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Les défis de Magnifica Humanitas

25/05/2026 |  Toutes les Nouvelles théologiques

Alban Massie s.j. Emmanuel Tourpe
Pieter Brueghel l’Ancien. La chute d’Icare. Copie probable (vers 1595-1600), exposée au musée Oldmasters, Bruxelles.

 

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« Dieu a donné la science aux hommes pour être glorifié dans ses merveilles » (Si 38,6). C’est par cette citation du Siracide que s’ouvrait Antiqua et nova, la note publiée le 28 janvier 2025 par le Dicastère pour la doctrine de la foi et le Dicastère pour la culture et l’éducation, consacrée aux relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine. Ce texte apparaît désormais comme une véritable préparation doctrinale à l’encyclique Magnifica Humanitas de Léon XIV. Là où Antiqua et nova posait les fondements anthropologiques et éthiques du discernement chrétien sur l’IA, Magnifica Humanitas en propose le prolongement social, spirituel, politique et économique.

Le présent dossier, qui ne se veut pas un guide de lecture puisque l'encyclique a été publiée il y a seulement quelques heures, aborde quelques grands défis proprement théologiques et anthropologiques que rencontre ce texte sur « la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle » : transformation du travail, concentration des pouvoirs économiques et technologiques, mutation des formes de pensée, redéfinition de l’humain et défis spirituels d’une culture dominée par la technique. À travers ces questions, Magnifica Humanitas apparaît déjà comme une étape majeure de la doctrine sociale de l’Église à l’heure de l’intelligence artificielle. 

I L’Église face au défi de l’intelligence artificielle

L’encyclique de Léon XIV paraît à un moment particulièrement critique de l’histoire technologique contemporaine. Soixante-dix ans après l’apparition de l’expression « intelligence artificielle » lors de la conférence de Dartmouth en 1956, après plusieurs « hivers de l’IA » faits de déceptions et de désillusions, les progrès récents des systèmes génératifs ont provoqué une rupture spectaculaire. La puissance de calcul des ordinateurs contemporains, jointe à la découverte des architectures dites « transformers » en 2017, a rendu possible l’apparition des Large Language Models (LLM), capables de traiter le langage naturel avec une efficacité inédite. Beaucoup y voient déjà une révolution comparable à l’invention de l’écriture, de l’imprimerie ou de la machine industrielle. 

Léon XIV situe explicitement cette mutation dans le prolongement des res novae affrontées par Léon XIII : « la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde » (Magnifica Humanitas, n. 4). Il affirme encore que l’intelligence artificielle ne doit pas être considérée « comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale » (n. 17).

L’enjeu fondamental est donc bien loin d’une simple innovation technique. On pense au mythe d’Icare qui racontait déjà l’ambition humaine fascinée par sa propre puissance : grâce à la technique inventée par Dédale, l’homme croit pouvoir s’affranchir de sa condition. Mais Icare, grisé par la possibilité nouvelle de voler, oublie la mesure, s’approche du soleil et précipite sa propre chute. Le transhumanisme contemporain relit souvent ce mythe à l’envers : là où la culture ancienne voyait un avertissement contre la démesure, notre époque célèbre volontiers « l’Icare qui a réussi », persuadée qu’aucune limite ne doit demeurer infranchissable.

L’introduction de l’encyclique donne à cette intuition une profondeur biblique : l’humanité est aujourd’hui placée devant « un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble » (n. 1). Plus loin, le pape met en garde contre « l’absolutisation de l’humain et sa prétention à l’autosuffisance » (n. 7).

Comme Léon XIII dut affronter les conséquences sociales de la révolution industrielle dans Rerum novarum, Léon XIV est ainsi appelé à éclairer une nouvelle révolution à la fois industrielle, cognitive et culturelle. Les investissements gigantesques engagés par les États-Unis, la Chine et les grandes entreprises technologiques montrent que l’IA est devenue un enjeu de puissance mondiale. Même si certains doutent encore de la viabilité économique de cette nouvelle économie numérique et craignent une gigantesque bulle spéculative, tout indique que l’IA transformera profondément le travail, l’éducation, la recherche, l’économie et jusqu’à la manière dont l’homme se comprend lui-même.

II Les enjeux de transformation du monde du travail : 
une révolution comparable à la révolution industrielle

Le premier enjeu est celui du travail humain. Depuis Rerum novarum, la doctrine sociale de l’Église considère le travail non seulement comme un moyen de subsistance, mais comme une dimension essentielle de la dignité de la personne. Or l’intelligence artificielle bouleverse ce rapport au travail.

Pour la première fois dans l’histoire, une technologie ne remplace plus seulement la force physique de l’homme, mais touche directement certaines fonctions intellectuelles : rédaction, traduction, diagnostic, programmation, recherche documentaire, analyse juridique, création graphique ou musicale. L’automatisation ne concerne plus uniquement les tâches répétitives des ouvriers ; elle atteint désormais les professions qualifiées et les métiers de la connaissance.

Les conséquences sociales pourraient être considérables. Beaucoup redoutent l’émergence d’une société où quelques détenteurs des infrastructures technologiques concentreraient les richesses tandis qu’une grande partie des travailleurs deviendrait économiquement marginalisée. Des tensions comparables à celles nées de la révolution industrielle du XIXe siècle pourraient alors réapparaître sous de nouvelles formes.

Léon XIV souligne précisément que les nouvelles technologies « façonnent les processus décisionnels et marquent profondément l’imaginaire collectif » (n. 4). L’encyclique insiste également sur la nécessité de préserver « la dignité du travail dans la transition numérique » et de construire « une économie qui valorise la dignité » (n. 157).

Plusieurs observateurs évoquent déjà le risque d’une « dépossession cognitive » du travailleur : l’homme ne serait plus acteur de son activité mais simple auxiliaire de systèmes algorithmiques qu’il ne maîtrise plus. La question n’est donc pas seulement économique. Si le travail humain perd sa dimension créatrice, relationnelle et personnelle, alors c’est une part de l’humanité elle-même qui risque d’être atteinte.

On comprend pourquoi l’Église insiste désormais sur la nécessité de maintenir la primauté de la personne sur les logiques techniciennes et productivistes. La technique ne peut devenir la mesure de l’homme. L’homme vaut plus que son utilité économique.

III Des enjeux financiers et politiques :  
la concentration du pouvoir technologique

L’IA représente également un enjeu financier et géopolitique colossal. Les sommes investies dans ce domaine atteignent des niveaux inédits. Les grandes puissances mondiales considèrent désormais l’intelligence artificielle comme un instrument stratégique majeur.

Mais cette concentration de puissance pose des questions inédites. Quelques entreprises privées disposent aujourd’hui d’une capacité d’influence culturelle, économique et politique que les États eux-mêmes peinent parfois à contrôler. Les données personnelles, les infrastructures numériques et les capacités de calcul deviennent les nouveaux instruments du pouvoir.

Léon XIV note avec inquiétude que « les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements » (n. 5). Le pape ajoute que « le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé » (n. 5).

Dès 1990, Michel Schooyans avait pressenti cette évolution dans son article paru dans la NRT : « Nouveaux pouvoirs de l’homme et institution politique1 ». Il montrait déjà que les sciences ne sont jamais neutres : elles peuvent devenir des instruments de domination lorsqu’elles sont intégrées à des systèmes économiques et politiques cherchant à organiser la société à partir de la maîtrise technique du vivant. L’enjeu de l’époque – le père Schooyans considérait alors la bioéthique – était montré comme un enjeu de gouvernement des hommes.

Aujourd’hui, ces inquiétudes prennent une ampleur nouvelle. L’IA pourrait devenir un outil de surveillance massive, de manipulation des opinions, de contrôle des comportements ou d’automatisation des décisions politiques et militaires. Les débats autour des armes autonomes, des systèmes prédictifs ou de la désinformation générée par l’IA montrent que la question n’est plus théorique.

Léon XIV rappelle alors que les choix technologiques engagent une certaine vision de l’homme et de la société. Ils nécessitent donc un discernement moral et politique. « Il faut engager un discernement commun capable de s’enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours » (n. 6).

IV Des enjeux cognitifs : 
la tentation de réduire la pensée au calcul

L’IA soulève ensuite des enjeux cognitifs d’une portée considérable. Les systèmes génératifs produisent des textes, des images, des raisonnements et des analyses qui donnent parfois l’impression d’une véritable intelligence. Beaucoup en viennent alors à identifier la pensée humaine à un simple traitement algorithmique de l’information. Mais réduire la pensée au traitement de l’information risque de modifier progressivement notre propre compréhension de l’intelligence humaine.

Le danger est alors double. D’une part, surestimer les capacités réelles des machines ; d’autre part, et plus profondément encore, sous-estimer l’intelligence humaine elle-même. Une culture dominée par les logiques algorithmiques pourrait habituer l’homme à une pensée fragmentée, rapide, automatisée et dépendante des systèmes numériques.

Léon XIV dénonce explicitement « la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances » (n. 10).

Antiqua et nova rappellait déjà que l’intelligence humaine ne peut être assimilée à une puissance computationnelle. L’homme n’est pas un simple processeur d’informations : son intelligence est incarnée, relationnelle, ouverte à la vérité, au bien, à la beauté et à Dieu.

Les jeunes générations commencent d’ailleurs à exprimer une forme d’inquiétude ou de lassitude devant ces technologies omniprésentes. Plusieurs universités américaines ont vu apparaître des réactions hostiles lorsque l’IA est présentée comme l’avenir inévitable de l’éducation. Beaucoup pressentent confusément que l’usage massif de ces outils transformera non seulement les contenus du savoir, mais aussi les structures mêmes de l’attention, de la mémoire et du raisonnement.

V Les enjeux proprement humains :  
l’homme réduit à la performance

Derrière ces évolutions apparaît une question plus profonde encore : qu’est-ce que l’homme ? L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les outils ; elle modifie la manière dont l’homme se comprend lui-même. Le rêve transhumaniste d’un homme augmenté, débarrassé de ses limites biologiques, tend progressivement à considérer la vulnérabilité, la dépendance, le vieillissement ou même la mortalité comme de simples défauts techniques à corriger.

Dans « La théologie du don à l’épreuve de la perfectibilité transhumaniste de l’homme2 », Odilon-Gbènoukpo Singbo montre que cette logique transforme profondément le rapport de l’homme à lui-même : la vie n’est plus reçue comme un don, mais envisagée comme un matériau programmable et perfectible.

Or la tradition chrétienne affirme au contraire que la vulnérabilité appartient à la vérité de l’homme. L’être humain ne se définit ni par la performance ni par l’efficacité. Il est un être relationnel, appelé à la communion, à la filiation et au don de soi.

L’encyclique insiste avec force sur ce point : « la véritable réalisation ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse » (n. 12). Léon XIV met en garde contre « l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité » (n. 12).

C’est pourquoi le discernement chrétien sur l’IA ne consiste pas à opposer l’homme à la machine, mais à défendre l’intégralité de l’humain. La grandeur de l’homme réside moins dans sa puissance que dans sa capacité à connaître, aimer, contempler et entrer en relation.

VI Les enjeux spirituels :  
la « Pâque de la technique »

Ces questions conduisent finalement à un enjeu spirituel décisif. Une société fascinée par les performances des machines risque progressivement d’oublier les dimensions contemplatives, morales et spirituelles de l’existence humaine.

Antiqua et nova mettait déjà en garde contre une civilisation où la machine deviendrait le modèle implicite de l’homme. Une culture dominée par l’efficacité algorithmique pourrait perdre le sens de la gratuité, du silence, de la contemplation et même de la vérité.

Cette inquiétude rejoint une intuition très ancienne de la tradition chrétienne, particulièrement chez saint Augustin. Pour lui, la rencontre entre la foi chrétienne et la culture antique ne consiste ni à rejeter la culture ni à l’absolutiser. Il parle d’une véritable « Pâque de la culture ».

Dans le De doctrina christiana, Augustin reprend l’image biblique des « dépouilles des Égyptiens ». De même que les Hébreux emportèrent avec eux les richesses de l’Égypte lors de l’Exode, les chrétiens peuvent reprendre les richesses intellectuelles, philosophiques et artistiques des cultures humaines pour les mettre au service de la vérité. Les sciences, les arts et les techniques ne sont donc pas condamnés en eux-mêmes. Mais ils doivent être purifiés et réorientés.

Cette réorientation suppose précisément un passage pascal. La culture doit traverser la mer Rouge. Elle ne peut se sauver elle-même. Elle doit accepter d’être jugée, purifiée et dépassée par une vérité qui ne vient pas d’elle-même.

Léon XIV reprend directement cette perspective augustinienne lorsqu’il oppose Babel à Jérusalem : « le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem » (n. 9). Le pape invite à éviter « le syndrome de Babel » (n. 10).

Dans La Cité de Dieu, Augustin montre déjà qu’une civilisation peut être extrêmement raffinée et pourtant spirituellement malade. Rome représente une immense puissance politique, juridique et technique ; mais cette grandeur demeure ambiguë lorsqu’elle se ferme à la vérité de Dieu. Le progrès technique ne garantit jamais le progrès moral.

La culture n’est plus littéraire et artistique, elle est technologique et « artificielle ». L’IA représente incontestablement une production remarquable de l’intelligence humaine. Mais la question demeure augustinienne : cette puissance conduit-elle l’homme vers plus de vérité, de communion et de sagesse, ou risque-t-elle au contraire de nourrir l’illusion d’une humanité devenue autosuffisante ?

La « Pâque de la culture » est aujourd’hui « Pâque de la technique » : celle-ci doit passer par une conversion. Elle doit reconnaître qu’elle n’est pas sa propre fin. La culture humaine ne trouve son accomplissement ni dans la puissance ni dans la maîtrise totale, mais dans ce qui la dépasse et pourtant l’attire.

Pour Augustin, ce centre est le Christ. Non pas comme limite extérieure imposée à la culture, mais comme vérité intérieure qui l’oriente et l’accomplit. Le Christ n’abolit pas l’intelligence humaine ; il lui donne sa juste mesure et sa finalité véritable.

VII Une nouvelle étape de la doctrine sociale de l’Église : 
en réponse au changement d’époque

Magnifica Humanitas apparaît ainsi comme l’aboutissement d’un travail doctrinal engagé depuis plusieurs années par les dicastères romains. L’encyclique ne condamne pas l’intelligence artificielle comme telle. Elle cherche plutôt à éclairer les choix contemporains à partir d’une anthropologie chrétienne intégrale.

L’Église ne peut se contenter d’un regard extérieur ou purement moral sur ces technologies. Elle doit d’abord comprendre le phénomène dans toute son ampleur : ses promesses, ses dangers, son caractère probablement irréversible et les transformations anthropologiques qu’il entraîne.

Les enjeux sont immenses : transformation du travail, concentration financière et géopolitique du pouvoir, mutation des formes de pensée, redéfinition de l’humain, crise spirituelle de la culture contemporaine.

C’est pourquoi beaucoup attendaient cette encyclique comme une nouvelle formulation de la doctrine sociale de l’Église à l’heure décisive de l’intelligence artificielle. Face à une révolution qui touche désormais l’esprit humain lui-même, l’Église entend rappeler que « nous avons le devoir urgent de rester profondément humains » (n. 15).

Bruegel, dans La chute d’Icare, peint le moment où le rêve prométhéen disparaît dans l’indifférence du monde. Icare n’occupe presque aucune place dans le tableau : seules ses jambes émergent encore de la mer, tandis que le laboureur continue son travail, le pêcheur poursuit sa tâche et le navire avance vers l’horizon. La fascination pour la puissance technique peut faire oublier l’essentiel : la vérité concrète de la condition humaine, le travail, la relation, la fragilité, l’attention au réel. En même temps, pendant que l’homme contemple sa propre puissance technologique, il peut devenir aveugle à la chute silencieuse de son humanité. L’encyclique de Léon XIV est vraiment bienvenue !

Alban Massie s.j., Emmanuel Tourpe

 

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