une raison capable de fonder le dialogue, le droit et la démocratie. Pour Emmanuel Tourpe, il est « le dernier des Modernes », celui qui tente de sauver l’idéal d’une rationalité commune au cœur du monde contemporain.
« Il n’est plus. Les dieux sont morts ». Le mot célèbre de Heine lorsque Goethe est décédé vaut pour Jürgen Habermas (18 juin 1929-14 mars 2026), le plus important philosophe allemand sans doute depuis Hans Gadamer († 2002).
La pluie d’hommages qui tombe depuis son décès révèle l’importance de ce penseur et met en lumière plusieurs traits de sa pensée : sa droiture, sa rigueur, son ouverture, et sans aucun doute aussi sa volonté de mettre la pensée au service de la vie et du réel. Il n’était pas un penseur en chambre, comme le révélait encore son petit livre sur les réseaux sociaux paru il y a peu1.
Quel regard jeter, en théologien, sur l’œuvre impressionnante de ce penseur véritablement majeur ? Il ne suffit pas de se référer au débat bien connu qu’il entretint avec Joseph Ratzinger pour épuiser le sujet. Cet échange fameux lui-même doit être placé dans le contexte d’une vision plus globale, qui intègre d’autres éléments et d’autres auteurs2.
Nous invitons tout d’abord à ne pas se précipiter sur la question du rapport foi-raison qui fait l’essentiel de la discussion entre l’ultime tenant de l’École de Francfort et le futur pape Benoît xvi. En amont, il convient de questionner quelque chose de préliminaire à toute question proprement théologique, et qui est d’ordre métaphysique. L’œuvre de Habermas séduit en effet d’abord par la défense aiguë de la raison pratique, interprétée comme on sait chez lui à partir de l’essence du langage, lequel ne décrit pas seulement le monde des choses mais est communicationnel.
Un ultime rempart rationnel et universel
Empruntant à Kant – dont il est le lieutenant contemporain – son formalisme rationnel, Habermas découvre dans les bonnes procédures de communication les garanties renouvelées de l’espace public. Celui-ci est mis en danger par la mise en scène des opinions (en quoi Habermas est rejoint par la thèse connue de Guy Debord sur la société du spectacle) qui succède à la sphère publique bourgeoise, critique : la propagande manipule, la publicité influence, la communication stratégique calcule. Les réseaux sociaux fragilisent encore l’espace public par la fragmentation des opinions.
Devant ce danger imminent, Habermas se dresse comme le dernier penseur moderne : non pas certes au sens de la subjectivité (ses attaques contre « la » métaphysique visent au contraire d’abord la seule « métaphysique du sujet » de Diether Henrich), mais au sens de la défense de l’Universel. En ce sens Habermas a été précurseur des appels contemporains à sauver l’universalité (Francis Wolff, Nathalie Heinich...). Dans une société qui s’enfonce dans le « labyrinthe de la postmodernité » (Denis Villepelet), Habermas propose le fil d’Ariane d’une raison qui, renouvelant sur ce plan le projet kantien formaliste, oppose au nominalisme contemporain – raison arbitraire, règne du sujet – la voix encore légitime de la raison, devenue communicationnelle.
Qui, en penseur chrétien, pourrait refuser d’honorer cet ultime rempart rationnel et universel lequel, de surcroît, substitue à une métaphysique subjective la transcendance du verbe ? Habermas, dernier des Modernes, est aussi le premier d’une philosophie du langage fait chair, qui transforme le monde. Verbum caro.
Il y a pourtant dans le projet habermassien une fragilité de fond que ne peut manquer de souligner une pensée chrétienne. C’est la même que Herder opposait à Kant au fond : l’universalité formelle, abstraite perd de vue la ressource première de la raison elle-même, qui ne peut naître de soi. Tout ce qui, sous forme de symboles, de traditions, d’émotions, de vie concrète et non pas seulement d’abstraction compte pour la vie de l’esprit a été mis de côté par cette lignée qui va de Kant à Habermas.
Descendre dans les profondeurs de l’être
Cet arrière-plan symbolique peut prendre l’aspect de ce qu’il y a de plus obscur dans l’homme ; il est clair que le rêve d’une communication réussie par une méthode pure perd de vue les instincts, les fautes, le mal même dans la relation interhumaine. De ce point de vue la pensée de Habermas reste un idéalisme, qui n’a pas été jusqu’au bout de l’intinction chrétienne de la chair dans ce qu’elle comporte aussi de résistance à l’Incarnation. Il n’a pas vu les « pathologies » de la raison comme le posait Ratzinger avec justesse et grand sens de la réalité.
Cette profondeur symbolique peut prendre aussi la dimension supérieure et positive de la foi dans ce qui transcende la raison, à peine entrouverte par Habermas dans son dialogue avec Ratzinger mais jamais poussée jusqu’au bout (Nicholas Adams, John Milbank). La raison s’est peu à peu réduite à ce qui est scientifiquement démontrable mais aussi – chez Habermas – procéduralement discutable, au point de ne plus savoir fonder par elle-même le vrai bien, la justice ou la dignité humaine. Une démocratie libérale peut certes organiser pacifiquement le débat, mais elle ne produit pas d’elle-même les expédients moraux qui la font vivre ; elle dépend d’héritages éthiques plus profonds, dont le christianisme a été en Europe un vecteur majeur. Dès lors, foi et raison ne devraient ni se confondre ni s’exclure : la raison doit purifier la religion de ses dérives, mais la foi peut à son tour élargir la raison en la rouvrant à la vérité, au bien et à ce qui dépasse le simple calcul procédural.
L’oblitération du mal d’un côté, l’absence de prise en considération de la foi de l’autre, montrent que Habermas a bien été le dernier des Modernes. Pour le meilleur – il défend l’universel contre la tyrannie des émotions – et pour le pire – il oublie le singulier et le fond immémorial de ce qui précède et achève la raison.
Cela donne de la pensée monumentale de Habermas une image contrastée au point de vue chrétien : ne reste-t-il pas une matrice gnostique dans cette pensée qui ne descend dans les profondeurs du monde qu’à moitié, au nom d’un Logos en surplomb qui refuse d’assumer toutes les dimensions de l’être ?
Bien sûr, il n’y a pas de vision antagoniste chez lui entre l’esprit et le monde. Et la raison, à son sens, n’est pas un savoir secret réservé à quelques initiés. Elle est publique, partagée, et se construit dans la discussion entre les personnes. La vérité ne vient donc pas d’une illumination privée, mais d’un échange d’arguments auquel chacun peut, en principe, participer. La rationalité naît ainsi du langage, du débat, et de la vie commune entre des sujets situés dans l’histoire. C’est pour cela qu’Habermas ne cherche pas à fonder la pensée à partir d’un point de départ absolu : il préfère reconstruire les conditions méthodologiques qui rendent possible une communication raisonnable.
Mais une question demeure : cette raison discursive permet-elle vraiment d’accéder à toute la profondeur du réel ? Car le Logos, chez lui, même compris comme la structure normative de la communication, reste encore pensé depuis un point de vue réflexif assez élevé. Il éclaire bien le monde vécu, mais sans s’enfoncer totalement dans ses zones d’ombre, ses tragédies, ni dans les dimensions les plus profondes de l’être et, qui sait, de l’être comme amour, communion au fondement de toute communication ?
1. J. Habermas, Ein neuer Strukturwandel der Öffentlichkeit und die deliberative Politik, Berlin, Suhrkamp, 2022. Trad. française, Espace public et démocratie délibérative : un tournant, Paris, Gallimard, 2023.
2. J. Ratzinger, J. Habermas, Dialektik der Säkularisierung. Über Vernunft und Religion, Freiburg, Herder, 2005 ; N. Adams, Habermas and Theology, Cambridge, Cambridge University Press, 2006 ; J. Milbank, Theology and Social Theory: Beyond Secular Reason, Oxford, Blackwell, ²2006.