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Le Verbe fait homme pour l’éternité : ce que change l’Ascension

08/05/2026 |  Toutes les Nouvelles théologiques

Alban Massie s.j. Nathalie Requin f.m.i.

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Ce jeudi de l’Ascension est l'occasion de découvrir l'article de Nathalie Requin qui nous aide à relire ce mystère ultime de la vie du Christ : « L’Ascension du Christ : le Verbe fait homme pour l’éternité » (NRT, 2017). Un texte lumineux sur le destin de l’humanité assumée par le Christ qui croise patristique, théologie trinitaire et spiritualité contemporaine.

L’Ascension du Christ demeure sans doute l’un des mystères les plus difficiles à penser dans la foi chrétienne contemporaine. Entre la Résurrection et la Pentecôte, elle apparaît souvent comme une scène de départ : Jésus quitte le monde visible pour rejoindre le ciel, laissant désormais les croyants dans l’attente de son retour. La liturgie eucharistique exprime une compréhension profonde de ce mystère : dans l’anamnèse, l’Église proclame non seulement la mort et la résurrection du Christ, mais ajoute aussi : « Nous attendons ton retour dans la gloire ». Il reste alors à comprendre la manière nouvelle dont le Christ glorifié demeure présent à son Église dans l’attente de son accomplissement définitif.

Dans son article « L’Ascension du Christ : le Verbe fait homme pour l’éternité », publié dans la Nouvelle revue théologique en 2017, Nathalie Requin propose une lecture profonde et théologiquement décisive de cet événement. Son étude met en lumière un point essentiel de la foi chrétienne que la Tradition a toujours eu à cœur d’accueillir : avec l’Ascension, ce n’est pas seulement le Christ qui entre dans la gloire du Père, mais l’humanité elle-même qui est introduite dans la vie divine.

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L’Ascension, détail du Triptyque des Offices, Andrea Montegna (1431-1506).  © Musée des Offices, Florence

 

L’auteure, normalienne et religieuse marianiste, participe à l’édition des œuvres de saint Augustin dans la Bibliothèque augustinienne. Son article se situe à la croisée de la théologie patristique, de la christologie et de la réflexion spirituelle contemporaine. À travers une lecture attentive des grands auteurs de la tradition – Jean Chrysostome, Augustin, Thomas d’Aquin, Hans Urs von Balthasar et Karl Rahner – elle cherche à comprendre ce que signifie réellement l’exaltation du Verbe incarné.

Le point de départ de sa réflexion est simple mais aussi vertigineux que le regard des apôtres tourné vers le haut du ciel : l’Ascension ne marque pas l’abandon de l’humanité par le Christ. Au contraire, elle signifie que le Verbe incarné demeure homme pour l’éternité. Le christianisme ne proclame donc pas seulement qu’un Dieu s’est fait homme dans le temps ; il affirme aussi qu’une humanité est désormais introduite définitivement en Dieu. Pour Nathalie Requin, ce fait est peut-être encore plus bouleversant que l’Incarnation elle-même.

Les Pères de l’Église ont perçu avec force cette dimension salvifique de l’Ascension. Jean Chrysostome y voit l’achèvement de l’œuvre du médiateur : le Christ réconcilie définitivement Dieu et l’humanité en présentant au Père notre nature humaine glorifiée. L’image des « prémices » est particulièrement significative : l’humanité du Christ est offerte comme la première part d’une humanité appelée tout entière à partager la gloire divine. Ce qui advient au Christ annonce ainsi le destin ultime des croyants.

Augustin approfondit cette intuition en insistant sur l’unité du Christ. Le Verbe n’a pas abandonné l’humanité qu’il avait assumée. Le Christ glorifié demeure à la fois vrai Dieu et vrai homme. Dès lors, l’Ascension ne signifie pas une absence. Augustin affirme au contraire que le Christ « ne s’est pas éloigné de nous quand il est monté au ciel ». Sa présence change de mode, mais elle demeure réelle. Plus encore : l’humanité du Christ reste éternellement le chemin vers Dieu. La médiation du Christ n’appartient donc pas seulement au passé de l’histoire du salut ; elle continue dans l’éternité.

Quant à chercher où et comment le corps du Seigneur est dans le ciel, c’est curiosité superflue : il faut seulement croire qu’il est au ciel. Car il n’appartient pas à notre faiblesse d’explorer les secrets des cieux, mais à notre foi de reconnaître au corps du Seigneur la dignité glorieuse qui lui convient. (Augustin, De fide et symbolo 6, 13, BA 9, p. 45)

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Le Christ de l'Ascension. Vers 1500, Allemagne du Sud. © Musée du Louvre

Thomas d’Aquin développe cette idée dans une perspective plus systématique. Pour lui, l’Ascension est cause de salut parce qu’elle ouvre aux hommes l’accès au Père. Le Christ glorifié exerce désormais pleinement sa fonction de médiateur et d’intercesseur. L’humanité assumée par le Verbe est entrée dans la gloire sans être dissoute ni absorbée. Thomas tente ainsi de penser l’inouï d’une créature introduite au sein même de la vie trinitaire.

La réflexion de Hans Urs von Balthasar apporte une dimension nouvelle. Selon lui, l’Ascension ne doit pas être comprise comme un éloignement du Christ, mais comme une transformation de sa relation au monde. En quittant la visibilité terrestre, le Christ devient capable d’une présence plus profonde et universelle. Son « être à nos côtés » devient un « être en nous ». Le retrait visible du Ressuscité prépare ainsi le don de l’Esprit et l’extension de sa présence à travers toute l’Église.

Bien que la résurrection ne puisse se produire que dans le ciel du Père, et que par conséquent elle contienne déjà l’ascension, celle-ci est cependant désignée par le Verbe comme un événement particulier. C’est un événement qui détermine d’une manière nouvelle, non pas tellement sa propre relation avec le ciel, que sa relation au monde. (H. U. von balthasar, De l’intégration. Aspects d’une théologie de l’histoire, Paris, DDB, 1970, p. 297)

Cette permanence de l’humanité du Christ conduit Nathalie Requin à souligner un aspect souvent oublié du christianisme : son « sublime matérialisme », selon l’expression de Karl Rahner. La foi chrétienne ne méprise pas le corps ; elle affirme au contraire que la chair humaine est appelée à la gloire. Dans une culture oscillant entre fascination pour le corps et tentation de l’abstraction spirituelle, l’Ascension rappelle que le salut concerne l’homme tout entier.

Le Christ de l’épître aux Hébreux, qui est hier, aujourd’hui et à jamais a nécessairement une signification sotériologique pour nous-mêmes. La réalité humaine du Christ sera toujours pour nous la médiation permanente de la présence immédiate de Dieu. (K. Rahner, Je crois à Jésus-Christ, trad. H. Rochais, coll. Méditations théologiques, Paris, DDB, 1971, p. 88)

L’article montre aussi combien cette vérité a des conséquences spirituelles concrètes. Thérèse d’Avila refusait déjà l’idée selon laquelle l’humanité du Christ deviendrait inutile dans la vie mystique. Pour elle, vouloir atteindre Dieu en écartant le Christ incarné revenait à « marcher en l’air ». Le croyant ne dépasse jamais l’humanité du Christ : il rencontre Dieu à travers elle.

La très sainte humanité de Jésus-Christ ne doit pas être mise au nombre des objets à écarter. Voilà le point qu’il importe de bien saisir, et sur lequel je voudrais réussir à m’exprimer clairement. (Thérèse d’Avila, « Livre de la vie » 22, 8, dans Œuvres complètes, Cerf, Paris, 1995, p. 162)

Ainsi comprise, l’Ascension apparaît comme une fête de l’espérance chrétienne. Elle proclame qu’en Jésus-Christ l’humanité est déjà entrée dans la gloire du Père. Elle révèle aussi que le Christ glorifié demeure proche, vivant et agissant. Le Verbe fait chair ne cesse pas d’être homme après Pâques : il l’est désormais pour l’éternité.

Alban Massie s.j.

 

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