L’entrée des jeunes dans la vie religieuse1

Enzo Bianchi
Nombreuses sont les causes du déclin des vocations à la vie religieuse en Europe de l’Ouest. La communauté religieuse a à s’interroger sur la qualité de sa vie en communauté, ainsi que sur sa radicalité dans la suite du Christ. La communauté religieuse est un lieu où l’on veille sur la question du sens, en se mettant à l’écoute de la Parole de Dieu et à l’école de la liturgie. La meilleure pastorale des vocations est celle que déploie une communauté chrétienne lorsqu’elle vit l’essentiel de la foi.

Avant tout, je voudrais remercier le père Provincial pour l’invitation qu’il m’a faite. C’est avec un peu de crainte que j’ai accepté de venir ici aujourd’hui. Je vous parlerai avec simplicité et liberté, en tentant surtout de répondre aux questions qui m’ont été posées. Ces ébauches s’accorderont ainsi, je l’espère, aux réflexions que vous pouviez attendre de ma part. J’espère ne blesser personne par mes paroles et être écouté comme un simple frère parmi vous qui êtes mes frères.

1. Quelle analyse faites-vous des causes actuelles concernant le petit nombre d’entrées dans la vie religieuse dans notre contexte d’Europe de l’Ouest ?

Il est difficile de répondre à cette question : la « vocation », en effet, est l’acte par lequel le Seigneur lui-même appelle des hommes et des femmes à sa suite et, en particulier, à lui vouer leur existence dans la vie religieuse. Puisqu’il s’agit d’un acte relevant de la liberté du Seigneur, la vocation conserve une dimension de mystère sur lequel l’homme n’a aucune prise. Mais la parole de Dieu qui appelle est en même temps aussi une parole relationnelle qui résonne dans l’histoire, dans des temps et des lieux bien précis, et qui sollicite la responsabilité et l’engagement de l’homme. De cette réponse de l’homme à la parole divine dépendent le témoignage de la foi dans le monde, le fait que Dieu puisse être « raconté » aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui. La réflexion sur le nombre décroissant de personnes qui s’engagent dans la vie religieuse en Europe occidentale se situe donc à l’intérieur de ce cadre et trouve là son sens.

Le nombre réduit de vocations dans la vie religieuse a des motivations de divers ordres. Motivations sociologiques tout d’abord : la diminution des naissances ; le fait qu’il est toujours plus rare de trouver des familles nombreuses (et différentes recherches ont montré que nombre de vocations à la vie presbytérale et religieuse sont issues de familles ayant beaucoup d’enfants) ; la rareté croissante des chrétiens eux-mêmes (le christianisme est devenu minoritaire). Au niveau économique, l’aisance généralisée a transformé radicalement le panorama par rapport aux années d’après-guerre qui ont vu naître de nombreuses vocations presbytérales et religieuses dans un contexte de pauvreté et de besoin. D’autres facteurs ont produit des mutations significatives sur le plan ecclésial et de la foi. Au niveau culturel, la rupture d’avec la tradition — Danièle Hervieu-Léger parle de notre société comme de la première société post-traditionnelle — représente un élément de premier plan dans la crise de la foi et de sa transmission, qui conduit aussi à une plus faible capacité d’emprise de l’institution ecclésiastique sur le vécu des personnes.

La sécularisation, et peut-être aujourd’hui la « sécularisation de la sécularisation », en est un autre, avec l’avènement d’une culture marquée par le nihilisme et d’une société technologique et informatique. Tous ces facteurs ont contribué à éloigner le monde « chrétien » d’une société qui, jusqu’à hier, était souvent en osmose avec l’Église. Par ailleurs, le repli sur les thématiques du bien-être intérieur et de l’auto-réalisation au sein de ce que l’on pourrait appeler le « culte du soi », crée les conditions pour la recherche d’une relation thérapeutique et d’une religiosité syncrétiste que l’on se construit par soi-même et qui trouve son expression davantage dans le « New Age » que dans le « vieux » christianisme.

Cette crise du christianisme amène évidemment avec elle une crise de la vie religieuse. Une grande partie des congrégations religieuses fondées avec un but particulier — social, d’assistance, caritatif… —, font désormais l’expérience que le principe si spécifique qui leur a donné vie se transforme maintenant en principe qui conduit à la mort : il rend leur présence sans objet et anachronique. D’autres facteurs, qui ne constituent assurément pas un terrain favorable à l’émergence de nouvelles vocations religieuses, se situent sur le plan ecclésial : l’ignorance des éléments fondamentaux de la foi, même parmi les chrétiens normalement pratiquants ; le fait que les mots et les gestes de la foi ne sont plus aujourd’hui évidents par eux-mêmes, mais doivent toujours être motivés, (re)fondés, justifiés ; enfin le climat de fatigue et de frustration que l’on respire dans de nombreuses communautés chrétiennes.

La pluralité même des spiritualités, qui a marqué la période du développement et de la multiplication des ordres et des congrégations à l’époque de la chrétienté, révèle maintenant ses faiblesses. Elle se montre incapable d’offrir des motivations à ceux qui voudraient mettre en pratique une suivance radicale du Christ. Ceux-ci découvrent en effet que les buts qu’ils poursuivent peuvent être atteints, avec davantage d’efficience et sans l’obligation du célibat, dans d’autres formes de travail et d’engagement. La généralisation du bénévolat a mis en évidence que la vie religieuse n’est de fait pas nécessaire pour incarner certaines formes de témoignage et de service en faveur des pauvres et des nécessiteux.

Pour en venir au monde des jeunes, il faut enregistrer la très rapide mutation anthropologique qui a créé une forte dissymétrie entre les obligations que la vie religieuse comporte pour une bonne part et les attentes des jeunes. Il suffit de penser à ce que l’on observe aujourd’hui chez de nombreux jeunes : la difficulté de choisir et de concevoir qu’un choix soit définitif, ainsi que celle de persévérer et vivre une fidélité. On peut noter par ailleurs leur incompréhension devant la nécessité d’une ascèse et de renoncements, leur besoin d’affirmation de soi sur le plan professionnel et économique, leur recherche à la fois d’indépendance et de protection, leur fuite devant la souffrance et la fatigue, la non-popularité chez eux du célibat et de la chasteté, non seulement en raison de ce que propagent les moyens de communication, mais peut-être pour une part à cause de l’emphase avec laquelle les milieux ecclésiaux vantent la famille, et enfin — mais ce n’est pas le moindre élément — l’analphabétisme de la foi qui rend nécessaire une catéchèse élémentaire à des jeunes qui ont pourtant fréquenté les milieux d’Église.

Il est facile de comprendre que toutes ces données rendent la vie religieuse étrangère, distante, peu fascinante pour des jeunes. Et l’on ne doit pas oublier que ces « fragilités juvéniles » rendent aussi extrêmement précaire le cheminement de ceux-là même qui parviennent à entrer dans la vie religieuse. Les milieux ecclésiaux et religieux cherchent aujourd’hui, avec angoisse parfois, des « points d’appui anthropologiques » pour parvenir à parler aux jeunes, espérer être compris d’eux, leur annoncer l’Évangile et rendre intéressant à leurs yeux le modèle de vie qu’ils présentent.

Mais si ce que je viens de dire a une certaine plausibilité et pertinence, il faut qu’en premier lieu, la vie religieuse s’interroge sur elle-même. Il est probablement plus intéressant de poser les bonnes questions que de multiplier les réponses ou de les additionner. La vie religieuse comporte, pour le moins, le niveau de l’appel à la vie, à la foi et enfin à la vie religieuse caractérisée de manière essentielle d’abord par le célibat et la vie communautaire, et ensuite, par une mission particulière. Dès lors, les religieux sont appelés à s’interroger sur la vitalité de leurs communautés, sur la qualité de leur foi et sur la radicalité de la suite du Christ qu’ils laissent transparaître.

a La vitalité

Répondre à une vocation signifie décider de mettre en jeu toute son existence, la seule que l’on ait, dans une forme déterminée. Or c’est la vie qui attire la vie. Seule une communauté vivante qui montre que la sequela Christi est vivifiante et humanisante, qu’elle valorise l’humain et les relations, peut espérer « attirer des vocations ». Il n’en est certes pas ainsi d’une communauté d’intellectuels, ni d’une équipe de travail ou d’un groupe de projet pastoral, pas davantage non plus d’une communauté composée de personnes âgées qui n’a plus d’avenir. Les religieux, selon moi, ont à faire de leur existence une vie bonne, belle et heureuse, à l’exemple de Jésus lui-même ! On a bien sûr souvent souligné que la vie religieuse chrétienne était « bonne », selon la volonté de Dieu : cette bonté se traduit par la prière, par le bien fait aux autres, suivant l’enseignement du Christ. Mais la vie de Jésus a aussi été belle et heureuse : les religieux devraient dès lors se préoccuper d’en faire de même.

Nos communautés donnent-elles la possibilité de partager l’amitié, ou en ont-elles peur ? Sont-elles capables de vivre la fête dans la simplicité ? Ont-elles cette connaissance stupéfiée, contemplative de la nature ? En un mot, sont-elles capables de rendre la vie de leurs membres belle et heureuse ? Pour pouvoir se préoccuper légitimement de l’avenir de sa communauté, il faut d’abord vérifier sa qualité de vie et se demander si celle-ci est à même d’offrir un futur à un jeune qui demande, avec générosité et naïveté aussi, à suivre radicalement le Seigneur. La question à se poser ici serait la suivante : quelle promesse de vie notre communauté religieuse peut-elle offrir à un jeune ?

b La qualité de la foi

Par cette expression je n’entends certes pas mettre en doute la sincérité de la foi des religieux, mais souligner le fait qu’une communauté religieuse doit être aujourd’hui également une école de formation à la foi. Le jeune recherche quelque chose d’essentiel, qui a à faire avant tout avec le centre de la foi, et non pas avec des prestations, des œuvres particulières ou des apostolats divers. L’appel est celui de suivre le Seigneur et de vivre radicalement l’Évangile. Les formes par lesquelles cet appel se traduit sont secondaires. La formation spécifique de chaque Institut ou de chaque Ordre doit donc aujourd’hui être complétée par un travail fondamental de formation de la foi du novice, car, malheureusement, la formation catéchétique dans les paroisses est souvent décevante. Et nombreux sont les jeunes qui ont parcouru des itinéraires à distance de l’Église, chemins qui ne les ont pas même fait bénéficier du peu qu’ont reçu ceux qui ont toujours pratiqué dans l’Église.

La qualité de la foi implique aussi la qualité de la célébration de la foi, et donc de la liturgie. Le visage d’une communauté transparaît de manière éminente dans la liturgie. La vie monastique, aux prises avec les mêmes problèmes de rareté des vocations que la vie religieuse, trouve toutefois dans la liturgie — à laquelle elle prête normalement une attention et un soin particuliers — un lieu d’attraction ou à tout le moins d’intérêt pour des jeunes, sans que cela résolve toutefois tous les problèmes de relève dans les monastères. Les communautés religieuses doivent être des lieux de foi saine et robuste, nourrie par les Écritures et par la liturgie. Même si une communauté habitée par les dévotions, par le goût du spectaculaire, du thaumaturgique, du « miraculeux », voire par le culte de la personnalité du responsable, attirait de nombreuses personnes, je ne crois pas que ce serait pour autant l’indication de la bonne route à suivre.

c La radicalité de la suivance

La vie religieuse comporte un noyau auquel elle ne peut renoncer : la suite du Christ dans le célibat et dans la vie de communauté. La qualité de la vie communautaire en particulier est un témoignage décisif qui fonde la crédibilité d’une communauté et manifeste la réalité d’une charité et d’une fraternité vécues. C’est dans la qualité des relations communautaires que le célibat, la pauvreté et l’obéissance se révèlent dans leur beauté et dévoilent si la communauté vit avec amour, avec agapè, la radicalité évangélique. Or il est évident qu’un jeune se rendra plus spontanément dans une communauté où il se sent aimé et où il perçoit qu’il pourra lui-même grandir dans l’amour. Dans un discours tenu le 20 novembre 1992 aux participants de l’Assemblée plénière de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, Jean-Paul II affirmait : « Toute la fécondité de la vie religieuse dépend de la qualité de la vie fraternelle en commun. Plus encore, le renouveau actuel est caractérisé par une recherche de communion et de communauté. Pour cela, la vie religieuse sera d’autant plus significative qu’elle réussira mieux à construire des “communautés fraternelles dans lesquelles on cherche Dieu et on l’aime par dessus toute chose”, et elle perdra en revanche sa raison d’être chaque fois qu’elle oubliera cette dimension de l’amour chrétien qui est la construction d’une petite “famille de Dieu” avec ceux qui ont reçu le même appel. Dans la vie fraternelle, il faut refléter “la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour tous les hommes” » (Tt 3,4), lequel s’est manifesté en Jésus Christ »2.

En considérant les causes possibles du nombre réduit de vocations religieuses, nous avons été conduits à nous concentrer sur la communauté religieuse et à en entrevoir les éléments essentiels. Il serait en effet paradoxal si la préoccupation d’« avoir des vocations » faisait perdre de vue la vocation propre et essentielle d’une communauté religieuse, appelée à être elle-même, fût-elle même sur le point de mourir. À cet égard, je voudrais souligner un fait : dans la vie religieuse, plutôt que de se préoccuper uniquement de nouvelles recrues, il y a à prêter attention aussi à la présence des anciens. Dans une certaine mesure, j’oserais dire que leur présence est plus importante que celle des jeunes : ils témoignent en effet d’une vie chrétienne et d’une persévérance qui ont été vécues avec qualité. S’ils manquent et si la vie ne parvient pas à retenir ensemble ceux qui s’étaient pourtant engagés pour toute l’existence, de quelle radicalité chrétienne une telle communauté pourrait-elle se vanter ? Oui, dans la vie religieuse, les anciens sont gages de l’authenticité de la vie qui a été menée, et c’est celle-ci qui fournira toujours un avenir à la vie religieuse. Une communauté constitue un écosystème : conformément aux lois écologiques, elle exige un noyau dynamique et fidèle, afin que la vie se maintienne. Sans ce noyau, la vie tendra à se restreindre et les nouvelles vocations se feront rares.

2. Selon vous, qu’est-ce qui est susceptible de favoriser l’entrée des jeunes dans la vie religieuse aujourd’hui ? Qu’est-ce qui peut les attirer (et les attire) ou non ? Qu’auriez-vous à dire pour un Ordre tel que le nôtre ?

Dans l’Église, il s’agit toujours de traduire les exigences de l’Évangile éternel dans les contingences de l’histoire. Le Christ, qui « est le même hier, aujourd’hui et à jamais » (He 13,8), doit trouver des hommes et des femmes qui sachent redire la parole éternelle de Dieu dans des langages que l’homme comprenne. Cette opération exige que l’on sache accorder la docilité à l’Esprit avec la créativité de l’intelligence ; elle requiert en somme « sagesse et intelligence spirituelle » (sophía kaí sýnesis pneumatikè : Col 1,9). L’expérience montre que la sainteté personnelle de nombreux membres des communautés religieuses ne suffit pas à faire refleurir les vocations. C’est plutôt le charisme personnel de l’un ou l’autre qui y parvient, c’est-à-dire la capacité d’une personne illuminée et sage, qui irradie et transmet la vie sans garder les personnes pour soi, mais en les orientant vers une réponse libre aux exigences de l’Évangile. C’est là un don de Dieu que l’Esprit suscite dans sa liberté. Et quoi qu’il en soit, même si une communauté religieuse doit cesser, sa pleine raison d’être se trouve dans la sainteté des personnes qui y ont vécu, dans l’amour qu’elles y ont donné et dépensé, dans l’expérience de Dieu qu’elles y ont faite.

Je ne crois pas que l’on puisse répondre de manière péremptoire — si ce n’est en risquant la présomption — à la question de savoir ce qui peut favoriser l’entrée de nouvelles personnes dans une vie religieuse. Chaque communauté a sa propre physionomie et chaque jeune, sa propre biographie, sa propre recherche qui est avant tout une recherche de sens. Face à la dissolution du sens qui traverse les sociétés sécularisées, la question qui habite l’homme d’aujourd’hui et le jeune en particulier, porte sur le sens de sa vie, sur la direction à donner à son existence. Même si elle reste inexprimée et n’est pas formulée verbalement, cette question motive la recherche d’un jeune. Et c’est à cette question qu’une communauté religieuse est appelée à donner une réponse, une orientation, une indication. Par un patient travail d’attention et d’écoute, et donc grâce à des personnes capables d’attention et d’écoute profondes, elle aura à détecter ces besoins et à se mettre au service de la recherche du jeune. Si une communauté ne sait plus rencontrer les questions qu’un jeune porte en lui-même, elle ne pourra sans doute pas donner à connaître une forma vitae où ce jeune décidera de passer son existence entière.

Le discours sur la qualité prophétique d’une communauté religieuse se situe au niveau de cet enjeu. Si le prophète est celui qui fait signe, la communauté religieuse — si elle veut être prophétique — est appelée à être un signe et à décliner sa vocation prophétique comme « invention du sens », comme recherche, création et donation de sens. Les théoriciens du post-moderne affirment que les questions qui se posent, et qui le seront toujours davantage, concernent la fonctionnalité et l’utilité des choses, des notions et des savoirs : « À quoi ça sert ? Est-ce efficace ? Peut-on le vendre ? », et non leur vérité ou leur beauté : « Est-ce vrai ? ». La communauté religieuse peut résister à cette tendance en cherchant à être un lieu où l’on veille sur la question du sens et où on la transmet comme un élément qui rend l’homme plus humain. La prophétie est historique et utilise toujours des langages différents, prend des configurations variées dans les diverses situations historiques, culturelles et géographiques. Je pense donc qu’aujourd’hui, dans nos pays et dans nos Églises, la prophétie doit assumer la forme de l’invention du sens et que les communautés religieuses ont à vivre et à transmettre la foi comme un chemin de sens.

Bien sûr, la vie religieuse n’est pas une agence de satisfaction des besoins spirituels émergents de la société. Au contraire, elle a simplement à vivre sa vocation propre. Mais puisque sa vocation est historique et que celle-ci l’insère dans l’Église et dans la compagnie des hommes, elle ne peut se désintéresser des besoins des hommes et des femmes de sa génération. C’est cette liberté même que vit la communauté religieuse marquée par le célibat et cette force même qui lui vient de sa dimension communautaire, qui lui permettent d’assumer le besoin diffus de sens et de tenter d’en orienter la réponse en direction de la radicalité chrétienne.

La tâche prophétique de la communauté religieuse se manifeste ainsi dans sa capacité à faire le récit du Christ qui « nous enseigne à vivre » (Tt 2,12), qui donne direction, finalité, signification et beauté à la vie humaine. Il s’agit de transmettre des symboles et des clés herméneutiques de la réalité, de rappeler que l’homme est humain s’il continue à s’interroger sur soi-même, à réfléchir sur la mort, à accepter comme constitutives les énigmes qu’il découvre en soi, à reconnaître dans la rencontre et dans la relation avec l’autre la beauté possible de l’existence, à se comprendre lui-même comme une tâche à réaliser. Il faut alors valoriser la dimension sapientielle de l’Écriture et de la figure même du Christ, pour montrer, par la dimension profondément humaine de la vie du Christ, que ce dernier est un motif suffisant de vie, que des hommes et des femmes peuvent se rassembler et vivre ensemble une vie humanisée au nom du Christ, par amour pour lui et à cause de lui.

Je pense que de nouvelles vocations peuvent se présenter à la vie religieuse si celle-ci sait éviter de se fossiliser dans des formes et des schémas immuables, totalement incompréhensibles pour les jeunes habitués à la mobilité et à la « fluidité » (la « liquidité » dont parle Zygmunt Bauman) de la vie actuelle. Je crois qu’un jeune peut être attiré par une communauté religieuse lorsqu’il y voit un lieu où il peut faire expérience de l’amour ; où son humanité peut grandir et mûrir ; où ses questions de sens sont reconnues, accueillies, et trouvent une réponse crédible et convaincante, c’est-à-dire limpide, sans duplicité et sans hypocrisie, sur le plan des propositions concrètes de vie chrétienne. Celle-ci devra alors être adéquatement rigoureuse et non édulcorée.

En particulier, je crois qu’une communauté religieuse peut acquérir une éloquence qui fera transparaître le message de l’Évangile de manière simple et directe grâce à la qualité humaine de sa vie commune dans le célibat, à l’intérieur d’une Église surexposée dans les mass-médias, qui s’occupe trop souvent des choses avant-dernières et qui a sécularisé ou moralisé son message. La vie religieuse est dès lors appelée à essentialiser le message chrétien : non pas à le réduire, mais à le restituer dans ses dimensions vraiment inaliénables et fondamentales. Dans la Babel de paroles et de messages dont les jeunes sont aujourd’hui bombardés, il est important que la vie religieuse sache adresser une parole simple, claire, sans équivoque, non confuse ni indistincte, capable de donner une identité, sans faire tomber dans la rigidité ou dans le schématisme. Selon moi, l’élaboration d’une parole claire et audible qui pourra susciter le désir d’une réponse radicale passera par un travail visant à retrouver l’essentiel sur le plan de la spiritualité chrétienne et des fondements de base de la vie religieuse.

Sur ce point, il est évident qu’une des voies privilégiées est ici celle qui fait résonner la Parole de Dieu contenue dans les Écritures à travers une méthode de lecture qui sache placer le texte en relation avec la vie (la lectio divina). Une vie religieuse qui se présentera comme une communauté de personnes placées sous le primat de la Parole de Dieu et vivant une vie humaine et humanisée dans la charité, sera sans doute l’appel le plus fort qu’on puisse adresser à des jeunes en recherche. Il faut pour cela que les communautés religieuses assument une attitude de profonde sympathie à l’égard de l’humain et qu’elles croient — parce qu’elles le vivent et qu’elles l’expérimentent — que l’Évangile peut orienter et donner plénitude de sens à l’humain même.

3. En définitive, quelle pastorale des vocations envisager, si une telle pastorale est encore pertinente ?

Ce qui peut le mieux aider à discerner des vocations, et éventuellement aussi interpeller et appeler des personnes à la vie religieuse, c’est un travail d’accompagnement spirituel. Ce travail, qui comprend l’écoute de la personne, l’attention à ses problèmes humains (psychologiques, affectifs, sexuels), et l’exercice d’une paternité spirituelle, est dès lors en mesure de constituer cet événement vital qui ouvre à un jeune et devant lui la possibilité d’un chemin de radicalité chrétienne. Il y va dans cet accompagnement spirituel d’une relation humaine à l’intérieur de laquelle pourra naître de manière non factice l’itinéraire d’une sequela Christi dans une vie religieuse. C’est la rencontre entre une liberté personnelle et une forma vitae religieuse déterminée qui fait jaillir l’appel, ou pour dire les choses autrement, cette rencontre constitue le cadre à l’intérieur duquel l’Esprit Saint peut susciter l’appel, comme un événement de Dieu dans l’histoire humaine, et qui oriente le désir profond dans le sens du don total de sa vie au Seigneur.

Il est dès lors délicat d’affirmer qu’une « pastorale des vocations » serait l’élément le plus pertinent pour résoudre le problème du manque de vocations. Si, pour reprendre la définition du Dictionnaire de pastorale des vocations italien, cette dernière constitue « l’action médiatrice de toute la communauté chrétienne entre Dieu qui appelle et ceux qui sont appelés, afin que les dons de guide et les charismes envoyés par l’Esprit saint soient accueillis partout avec une généreuse disponibilité »3, on ne voit pas bien en quoi cette pastorale se distingue de l’action ecclésiale tout court, telle qu’elle s’exprime dans la liturgie et les sacrements, la catéchèse, la prédication et le témoignage. Vue sous cet angle, la meilleure pastorale des vocations est celle que déploie une communauté chrétienne lorsqu’elle vit l’essentiel de la foi.

Du reste, dans toute communauté religieuse se manifeste normalement l’hétérogénéité des cheminements spirituels personnels des membres de la communauté. Dans ce domaine, la liberté du Saint-Esprit règne souveraine. Les vicissitudes « vocationnelles » des principaux Pères du désert sont instructives à cet égard : alors qu’Antoine provient d’une famille chrétienne et pratiquante, Dosithée de Gaza a derrière lui une jeunesse insouciante dans les jouissances, bien éloignée de toute formation chrétienne. Même la nécessité, voire la peur, peuvent se trouver à l’origine d’un cheminement de radicalité chrétienne qui pourra devenir exemplaire par sa sainteté. C’est le cas d’abba Moïse qui devint un fameux Père du désert après avoir rejoint la vie monastique par peur d’écoper de la peine capitale pour un homicide qu’il avait commis.

Ainsi, plutôt que de tracer ici une stratégie pastorale qui favoriserait les vocations religieuses, mieux vaut indiquer quelques points sur lesquels doit se porter l’attention et auxquels il faut accorder la priorité dans le travail du discernement et de l’accompagnement des jeunes.

– L’attention à l’humain, en aidant le jeune à se lire, à dialoguer avec soi-même, à s’initier à une vie intérieure, à penser, à s’écouter, à mettre en acte sa volonté.

– L’attention à la sphère affective, relationnelle et sexuelle, tout en sachant bien qu’il s’agit là du domaine de la personne le plus vulnérable, et qui exige l’accueil le plus profond et le plus radical.

– L’attention aux fragilités psychologiques, pour comprendre si la personne manifeste des éléments pathologiques ou simplement des faiblesses qui pourront être résorbées.

– L’attention au désir profond de la personne, en particulier, à sa soif de se mettre à la suite du Christ, à son amour pour la Parole de Dieu, à son désir de prière.

– Enfin, l’art d’évaluer chez la personne qui se présente ses aptitudes à assumer célibat et vie communautaire, ces conditions indispensables à la vie religieuse.

Bref, il faudrait que l’on développe dans les Églises locales le charisme de la paternité spirituelle, en favorisant l’émergence de personnes capables d’un ministère si délicat, c’est-à-dire des personnes qui ont confiance dans la vie religieuse, la comprennent, l’estiment, et osent l’indiquer comme une forme possible de vie permettant de réaliser un désir de radicalité chrétienne.

Il serait enfin important que celui ou ceux qui dans une communauté religieuse rencontrent des jeunes, par exemple lorsqu’ils leur donnent des instructions ou des méditations, sachent également oser appeler. La tradition monastique a certes largement développé l’attitude qui vise à décourager les candidats en les faisant attendre à la porte, en ne leur accordant pas facilement l’entrée au monastère, en mettant à l’épreuve leur patience et leur humilité ; mais elle a aussi su inviter et accueillir avec douceur.

Assurément, si une communauté manifeste le désir d’entrées uniquement parce qu’elle est prise par l’angoisse devant sa propre fin, ou si elle pense à elle-même comme à un lieu où le jeune pourra trouver un emploi qui lui permettra de mettre à profit certaines de ses potentialités, son attitude découragera totalement et repoussera le candidat sérieusement intentionné dans sa recherche de radicalité chrétienne. Si en revanche, tout en la laissant entièrement libre, elle sait manifester du désir pour la personne, son attitude pourra agir de manière extrêmement positive. Lorsque, dans le cadre d’une relation personnelle d’accompagnement, on entrevoit chez un jeune les éléments essentiels qui peuvent soutenir une vie religieuse, l’accompagnant spirituel aura la faculté d’expliciter l’appel, et d’amener le jeune à se mesurer avec une possibilité qui est en lui, qu’il n’aurait peut-être jamais osé prendre en considération s’il avait été laissé à lui-même.

Il s’agit de faire entrevoir cette possibilité, d’allumer une lumière, d’indiquer un chemin. En définitive, il s’agit de solliciter une liberté, et c’est à cette liberté qu’il appartiendra ensuite de prendre une décision.

Notes de bas de page

  • 1 Intervention de Fr. Enzo Bianchi lors d’une rencontre de Jésuites de la Belgique francophone en mai 2007, basée sur trois questions touchant le peu de relève dans la vie religieuse en Europe de l’Ouest.Fr. Enzo Bianchi est fondateur de la communauté de Bose dans le Nord de l’Italie. Bose est une communauté monastique d’hommes et de femmes, provenant de diverses Églises chrétiennes et qui s’inspire de la tradition monastique de l’Orient et de l’Occident chrétiens. Le Fr. Enzo est auteur de nombreux ouvrages dont plusieurs sont traduits en français : Adam, où es-tu ? (Cerf 1998), Chrétien, que dis-tu de toi-même ? (Bayard 2006) et Écouter la Parole (Lessius 2006).La traduction de l’italien a été réalisée par Matthias Wirz.

  • 2 Cf. AAS 85 (1993) II, p. 903-906, ici p. 905 ; Insegnamenti di Giovanni Paolo II, t. XV, 2 (1992) p. 648.

  • 3 Magno V., « Pastorale delle vocazioni. Dottrina », dans Dizionario di pastorale vocazionale, Roma, Ed. Rogate, 2002, p. 813.

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