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Léon Harmel, le patron qui inspira le pape et la doctrine sociale de l’Église

28/08/2026 |  Toutes les Nouvelles théologiques | Le podcast Les dialogues théologiques

Alban Massie s.j.

Le pape Léon XIV a pris le temps cet été d’aller visiter une exposition à Saint-Marin sur Léon Harmel, industriel catholique du XIXe siècle. Pourquoi cette figure ? Parce que son expérience de l’usine du Val des Bois permet de comprendre, de manière très concrète, comment la « question sociale » est entrée dans la réflexion de l’Église et comment elle a contribué à préparer Rerum novarum du pape Léon XIII. C’est ce parcours que retrace un nouvel épisode des Dialogues théologiques de la NRT.

 

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Au XIXe siècle, l’industrialisation transforme profondément le travail. Les journées sont longues, les protections presque inexistantes, les accidents fréquents, et des enfants très jeunes sont employés dans les fabriques. René Coste rappelle que cette première industrialisation fut aussi, pour des millions de travailleurs, un temps de souffrance, d’exploitation et de « déshumanisation ». L’Église, dans son ensemble, mit du temps à mesurer la nouveauté du phénomène. Mais une minorité de catholiques sociaux commença à comprendre que la misère ouvrière ne relevait pas seulement de la charité : elle posait une question de justice.

Léon Harmel appartient à ce monde. À Warmeriville, dans la Marne, il dirige la filature familiale du Val des Bois. Il ne peut rêver d’un retour à l’atelier préindustriel : il connaît les machines, les commandes, les salaires, les contremaîtres et la concurrence. Son originalité est d’essayer d’introduire, au cœur même de l’usine moderne, des formes nouvelles de protection et de participation. Le Val des Bois développe des œuvres sociales, des caisses de secours, des dispositifs d’épargne, des écoles, une bibliothèque et des activités de loisirs. Le modèle reste cependant marqué par le paternalisme et par un encadrement religieux très fort. C’est l’une de ses limites, qu’il ne faut pas dissimuler.

I Faire le bien de l’ouvrier « par l’ouvrier » et « avec lui »

L’innovation la plus importante du Val des Bois n’est peut-être pas l’ensemble des œuvres sociales, mais la création, en 1883, d’un conseil d’usine. Les ouvriers peuvent y être représentés et intervenir sur certaines questions concernant la vie professionnelle. Le conseil examine notamment les sanctions disciplinaires et le fonctionnement de certaines caisses de secours. Harmel reste bien sûr propriétaire et chef d’entreprise : il ne s’agit pas d’une démocratie industrielle au sens contemporain. Mais une étape est franchie. Le travailleur n’est plus seulement l’objet de la sollicitude patronale ; il devient, au moins partiellement, acteur de son propre sort.

Cette évolution permet de comprendre la formule souvent associée à Harmel : faire le bien de l’ouvrier « par l’ouvrier » et « avec lui ». Elle signale une prise de distance à l’égard d’un paternalisme qui prétendrait tout décider d’en haut. Le modèle demeure imparfait, mais la question change : il ne s’agit plus seulement de savoir comment un patron chrétien peut être généreux, mais de reconnaître une capacité d’organisation et de représentation aux travailleurs.

Harmel comprend aussi très vite la limite d’une expérience isolée. Une entreprise qui accepte seule des contraintes sociales plus fortes peut être pénalisée par la concurrence de patrons moins scrupuleux. Il ne suffit donc pas d’avoir un « bon patron » : il faut transformer les règles elles-mêmes. La question devient politique et ecclésiale. C’est dans cette perspective qu’Harmel contribue à rapprocher le monde ouvrier de Rome, notamment par les grands pèlerinages de la « France du travail ». René Coste souligne que ces initiatives, malgré leur langage et leurs utopies corporatives aujourd’hui datés, ont contribué à éveiller les consciences chrétiennes et à mettre directement Léon XIII en présence de la question ouvrière.

II De l’expérience du Val des Bois à Rerum novarum

Les recherches portant sur la genèse de Rerum novarum ont montré que l’encyclique de 1891 n’est pas née d’un système déjà constitué. Plusieurs courants catholiques s’opposent alors : partisans des anciennes corporations, défenseurs du patronage chrétien, promoteurs de l’intervention de l’État, tenants d’associations mixtes ou d’organisations proprement ouvrières. Georges Jarlot a étudié en détail les avant-projets de l’encyclique. Le premier projet du jésuite Liberatore est nettement corporatiste : il imagine des associations réunissant patrons et ouvriers, organisées autour de la défense de leurs intérêts matériels et moraux, et dotées de caisses de prévoyance, d’épargne et de secours.

Les rédactions successives vont toutefois modifier cette orientation. Le cardinal Zigliara insiste davantage sur la liberté et le caractère volontaire des associations. Léon XIII, cependant, refuse de s’enfermer dans une seule école. L’un des détails les plus significatifs du texte définitif est l’acceptation explicite d’associations composées des seuls ouvriers : autrement dit, la possibilité d’un syndicalisme ouvrier autonome. Cette ouverture, minime en apparence, est considérable dans ses conséquences.

Rerum novarum avance dès lors sur une ligne de crête. L’encyclique refuse le socialisme qui entend abolir la propriété privée et penser la transformation sociale à partir de la lutte des classes. Mais elle condamne tout aussi fortement les abus du capitalisme libéral : la concurrence effrénée, l’exploitation, l’épuisement des travailleurs et la réduction de l’homme à la fonction d’une machine. Elle défend le droit d’association et affirme que l’État a le devoir d’intervenir pour protéger les plus faibles.

L’encyclique n’éteint pas les conflits : elle les révèle. Une partie du patronat catholique reste attachée à une conception très forte de l’autorité du chef d’entreprise et se méfie de l’intervention publique comme de l’autonomie syndicale. Harmel, au contraire, évolue vers des positions plus favorables à la législation sociale et à l’organisation des travailleurs. Les tensions internes au catholicisme social montrent ainsi que la doctrine sociale de l’Église ne s’est pas construite comme un système abstrait et uniforme, mais dans une succession de débats, d’expériences et de discernements.

C’est également ce que souligne René Coste dans un article sur la postérité de Rerum novarum lorsqu’il décrit la « dynamique originale » de la pensée sociale de l’Église dans la foulée de ce texte fondateur. D’une encyclique à l’autre, les questions s’élargissent : participation des travailleurs à l’entreprise, responsabilité de l’État, justice internationale, développement des peuples, droits sociaux. Ce qui demeure, c’est une même exigence : juger les systèmes économiques à partir de la dignité de la personne humaine et du bien commun.

À ce titre, Léon Harmel n’est pas seulement une figure du passé. Son expérience pose encore une question très actuelle : comment donner une voix réelle à ceux qui travaillent lorsque les formes du travail se transforment ? À l’époque du Val des Bois, l’enjeu était d’inventer une représentation ouvrière à l’intérieur de l’usine. Aujourd’hui, alors que plateformes numériques, télétravail et algorithmes dispersent les travailleurs et rendent parfois l’autorité invisible, la même interrogation revient sous d’autres formes : comment faire en sorte que l’innovation technique ne supprime pas la participation humaine ?

À écouter : Léon Harmel, le patron qui inspira le pape et la doctrine sociale de l’Église , un podcast de 28 minutes, par Alban Massie, dans les Dialogues théologiques de la NRT.

Pour approfondir :

Georges Jarlot, «  Les avant-projets de Rerum Novarum et les “Anciennes Corporations” », Nouvelle Revue théologique 81 (1959), p. 60-77.

René Coste, «  Le développement de la pensée sociale de l’Église depuis Rerum novarum  », Nouvelle Revue théologique 104 (1982), p. 321-345.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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