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Le Jubilé de la NRT à Bruxelles. Faire connaître Celui qui fait toutes choses nouvelles !

Alban Massie s.j.
La Nouvelle revue théologique organisait son colloque jubilaire à Bruxelles, les 10 et 11 novembre 2019. Occasion de se souvenir du chemin parcouru par la revue dans l’histoire de la théologie et de comprendre à nouveaux frais comment les quatre sens de l’Écriture façonnent encore la réflexion théologique.

Célébrer 150 ans d’existence pour une revue n’est pas anodin. Surtout quand le nom de cette revue comporte l’adjectif « nouvelle » : quelle est la nouveauté dont cette revue est porteuse ?

La Nouvelle revue théologique organisait son colloque jubilaire à Bruxelles, les 10 et 11 novembre 2019. Ce fut l’occasion de vivre un acte de mémoire authentique mais aussi de regarder comment aujourd’hui la théologie peut à bon droit se référer à la nouveauté comme phénomène de Dieu dans sa révélation au monde aujourd’hui. Nouveauté de la révélation divine dans un monde lui-même en renouvellement permanent ? La devise de la revue pourrait être tirée d’Ap 21,5 : « Voici, je fais toutes choses nouvelles. » Ou, plus encore, de la sagesse évangélique : « tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux » (Mt 13,52).

La première journée de ce colloque fut consacrée à retracer quelques étapes de l’histoire de la revue, dont la devise initiale de 1869 devait être rappelée : « Vérité et utilité ».

Deux historiens sont intervenus. Le jésuite belge Bernard Joassart, membre du comité de rédaction de la NRT¸ bollandiste, a cherché comment la revue, plutôt ultramontaine à ses débuts, s’est trouvée à son corps défendant témoin de la crise du modernisme au début du vingtième siècle. Guillaume Cuchet, enseignant à l’Université Paris-Est-Créteil, a démontré comment l’affaire de la « nouvelle théologie », qui a provoqué une crise importante dans la revue elle-même, a donné à la NRT ses marques distinctives d’universalité et de modération.

Deux anciens directeurs de la NRT, jésuites, enseignants à l’Institut d’études théologiques de Bruxelles, Pierre Gervais et Dany Dideberg (décédé le 26 mars 2020), ont aussi évoqué des points marquants de l’histoire de la revue, notamment l’appropriation de Vatican ii ou les questions toujours actuelles de bioéthique.

Le lendemain, 11 novembre 2019, une douzaine d’intervenants se sont succédé pour animer le dialogue sur les thèmes phares de la revue actuelle sous la bannière de l’adage connu : « que l’étude de l’Écriture sainte soit comme l’âme de la théologie » (Dei Verbum). La journée fut divisée selon les disciplines de la théologie tirées des quatre sens de l’Écriture : littera, allegoria, tropologia, anagogia. Le choix fut fait de réfléchir au passage de l’exégèse scripturaire au questionnement théologique sur les questions de dogmatique, de morale, et de théologie fondamentale. Après chaque conférence d’un auteur ayant déjà publié dans la NRT, un contrepoint était proposé par un chercheur d’une institution différente, pour ensuite permettre un débat avec l’assemblée, débat animé par un membre du comité de rédaction de la NRT. Les Actes du colloque publiés sous le titre 150 ans de théologie dans l’Église. Questions et méthodes reproduisent les participations des intervenants principaux qu’il convient ici de remercier pour la qualité de leur apport à la réflexion commune.

En premier lieu fut examiné le passage nécessaire de l’exégèse à l’élaboration dogmatique : le jésuite Jean-Louis Ska, de l’Institut biblique à Rome, a présenté la manière dont l’ancienne exégèse, représentée par Nicolas de Lyre, a fait ce passage ; un contrepoint fut proposé par Benoît Bourgine, de l’UCLouvain ; l’animation était assurée par Dominique Janthial (NRT).

La NRT a donné régulièrement un espace à la réflexion sur le peuple juif. Le père Michel Fédou (centre Sèvres) a développé la question que pose le mystère d’Israël dans la christologie. Le contrepoint était assuré par Jean-Miguel Garrigues, du Studium dominicain de Toulouse. Le dialogue qui a suivi était animé par le regretté Jean-Louis Deloffre (NRT).

Le rôle de la Bible dans la résolution des problèmes de théologie morale fut exposé par Jacques de Longeaux (Bernardins), le contrepoint par Alain Thomasset (Sèvres), l’animation assurée par Noëlle Hausman (NRT).

Enfin pour traiter du rapport entre théologie et philosophie, Pierre Piret (Forum Saint-Michel) choisit de présenter la figure de Michel Henry ; le contrepoint fut pris en charge par Emmanuel Gabellieri (UCLyon) avec une animation d’Antoine Vidalin (NRT).

Je remercie les auteurs de ces conférences et de leurs contrepoints de nous avoir confié leurs textes pour la publication.

Ce colloque fut enfin l’occasion d’une action de grâce priante, sous la présidence amicale de Mgr Lode Aerts, évêque de Bruges, membre du conseil éditorial de la NRT, et avec la présence du père François Boëdec, supérieur de la Province d’Europe occidentale francophone de la Compagnie de Jésus, qui présida l’eucharistie de clôture dans l’église Saint-Jean Berchmans du collège Saint-Michel.

I « Souviens-toi »… Un acte de mémoire

La première journée était donc consacrée à la mémoire de la revue car la mémoire donne de faire confiance dans le présent et de croire aussi en la fidélité de ce que le Seigneur a réalisé dans le passé. La NRT a pris résolument le parti d’une théologie « théologale » qui est une théologie de l’espérance.

Le passé de la revue est en effet signifiant. Lors du concile Vatican ii, entre deux sessions, le père Gérard Philips rédigea un article, sans doute à la demande du pape Paul vi lui-même, pour aider les Pères conciliaires à recentrer le débat au sujet du schéma sur l’Église : « Deux tendances dans la théologie contemporaine. En marge du IIe concile du Vatican ». Il résumait ainsi ces deux tendances :

l’une plus soucieuse de fidélité à l’énoncé traditionnel, l’autre plus préoccupée de la diffusion du message auprès de l’homme contemporain, est un phénomène permanent et normal.

Dans le contexte des crispations au moment de la rédaction du document sur l’Église, il concluait son analyse par un avertissement et une note d’espérance :

Nous devons résister à la subtile tentation de nous rendre maîtres de la vérité et d’en devenir les propriétaires au lieu de nous en faire les ministres… Au Concile, le grand acteur invisible est l’Esprit Saint qui préside et dirige l’assemblée. C’est lui que les Pères interrogent avant de prononcer leur placet. C’est lui aussi qui, au milieu des débats plus d’une fois agités, assure la concorde de toute l’Église de Dieu. Au milieu de nos démêlés humains, seule la foi du Christ sera victorieuse1.

On connaît le sens de l’expression « rabies theologica ». Au contraire, ce colloque a montré que le dialogue caractérise la théologie2 et que ce dialogue est une manière pour Dieu d’être ce « grand acteur invisible » dont parlait Mgr Philips. La Nouvelle revue théologique a toujours voulu servir ce dialogue, notamment pendant le temps où sa rédaction était liée avec l’Institut d’études théologiques de Bruxelles3

Des questions que porte le monde aujourd’hui, le théologien n’en exclut aucune. Le colloque jubilaire en a choisi certaines, ce ne sont pas les seules. Il a fallu affronter des points délicats, sans chercher un faux irénisme… Si la modération est la marque de fabrique de la NRT, comme on le dit parfois, il ne s’agit pas du « compromis à la belge », qui ferait fi des principes et se fonderait sur une sorte de philosophie pragmatique, mais il en va du sens même du dialogue : celui-ci se fait souvent en amont d’une publication, entre l’auteur d’un article et le comité de rédaction, et quelquefois le dialogue continue entre auteurs et lecteurs.

II La théologie des pauvres

Une des plus belles joies récentes du directeur a été de publier en 2018 trois textes lors du centenaire de la naissance de Joseph Wresinski, sur l’œuvre qu’il avait fondée, ATD Quart-monde. Un de ces textes était signé d’Albert Chapelle et avait été rédigé à l’occasion du passage du père Wresinski à l’Institut d’études théologiques, en 1975, pour démonter l’analyse marxiste du mouvement par la revue Les Temps Modernes. Il évoquait la force de la relation fraternelle chez les personnes les plus pauvres :

C’est la descente dans la misère avec des gens en deçà de toutes ressources au point de vue de l’avoir, du savoir et du pouvoir qui manifeste la vérité de l’homme. En cela surtout ils sont nos maîtres. (…) L’homme n’est ni son langage, ni sa force, ni son travail, ni sa capacité de socialisation, il est tout cela et davantage. C’est en celui qui en est privé qu’est manifeste, non pas notre fausse valeur qui lui accorde commisération, mais la vérité de ce que nous sommes. Ce n’est par conséquent pas dans un rapport de force mais à partir de la faiblesse où nous l’avons mis que la solution doit se chercher, car ce sont des exclus et les exclus sont les faibles.

Il en venait à conclure audacieusement :

En ces hommes se trouve, en douloureuse surabondance, la vérité de ce que nous sommes, de ce qu’est la société. Certes, nous ne vivons pas cela ; même, nous faisons le contraire et nous voulons tout le contraire ; et c’est notre faute si nous défigurons cette humanité nue et par le même fait nous défigurons nous-mêmes. Mais l’éprouvante surabondance de vérité attestée négativement dans ces exclus suscite la foi dans la parole, dans la communication de la parole4.

C’est cette surabondance que l’on peut souhaiter à la Nouvelle revue théologique, celle qui permet la communication de la parole, qui permet la rencontre, celle qui vient d’une parole : elle vient de ce que nous sommes dans la foi.

Il ne fallait pas le démontrer : le colloque jubilaire a pu montrer la légitimité de la revue dans le champ de la recherche théologique qui a comme caractéristique qu’elle se laisse déborder par son objet : Dieu et l’homme que Dieu sauve. Quant à sa force, sa méthode, sa vertu, il semble qu’il faille toujours garder à l’esprit la question que pose saint Ignace de Loyola dans les Exercices spirituels : « quid agendum ? »

III « Downgrader » la théologie ?

Quel est l’avenir de la NRT à l’heure des bouleversements institutionnels et ecclésiaux ? Il me semble que l’on peut en parler comme d’un outil, le plus simple possible, mis à la disposition de ceux qui cherchent Dieu, qui désirent le communiquer, qui cherchent un langage pour qu’il soit entendu. À l’heure des smartphones, qui sont toujours plus rapides et plus exhaustifs dans leur utilisation, il semble qu’un mouvement pour « downgrader » leur performance se fait jour. Les vieux téléphones refont surface : ils ne servent qu’à appeler, mais au moins, ils ne doivent pas être rechargés toutes les trois heures, ils permettent de mettre autre chose dans la poche, ils donnent du temps pour autre chose qu’actualiser son statut sur tel ou tel réseau social.

Comme toute institution contemporaine, la tentation est de résister à ce mouvement salutaire de décroissance, c’est vrai : la NRT a inauguré récemment un nouveau site internet, une nouvelle collection d’ouvrages, c’est une revue « bi-média ». Elle n’est pas dupe, cependant. Chaque ligne qu’elle publie est le fruit de l’engagement d’un homme ou d’une femme, théologien ou théologienne, d’un ou d’une philosophe, ou d’une personne active dans la mission de l’Église, des auteurs qui ont la liberté de se dégager de la course du monde pour penser, pour réfléchir. Pour aider, souvent en communion avec d’autres et parce qu’ils sont avec d’autres témoins du Christ.

Une journaliste me demandait quelle était ma liberté comme théologien éditeur d’une revue. J’ai répondu avec la phrase de saint Augustin, reprise par Pascal : « non ad veritatem nisi per caritatem ». Nul ne va à la vérité sans passer par la charité. Pour chaque article reçu, il faut décider de l’opportunité de la publication : je me demande toujours si un lecteur y trouvera l’occasion de se réjouir, de ne pas désespérer. Que la rabies theologica soit éloignée par le souci du dialogue et l’écoute commune de la Parole. Alors tous les sujets pourront être traités dans la NRT. Comme un vieux téléphone, elle désire permettre simplement de communiquer, elle fait entrer dans le temps long de la théologie, dans le temps qui permet une communion. Et comme elle l’a été depuis 1869, la NRT sera toujours nouvelle, de la nouveauté qu’apporte Celui qui fait toutes choses nouvelles.

Depuis la tenue du colloque jubilaire, deux intervenants sont retournés au Père : le père Dany Dideberg, ancien directeur de la revue, le père Jean-Louis Deloffre, membre du comité de rédaction. La NRT leur a rendu hommage dans le dernier numéro.

Notes de bas de page

  • 1 G. Philips, « Deux tendances dans la théologie contemporaine. En marge du IIe Concile du Vatican », NRT 85 (1963), p. 225 ; 238.

  • 2 Voir p. ex. C. Dumont, « Qui est théologien ? », NRT 113 (1991), p. 185-204.

  • 3 Voir p. ex. J.-M. Hennaux, « La théologie dialogale et l’Institut d’études théologiques de Bruxelles », NRT 139 (2017), p. 418-429 ou B. de Baenst, « Albert Chapelle, À l’école de la théologie. À propos d’un ouvrage récent », NRT 136 (2014), p. 113-117.

  • 4 A. Chapelle, « “Ce peuple sans nom manifeste la vérité de l’homme”. ATD Quart Monde, une pensée sociale au service des hommes », NRT 140 (2018), p. 240-242.

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