Les manuscrits de la mer Morte et les origines du christianisme*

André Paul
Depuis 2002, tous les manuscrits de la mer Morte sont édités. On a désormais la possibilité d’une vision globale et d’une approche transversale de cet immense conservatoire de la société judaïque pré-chrétienne. Longtemps on a présenté les mystérieux Esséniens comme les auteurs ou pour partie les collecteurs de ces précieux documents : ils auraient été les résidents exclusifs du site de Qumrân. Telle est la thèse élaborée précocement sur la base de sept manuscrits seulement, alors que plus de huit cents allaient venir. Elle est de plus en plus nuancée voire contestée par de nouvelles générations de chercheurs, au premier chef des archéologues. De ce déplacement, il résulte que le christianisme des origines n’est pas à comprendre en fonction d’un groupe ou d’un courant particulier : il n’est pas une secte prolongeant une secte, même avec succès.

De 1947 à 1956, bédouins et archéologues se relayèrent sur le terrain pour l’exploration d’une partie escarpée du Désert de Juda. Tantôt alliés et tantôt concurrents, car ils faisaient la course, ensemble ils allaient découvrir les restes de plusieurs centaines de manuscrits antiques d’origine judaïque. Ce fut la plus grande découverte archéologique du XXe siècle. Les rouleaux, car de rouleaux il s’agit, étaient de cuir pour la majorité, quelques-uns de papyrus. Depuis deux millénaires ou presque, ils se trouvaient entreposés dans onze grottes réparties dans les abords nord-ouest de la mer Morte. On parle donc des manuscrits ou des rouleaux de la mer Morte ; on dit aussi, à tort plus qu’à raison : les textes ou écrits de Qumrân. Qumrân, c’est le nom actuel du site archéologique à proximité duquel se situent sept des onze excavations contenant des manuscrits ; les quatre autres s’alignent à distance, sur un axe orienté plein nord, deux d’entre elles se trouvant éloignées de quelque deux kilomètres. C’est néanmoins sans hésiter et assez impunément qu’on les dit toutes : « grottes de Qumrân ». Nul doute qu’il y ait quelque abus à ce faire.

Selon la paléographie et la datation par le carbone 14 ou carbone radioactif, la copie des différents écrits s’étend du IIIe siècle av. J.-C. au Ier de l’ère chrétienne. La plupart d’entre eux sont en hébreu, la langue de la Loi ; dix pour cent en araméen, le parler courant, quelques bribes en grec. Leur découverte et leur récupération, à l’état de fragments pour la plupart, s’étalèrent sur dix ans, de 1947 à 1956, avec quelque prolongement pour certaines pièces : ainsi le Rouleau du Temple, récupéré chez un négociant de Bethléem par les renseignements israéliens après la Guerre des Six jours. La publication, elle, demanda un bon demi-siècle, de 1950 à 2002. Il fallut déchiffrer les documents, rapprocher et recoller les morceaux, et souvent reconstituer le texte, car piètre était son état. Volontiers on avait affaire à un puzzle des plus subtils. On peut dire qu’en 2002 seulement, avec la fin de la publication des documents, qui représentent entre huit cent cinquante et neuf cents rouleaux, sonna celle des réelles découvertes !

Bruits médiatiques, débats et polémiques ne manquèrent pas dans le passé autour de ces découvertes, et plus encore de leur publication, longtemps cahoteuse et incertaine. Aujourd’hui que tout est là, c’est plutôt le silence : le moment où tout mûrit, le temps des études approfondies et sans doute de la sérénité. C’est maintenant, à la vérité, que tout commence. Car on dispose de la totalité des documents retrouvés, avec désormais la possibilité d’une vision globale et d’une approche transversale de cet immense et complexe dossier. On peut mettre en place une vraie problématique. C’est ce que nous essaierons de faire, dans le cadre limité de cet exposé.

Les deux parties sont annoncées dès le titre : I. – Les manuscrits de la mer Morte ; II. – Les origines du christianisme.

I Les manuscrits de la mer Morte

En 1947 apparurent sept premiers manuscrits sur presque neuf cents à venir ; c’étaient : (1) la Règle de la Communauté (d’abord intitulée Manuel de Discipline) ; (2) la Règle de la Guerre des fils de lumière et des fils de ténèbres ; (3) le Commentaire d’Habacuc ; (4) le recueil des Hymnes d’action de grâce ; (5) le roman des Patriarches, appelé Apocryphe de la Genèse, très endommagé ; (6 et 7) deux rouleaux du livre biblique d’Isaïe, dont l’un est pratiquement complet. Dès 1948, très hâtivement, le professeur Sukénik, de l’Université Hébraïque de Jérusalem, élabora ce que l’on appellera bientôt la théorie essénienne de l’origine des rouleaux. Ce savant fit d’emblée le lien entre les Esséniens, dont Pline l’Ancien décrit le mode ascétique de vie, près d’Engaddi sur les bords occidentaux de la mer Morte, et certains des textes découverts, la Règle de la communauté surtout. Il fut suivi par le dominicain de Vaux, Directeur de l’École Biblique et Archéologique française de Jérusalem. En 1950, ce dernier ajoutera la relation avec les ruines de Qumrân, à ses yeux le lieu de vie d’une communauté essénienne. On rechercha alors un maximum de correspondances entre (1) les témoignages des auteurs antiques sur les Esséniens, ceux de Pline l’Ancien mais aussi de Philon d’Alexandrie et de Flavius Josèphe, (2) les textes découverts dans les grottes dites de Qumrân et (3) les ruines du même nom. On considéra ces ruines comme les vestiges d’un établissement communautaire, un monastère avant la lettre. Ce schéma triangulaire s’imposa très vite à la majorité des chercheurs et fut largement vulgarisé. On l’a bien nuancé depuis, sans réellement le détrôner.

À partir de 1952, les fragments avaient déferlé par milliers, dizaines de milliers même. Cette année-là, tout à proximité de Qumrân, on avait découvert la fameuse grotte n° 4 (dans l’ordre chronologique des découvertes), grotte double à la vérité : on y recueillit les deux tiers de l’ensemble des textes dont nous disposons aujourd’hui, soit les restes morcelés de quelque cinq cent soixante rouleaux. Le lot des manuscrits récupérés était toujours présenté comme la bibliothèque « essénienne » ou « sectaire », censée avoir été rédigée sur place par des résidents lettrés. On retrouva les restes du livre d’Énoch et du livre des Jubilés, œuvres judaïques largement pré-chrétiennes connues de très longue date dans une version éthiopienne. Dix exemplaires du premier, en araméen, et quinze du second, en hébreu, se trouvaient surtout dans la grotte n° 4. On les imputa eux-mêmes aux Esséniens. Ne tombait-on pas dans le « pan-essénisme » ?

La publication des textes se fit en trois phases. De 1950 à 1960, ce fut l’enthousiasme et le dynamisme ; de 1960 à 1985, le mouvement s’essouffla et se ralentit, gravement même au point de soulever de cruelles mais injustes polémiques ; de 1985 à 2002, au réveil presque brutal succéda l’accélération. Dans le courant de 2002, une somptueuse réception à l’invitation du chef de l’État d’Israël célébra la fin de la publication des textes. Au cours de la deuxième période, celle du ralentissement, on découvrit quel large éventail de genres et de sujets, de doctrines et de formules représentait la masse des rouleaux. La phase de la « libération » des manuscrits, la troisième, permit de conforter et préciser ce constat. Progressivement, on prit conscience qu’on était en présence d’un conservatoire littéraire représentant des sinon les différents courants de la pensée et des pratiques de la société judaïque pré-chrétienne. Avec entre autres un croisement d’éléments pré-chrétiens et d’éléments pré-rabbiniques. Restait une minorité d’écrits spécifiques, quant au fond, la doctrine, et quant à la forme, le vocabulaire et les tournures. Ils reflétaient, pensait-on, un groupe auteur aux caractéristiques particulières et à l’idéologie propre. On considéra ces textes comme les produits directs de la « communauté » locale, « sectaire » voire « essénienne » disait-on et dit-on encore souvent. La bibliothèque dite de Qumrân aurait été constituée à la longue par les Esséniens. Vivant dans le site, ceux-ci y ajoutèrent leurs écrits propres. Si production essénienne il y avait, ce qui n’est plus certain aujourd’hui, elle se noyait dans la masse. Quant aux autres œuvres, de beaucoup les plus nombreuses, leur collecte et leur regroupement s’expliqueraient par l’histoire même de la constitution de ce groupe retiré, aux tendances fortement bibliophiles, bibliomanes même, à l’instar des futurs Gnostiques du IIe siècle chrétien. Les archéologues continuèrent d’appuyer cette thèse, assez consensuelle jusque dans ses aménagements. Fidèles au dominicain archéologue de Vaux, ils s’efforçaient de montrer que l’établissement de Qumrân abritait une « communauté » d’ascètes qui s’adonnaient à des bains rituels fréquents, à la prière et aux repas en commun, à l’étude continue des livres saints et à l’écriture (d’aucuns voulurent identifier les restes d’un scriptorium, ce qui relève de l’équipement médiéval). Il s’agissait, pensait-on, d’une communauté de gens, hommes exclusivement, vivant à l’écart de tout cadre économique voire de tous réseaux de communication. Voilà la thèse essénienne, évoluée et modulée certes ; comme telle, elle est assez consensuelle encore aujourd’hui. Un problème se pose à son sujet, pour ce qui est du lien entre l’ensemble des manuscrits retrouvés et les ruines de Qumrân. Aucun écrit n’a été recueilli dans l’enceinte de celles-ci. Certes, plus des deux tiers des manuscrits se trouvaient plus ou moins à proximité, dans sept grottes artificielles, des annexes en quelque sorte. Mais les grottes éloignées, quatre en tout, sont situées jusqu’à plus de deux kilomètres du site, et elles sont naturelles. Il faut ajouter celles des environs de Jéricho, localité à moins de deux heures de marche de Qumrân : elles furent signalées par Origène, vers 215, et ensuite par le Patriarche nestorien de Bagdad, Timothée Ier, en 800. Peut-on attribuer une masse littéraire à ce point dispersée à la seule communauté dite de Qumrân ? Le problème est réel. Nous y reviendrons.

Or, depuis la fin des années 80 ou le début des années 90, davantage depuis, d’autres archéologues s’emploient à désenclaver et à désacraliser le site de Qumrân, et dès lors à mettre à mal la thèse essénienne, si élargie et assouplie fût-elle. Leur argumentaire vient à l’opposé de celui qui sert d’appui à celle-ci. Leur œuvre est décapante ; elle mérite d’être prise au sérieux. Ces archéologues sont surtout israéliens. Ils situent ou resituent Qumrân dans le contexte stratégique et économique de l’antiquité pré-chrétienne. Nous sommes à la croisée des routes, militaires et commerciales, menant de Jérusalem ou de Jéricho à Engaddi, vers le sud, sur les bords de la mer Morte. Sous les Hasmonéens (d’environ 150 à 63 av. J.-C.), le lieu était une place fortifiée dont il reste la tour ; sous Hérode le Grand (de 37 à environ 4 av. J.-C.), il devint le centre d’un vaste domaine agricole appartenant à de riches et pieux citadins. Il y avait une annexe proche, l’oasis de Aïn Feshkha. À cette époque, les environs de la mer Morte étaient fertiles. On cultivait le palmier-dattier pour les fruits et le bois, le baumier pour les produits de luxe. La mer elle-même était riche en ressources naturelles : on en retirait des goudrons et du sel. Pour nos archéologues, Qumrân n’avait rien d’une communauté retirée d’ascètes ou de moines. Au contraire. Ils y voient des infrastructures et des équipements de type industriel destinés au stockage et au traitement des produits récoltés : magasins, fours, bassins de trempage des denrées et des objets (et non de purification rituelle des personnes selon l’opinion classique). D’où les liens du site avec l’économie régionale. Les jarres circulaires dans lesquelles étaient placés des manuscrits y furent retrouvées en nombre. Leur finalité première était la conservation des denrées alimentaires. On les utilisa pour abriter des rouleaux, dans un second temps seulement, d’une façon opportuniste (ce qui va contre les démonstrations des archéologues de l’école de Vaux, fervents tenants d’exclusives « jarres à manuscrits »). Quant aux rouleaux, ils auraient été apportés de Jérusalem ou de Jéricho dans le but d’être mis en lieu sûr avant l’arrivée des troupes romaines en 68.

Pour cette thèse, qu’en est-il des Esséniens, si bien attestés par les auteurs antiques ? Il ne pouvait y en avoir à Qumrân. Pline est le seul qui atteste leur implantation aux abords de la mer Morte. Josèphe les mentionne à Jérusalem dans un quartier réservé. Philon les signale à l’écart des agglomérations urbaines. Ils auraient vécu au-dessus d’Engaddi comme l’affirme Pline, suffisamment à distance des eaux malsaines pour en éviter les nuisances. Or, à proximité de cette oasis, prospère en ces temps comme toute la bordure occidentale de la mer Morte, les archéologues ont retrouvé quelque vingt-huit cellules individuelles, chacune dotée d’une entrée séparée. Ce seraient les cellules des Esséniens connus de Pline ou de ses informateurs. En allant d’Engaddi vers le nord, en suivant le littoral à distance de la mer, on peut identifier seize autres sites de la période romaine, avec eux-mêmes des groupes de cellules. À raison de six en moyenne par lieu, ces dernières ressemblent fort à celles des environs d’Engaddi. Ces moines esséniens auraient assuré leur subsistance en travaillant dans les domaines agricoles voisins. Ils étaient totalement étrangers à l’établissement de Qumrân, trop bien construit et équipé pour leur genre de vie. Ce sont de vrais ascètes dont les auteurs antiques décrivent à leur façon les mœurs rigoureuses d’hommes voués au célibat. Ils n’ont rien à voir non plus avec les manuscrits retrouvés plus au nord, dans les grottes des environs plus ou moins proches du site de Qumrân.

Voilà donc deux thèses qui s’opposent. L’une isole, sacralise et partant, communautarise Qumrân ; l’autre désenclave, sécularise et dès lors décommunautarise le lieu. Nous préconisons de ne point choisir entre ces deux positions extrêmes. L’une comme l’autre laissent des questions sans réponses. Nous avons noté celles qui concernent la première. Quant à la seconde, elle présente une difficulté pour ce qui est de l’origine des manuscrits. On peut concevoir le choix stratégique de cachettes suffisamment éloignées des surfaces bâties, naturelles de surcroît, ce qui se limite à quatre grottes naturelles, bien au nord des ruines, plus proches des centres urbains de Jérusalem et de Jéricho. Mais on a du mal à imaginer la chose pour les excavations artificielles creusées et apprêtées non loin des bâtiments, avec les deux tiers de l’ensemble des textes. N’était-ce pas déplacer le lieu du danger ? Qumrân allait être pris et pillé, nul ne pouvait espérer le contraire.

Quelle attitude adopter alors ? Celle-ci nous semble s’imposer. Accepter que se poursuive l’évolution voire la transformation de la théorie dite essénienne, au risque de la voir un jour devenir caduque. Ceci, grâce à l’exploration globale et transversale des textes, aujourd’hui tous disponibles ; et plus encore, grâce à l’élargissement des données archéologiques, loin d’être acquises et publiées, y compris pour partie celles qu’avait amassées le Père de Vaux. Qu’on le veuille ou non, le désenclavement de Qumrân se trouve engagé sur des bases solides ; c’est un fait irréversible qui nous réserve des surprises. Et le désenclavement du site implique aussi, rappelons-le, sa dé-communautarisation. Il convient d’être circonspect dans l’emploi du mot Qumrân, objet familier de métonymies trop peu contrôlées. Un discernement s’impose donc. Et de plus, à titre d’option méthodique, il serait sage de suspendre l’emploi du vocable « essénien », substantif ou adjectif, du moins à propos des manuscrits de la mer Morte. On évitera donc d’attribuer nommément aux Esséniens la part singulière des manuscrits que l’on dit couramment « sectaires » ou pudiquement « communautaires », deux adjectifs à n’utiliser au demeurant qu’avec réserves. Quant au site de Qumrân, avec ses environs élargis, il semble qu’on dût le considérer comme l’espace culturel voire socio-économique où, progressivement, des représentants d’une élite judaïque aux fortes tendances ascétiques, portés par l’idéal du désert mais probablement mêlés à d’autres aux motivations différentes sinon simplement séculières, rassemblèrent, copièrent et peut-être, pour une faible part seulement, composèrent les fameux rouleaux. Y avait-il des Esséniens parmi ces gens ? Rien ne l’atteste, rien ne le nie. Ajoutons une dernière question. Dans les Règles et autres documents que l’on considère comme propres à un groupe donné, celui que d’aucuns, encore nombreux, disent « essénien » ou « sectaire », jusqu’où va la part d’utopie pure et simple due aux théoriciens ou idéologues du temps, lesquels d’ailleurs pouvaient fort bien vivre et évoluer en ville, à Jérusalem par exemple ? Fraternités d’ascètes il y eut probablement, mais elles étaient loin sans doute des idéaux et des modèles, des préceptes et des rites sortis de la volonté théorique de quelques penseurs démesurément rigoristes. Bref, telle règle ou telle prière ne renverrait pas forcément à la réalité d’un groupe concret. N’y a-t-il pas une bonne part de fiction dans cette « communauté littéraire », la seule à laquelle on ait vraiment accès ? À l’instar d’ailleurs de celle qui nous est proposée déjà dans la Loi de Moïse. L’Israël biblique n’est-il pas d’abord une communauté littéraire ?

II Les origines du christianisme

Les pionniers des études dites qumrâniennes étaient marqués par l’interprétation qu’au cours des siècles on avait donnée des Esséniens, à l’époque des Lumières surtout ; ceci, dans le sillage des témoignages antiques qu’avaient relayés avec plus ou moins de fantaisie les auteurs ecclésiastiques ou Pères de l’Église. Un mythe essénien véritable fit carrière dans l’histoire, celle de l’ésotérisme pour une part : il est encore vivant, y compris parmi des populations totalement ignorantes des découvertes du siècle dernier. Des groupes se disant relever de la doctrine et des mœurs esséniennes sévissent aux États Unis et au Mexique, sous la houlette de gourous versés dans l’ésotérisme et le paramédical. Il existe même une Essene Church. Tous ces gens sont végétariens, préconisant voire prescrivant la seule consommation d’aliments crus. Ils se réunissent en assemblées dans lesquelles interviennent des guérisseurs charismatiques ; ils vont même jusqu’à soigner par l’urine.

Dès 1949 ou 1950, un éminent savant français, professeur au Collège de France et personnalité académique des plus distinguées, fit entendre sa voix. Il s’agit du Professeur André Dupont-Sommer (mort en 1983). Ce grand maître se fit le chantre et le promoteur de la thèse essénienne récemment et hâtivement lancée. Bien plus, il renoua avec l’opinion de l’un de ses prédécesseurs glorieux, Ernest Renan. Tout au milieu du XIXe siècle, ce dernier écrivait : « Le christianisme est un essénisme qui a largement réussi »1 ; dans sa Vie de Jésus (édition de 1863), il précisera : « L’essénisme […] offrait comme une première ébauche de la grande discipline qui allait bientôt se constituer pour l’éducation du genre humain »2. Il évoquait ainsi le christianisme. Ce faisant, il faisait écho, non sans nuances, à l’opinion plus radicale de grandes figures du XVIIIe siècle. On voyait dans les Esséniens le prototype ou le modèle de l’expérience originelle des chrétiens. En 1770, le roi de Prusse Frédéric II, l’ami des Philosophes, écrivait à d’Alembert : « Jésus était probablement essénien »3. Dans ces mêmes années, les francs-maçons se présentaient volontiers comme les vrais héritiers des Esséniens, Jésus de Nazareth ayant été l’un d’entre eux. Les premiers rouleaux retrouvés dans les environs de Qumrân permirent à Dupont-Sommer de raviver ces vues anciennes : il bénéficiait de l’éclairage neuf des premiers textes découverts.

Une figure frappante, inconnue jusque-là des historiens et des chercheurs, émergeait d’une série de textes : le Maître de Justice. Son profil est celui du guide suprême du groupe des élus, appelé aussi « Communauté de la Nouvelle Alliance » ; celui de l’interprète unique et prophétique des Écritures en fonction des événements présents, censés être les derniers ; sans doute aussi celui du fondateur de ce que l’on appela longtemps et que beaucoup appellent encore la « secte » de Qumrân. Du Maître de justice à Jésus de Nazareth, le saut était tentant. Dupont-Sommer le fit sans sourciller ; il écrivit ceci en 1950 :

Le Maître galiléen […] apparaît, à bien des égards, comme une étonnante réincarnation du Maître de Justice. Comme celui-ci, il prêcha la pénitence, la pauvreté, l’humilité, l’amour du prochain, la chasteté. Comme lui, il prescrivit d’observer la Loi de Moïse, toute la Loi, mais la Loi achevée, parfaite, grâce à ses propres révélations. Comme lui, il fut l’Élu et le Messie de Dieu, — le messie rédempteur du monde. Comme lui, il fut en butte à l’hostilité des prêtres […]. Comme lui, il fut condamné et supplicié […]. Comme lui, il exerça le jugement sur Jérusalem, qui, pour l’avoir mis à mort, fut prise et détruite par les Romains. Comme lui, il fonda une Église, dont les fidèles attendaient avec ferveur Son glorieux retour4.

Nous sommes pour le moins dans l’excès. Rien dans les innombrables textes dont nous disposons ne justifie aujourd’hui ces amalgames. À l’époque, la majorité des connaisseurs n’adhéra point à ces idées. Soulignons qu’on ne disposait pour l’heure que d’une poignée de rouleaux, venus de la seule grotte n° 1. Or, en grand savant et grand seigneur qu’il était, Dupont-Sommer se montrera bien plus mesuré et partant bien plus crédible dans le grand ouvrage qu’il publia en 1959, republié et réédité jusqu’en 1980 : Les écrits esséniens découverts près de la mer Morte. Chacun pouvait faire sienne alors cette phrase, tirée du livre :

L’historien des origines chrétiennes voit désormais poindre la solution de maints problèmes, et c’est une période toute nouvelle qui s’ouvre en ce domaine de la science : Jésus et l’Église chrétienne naissante vont se trouver plus solidement enracinés dans l’histoire5.

Notons qu’aujourd’hui on s’intéresse assez peu au Maître de Justice, héros peut-être imaginaire dont le rôle pourrait mieux se comprendre, nous semble-t-il, dans le cadre des constructions idéalisées dont nous avons parlé. Certains utopistes cherchaient-ils à instiller une idéologie de l’élite dans la société judaïque de l’époque ? Il leur fallait alors un modèle parfait et un maître idéal.

Quoi qu’il en soit, une chose est ici à considérer d’abord. Tant Jésus de Nazareth que Paul de Tarse, le fondateur et le théoricien « primeur » du christianisme, ajoutons Jean le Baptiste l’initiateur, appartenaient à la société judaïque la plus profonde et la plus vraie. Ils devaient à celle-ci leur savoir et jusqu’à un certain point les déterminations et les options de leur conscience. Ils partageaient avec tout compatriote un même héritage ancestral, à savoir : un patrimoine écrit et des traditions, des représentations et des croyances, des doctrines et des coutumes, des règles et des rites. L’image même de la société judaïque qui jaillit des textes retrouvés dans les grottes, était pour ainsi dire la leur, avec son éventail de variantes parfois accentuées, comme en tout temps dans toutes religions. Ces premiers initiateurs, théoriciens et annonceurs du christianisme vécurent eux-mêmes à la croisée volontiers mobile des opinions et des doctrines. Ils n’appartenaient pas forcément à l’un ou à l’autre des courants qui parfois s’opposaient, mais sans rupture toutefois. C’est cette croisée même qu’atteste pour sa part l’étonnante bibliothèque disséminée dans le Désert de Juda : elle représente un échantillonnage significatif, très large pour l’époque, de la production littéraire des autochtones judaïques au cours des deux derniers siècles précédant l’ère chrétienne. On y perçoit nombre de signes d’évolutions patentes. Pour les contemporains de Jésus de Nazareth et de Paul de Tarse, et pour ces derniers bien sûr, cela correspondait en gros au patrimoine littéraire national, tel du moins que des communautés locales aux riches penchants bibliophiles l’avaient à la longue constitué. Insistons ici sur la durée : elle implique l’espace, celui de l’origine diversifiée et peut-être lointaine de l’ensemble des pièces écrites. Et celles-ci de laisser supposer des traditions et des maîtres, des exercices savants et des relais populaires, des échanges et des débats, des avancées et des retraits, voire des excès sinon des conflits ; mais, répétons-le, pour l’instant jamais des ruptures. Autant de choses et de faits qui contribuèrent à la constitution du berceau culturel du premier discours chrétien, quelle que fût la différence doctrinale que marquait d’emblée ce dernier. Il est donc normal que l’on retrouve dès le début nombre d’éléments semblables sinon parfois identiques dans les enseignements respectifs et du judaïsme pré-chrétien et du christianisme des origines. Les exemples sont nombreux. Nous en sélectionnerons neuf. Les voici.

1. Le tropisme du désert. Une proche parenté d’idéal existe entre, d’une part, certains courants spécifiques attestés par les textes de Qumrân, courants esséniens ou sectaires disent certains, et de l’autre l’expérience de Jean le Baptiste, partagée un temps par Jésus de Nazareth. La Règle de la Communauté (retrouvée en dix exemplaires à Qumrân) et les Évangiles se font nettement écho sur ce point. D’un côté comme de l’autre, on authentifie formellement le choix du désert comme lieu purificateur de vie par le fameux texte du livre d’Isaïe : « Une voix crie : dans le désert, ouvrez le chemin de Yahvé… » (40,3).

2. Le thème majeur de l’accomplissement des Écritures, ici et maintenant. De ce thème, Jésus de Nazareth fit sa méthode privilégiée pour l’annonce du Royaume des cieux. Il sera suivi par Paul de Tarse, cette fois pour l’avènement de l’ère nouvelle que marquait la résurrection du Christ, intervenue, écrit-il, « conformément aux Écritures ». Cette manière particulière d’actualiser les textes sacrés est bien attestée comme pré-chrétienne par les écrits de la mer Morte, principalement les commentaires du groupe que nous disons spécifique et d’autres « sectaire » ou « essénien » : celui qui sert de référent entre autres à la Règle de la Communauté.

3. Les Béatitudes. Jésus de Nazareth proféra à maintes reprises des formules prophétiques commençant par « heureux » ; la plus fameuse est : « Heureux, vous, les pauvres », avec cette variante dans l’Évangile de Matthieu : « Heureux, vous, les pauvres par l’esprit ». Or, dans un fragment pré-chrétien recueilli à Qumrân, il est question précisément des « pauvres par l’esprit », en hébreu. Bien plus, dans la grotte n° 4, on a retrouvé un enchaînement de sentences commençant par « heureux », à la manière de la tirade des Béatitudes dans les Évangiles. Des collections de déclarations semblables circulaient dans les assemblées judaïques.

4. Le règne éternel du Fils de Dieu. Il existe une parenté vraiment littérale entre un fragment araméen d’un manuscrit de la mer Morte et le récit de l’Annonce à Marie dont on attribue la rédaction à l’évangéliste Luc. Voici le texte de Qumrân : « Alors se lèvera un roi et il sera grand sur la terre. Tous les peuples feront la paix avec lui. Tous le serviront car il sera appelé le saint du Grand Dieu. Et par son nom il sera appelé. Fils de Dieu il sera dit et fils du Très-Haut ils l’appelleront […]. Son royaume sera un royaume éternel, et tous ses chemins seront vérité. […] Son règne sera un règne éternel, et pas un des abîmes de la terre ne l’emportera sur lui ». Trois éléments de ce passage se retrouvent littéralement dans la première page de l’Évangile de Luc : (1) « Il sera grand » ; (2) « Fils du Très-Haut ils l’appelleront » et (3) « son règne sera un règne éternel ». Les similitudes sont frappantes. Dans le récit chrétien, on sait de qui l’on parle, dans quel sens et dans quel but. Nul doute que l’on y a repris des expressions ou des phrases circulant depuis des décennies dans les communautés judaïques : elles étaient imputées à d’autres titulaires, imaginaires ou mythiques.

5. Le repas festif de la fin des temps. Certains des textes de Qumrân que nous disons spécifiques, « esséniens » ou « sectaires » aux yeux de certains, des Règles exactement, décrivent le repas communautaire en ces termes : « Quand dix hommes appartenant à la Communauté se trouveront rassemblés […], une fois la table dressée pour le repas et le vin nouveau disposé pour être bu, c’est le prêtre qui étendra en premier la main afin de bénir les prémices du pain ou le vin nouveau ». Tel est le repas festif, réel ou peut-être fictif. Dans un écrit voisin, on en projette le schéma dans un tableau de la fin des temps. Le Messie en personne est invité au banquet, le Messie d’Israël ou royal dit-on. Mais c’est le prêtre qui bénit la table et étend le premier la main vers le pain. On est porté spontanément à faire le rapprochement avec le récit chrétien de la Cène, dont nous aurions ici le modèle précurseur. Certes, il y a ressemblance entre les deux traditions. Mais, soulignons-le, le dernier repas du Christ dans les Évangiles est un repas réellement sacrificiel : « Ceci est mon sang… », dit le héros qui préside la table. Là est la différence.

6. La communauté des « saints ». Les Règles et d’autres écrits de la même idéologie, des Hymnes par exemple, se réfèrent à une communauté, ou plutôt à une « communion » de fidèles qui se présentent ou que l’on présente comme des saints. On n’a pas manqué d’étudier les ressemblances troublantes entre ce modèle judaïque et la description idéalisée de l’expérience de vie partagée (koïnônia en grec ; Ac 2,42) des premiers chrétiens, désignés également comme les « saints ». La similitude de vocabulaire est étonnante. Il semble donc que l’auteur du tableau idyllique du jeune groupe des saints chrétiens ait trouvé son inspiration et même ses mots dans des modèles déjà diffusés.

7. Les « œuvres de la Loi ». On sait aujourd’hui que la formule de Paul de Tarse « les œuvres de la Loi », en grec ta erga tou nomou, a un antécédent hébraïque littéral bien attesté par les textes de Qumrân, ceux qui semblent relever précisément de la communauté dite par d’aucuns « sectaire » ou « essénienne ». Tant les gens de Qumrân ou censés tels que Paul de Tarse ou son école, évoluent dans le sillage direct du message biblique sur la justification et sur la grâce. Une inspiration commune paraît déterminer une formulation partiellement semblable d’une doctrine élaborée de la justification. Un même courant judaïque alimenta probablement la pensée des utopistes des bords de la mer Morte ou d’ailleurs, et la première réflexion chrétienne dont Paul de Tarse est à la fois le témoin et l’artisan. Différence il y a néanmoins, énorme à la vérité : elle tient à ce que ce dernier appelle « Évangile ». Il s’y ajoute aussi chez lui la foi au principe et à la référence nécessaires de celui-ci : Jésus Christ, et plus précisément Jésus Christ ressuscité. Voilà la condition sine qua non de la justification ou du salut. Ce ne sont pas les « œuvres de la Loi » comme dans le système judaïque dont témoigne la supposée communauté de Qumrân. Quelle que soit l’importance desdites œuvres que par ailleurs il ne nie pas, Paul de Tarse les considère comme un moyen : un moyen qu’il met à sa place. C’est la foi en Jésus ressuscité, fruit incontestable de la grâce divine, qui justifie ou sauve, et non les œuvres de la Loi, si saintes soient-elles. Nous ne sommes plus dans le judaïsme. L’Évangile comme message et comme don divin a pris la place de la Loi, en hébreu Torah, autre mot pour dire « judaïsme ».

8. La chair comme péché. Depuis seulement une bonne décennie, on étudie la collection des textes de sagesse retrouvés dans les grottes de Qumrân. Certains de ces écrits apportent une lumière nouvelle sur la source de l’antithèse de la chair et de l’esprit si bien exprimée et promue par Paul de Tarse. Cet usage antithétique de la chair et de l’esprit comme deux forces opposées, est sans parallèle dans le christianisme primitif. Très longtemps on y a vu l’effet presque exclusif d’éléments hellénistiques sur la pensée judaïque. On doit aujourd’hui réviser ce point de vue. Dans certains passages de l’œuvre de Paul (Ga 5,17 ; Rm 8,5-8), le mot « chair » est associé à la notion de mal et d’iniquité ou de péché. La chair apparaît comme une sphère de pouvoir opposée à Dieu, du côté de qui se trouve l’esprit. Or, parmi les manuscrits de la mer Morte, en divers textes parmi ceux que nous disons « spécifiques » (la Règle de la Communauté, les Hymnes etc.) et d’autres plus anciens appartenant au genre de sagesse, « chair » est précisément lié à l’idée de péché ou d’iniquité : le mot désigne une sorte de pouvoir cosmique. Il n’en va pas ainsi dans l’Ancien Testament hébraïque, où la chair équivaut couramment à la créature humaine en tant que faible et que mortelle. C’est tout autre chose. Il appert donc que le sens négatif de « chair » dans les lettres de Paul de Tarse a ses racines non pas dans l’anthropologie propre de la diaspora judaïque de langue grecque, mais dans les traditions de sagesse de langue hébraïque bien attestées par les rouleaux de la mer Morte. De telles sources ont été captées et canalisées d’un côté par les théoriciens ou idéologues, poètes pour certains, auxquels on doit les Règles et les Hymnes dites de Qumrân, de l’autre par les maîtres pharisiens de Jérusalem. C’est à partir de l’enseignement de ces derniers et dans le cadre de son système propre, qui est chrétien, que Paul de Tarse a élaboré sa doctrine antithétique de la chair et de l’esprit.

9. Le Messie. La connaissance du Messie s’est trouvée totalement renouvelée grâce aux rouleaux de la mer Morte. Avant les découvertes de Qumrân, on ne savait rien ou presque sur le Messie pré-chrétien. Au sens strict du terme, il n’y a pas de Messie dans la Bible, du moins l’Ancien Testament. Jusqu’au milieu du siècle dernier, les sources disponibles étaient principalement les écrits du Nouveau Testament, les Évangiles surtout. Très vite, ce dossier univoque et partial généra des caricatures aussi tenaces que piégées. Les chrétiens, disait-on, avaient reconnu et accueilli le Messie. Les Juifs, eux, l’avaient rejeté. Ce schéma simpliste doit être évacué de nos discours et de nos consciences. Les rouleaux découverts au XXe siècle nous ont conservé en nombre, rappelons-le, les témoins écrits des croyances et des représentations judaïques des deux derniers siècles pré-chrétiens. Le Messie y a sa place, une belle place. Les milieux divers d’où émanent ces textes ont fort contribué à élaborer et à promouvoir le titre Messie. À la vérité, trois figures messianiques se dégagent des documents. D’abord celle du Messie d’Israël : c’est une figure royale et militaire appelée aussi Rejeton de David, Fils de David dira-t-on plus tard dans les textes chrétiens dès le Nouveau Testament et dans les écrits rabbiniques à partir du Talmud. Ensuite, la figure du Prêtre idéal auquel est donné le titre de Messie d’Aaron. Enfin celle d’un personnage aux traits et fonctions célestes mais sans désignation messianique formelle. Un Messie sans le titre mais à plusieurs visages. Ce peut être le Fils de Dieu dont nous avons déjà parlé ; ou bien le mystérieux Melkisédech, héros au destin furtif dans la Bible, mais personnalité céleste, exécuteur des jugements divins et premier des êtres divins dans tel texte de la mer Morte. Une conscience messianique s’était formée dans la société judaïque au seuil de l’ère chrétienne. Mais elle s’exprimait sous une forme non unifiée, et inachevée peut-on dire. C’est alors qu’intervinrent Jésus de Nazareth et le christianisme. Il est certain que c’est comme Messie descendant de David ou royal que les suiveurs enthousiastes acclamèrent Jésus de son vivant. Ce titre sera précocement constitutif du nom même du fondateur de la religion nouvelle : Jésus Christ, ou simplement Christ. Le grec christos, littéralement « enduit » d’un produit graisseux, équivaut en effet à l’hébreu mashiah, d’abord « oint » puis Messie. D’où le vocable christianos, « chrétien », sobriquet donné par les gens d’Antioche aux « disciples » du Christ, selon les Actes des apôtres ; et christianismos, « christianisme », que l’évêque d’Antioche Ignace énoncera ou attestera le premier entre 100 et 110 : il l’opposait à ioudaïsmos, « judaïsme ». Cela signifiait un transfert de la forme et du sens du mot Messie et de ses dérivés, dans l’acte de les instituer dans l’idiome hellénique, la langue quasi officielle des premiers chrétiens. Du messianisme royal, il ne restait donc plus chez les chrétiens que le nom, et encore comme travesti dans sa traduction grecque. Et pour cause, c’est l’image du Messie sacerdotal qui s’imposa vite comme dominante chez les chrétiens, sans le titre Messie au demeurant. La personne du Christ grand prêtre est centrale voire essentielle dans les textes fondateurs de la doctrine chrétienne. Rappelons le repas sacrificiel de la « dernière » Cène. Un livre du Nouveau Testament, la Lettre aux Hébreux, est bâti précisément pour beaucoup sur le thème du Christ grand prêtre céleste et parfait, thème déjà présent dans l’œuvre de Paul de Tarse. Or, dans ce même écrit, on retrouve la tradition du Melkisédech céleste si bien orchestrée dans la littérature dite de Qumrân. Cette tradition prit elle-même pied, par des canaux que l’on ignore, dans le champ doctrinal chrétien. La Lettre aux Hébreux en est le brillant et généreux témoin. Melkisédech y est l’image ou le symbole, le prototype idéalisé d’une réalité mystique désignée, qui a pour nom Christ. Quoi qu’il en soit de la philologie, du sens originel des mots, le Christ ce n’est plus le Messie, le christianisme ce n’est plus le messianisme. Nous ne sommes plus dans le judaïsme. La rupture est signifiée. Notons que dans l’histoire du christianisme, des idéologies et des initiatives, politiques surtout et parfois violentes car guerrières, viendront pervertir la nature métaphorique ou plutôt mystique du royaume chrétien signifié par la qualification « de Dieu » dans la formule chère à Jésus de Nazareth : « Israël de Dieu » dira d’une manière équivalente Paul de Tarse. Et l’on assistera à des résurgences intempestives et ravageuses du messianisme royal refoulé, toujours enfoui dans l’inconscient collectif, en dépit de l’omission fondatrice instaurée dès les origines. Le christianisme n’est-il pas une religion dé-messianisée ?

Conclusion

Ce que nous avons dit des rouleaux de la mer Morte nous demande de situer et de comprendre à présent le christianisme des origines, non pas en fonction d’un groupe ou d’un courant particulier de la société judaïque, mais comme une rupture par rapport à l’ensemble du système doctrinal qu’était alors le judaïsme. Disons bien système doctrinal. N’imaginons plus le christianisme comme une secte prolongeant une secte, fût-ce avec succès.

Avec Jésus de Nazareth et Jean le Baptiste, ainsi qu’avec Paul de Tarse, la tradition judaïque s’est trouvée tirée de l’anonymat. Anonymat des fonctions et des titres que l’on imputait à des figures sans nom, réelles ou fictives. Anonymat généralisé qu’atteste largement la masse inestimable et variée des manuscrits de la mer Morte. Les grands agents initiateurs et promoteurs de ce corps de pensées nouvelles né du judaïsme que l’on appela d’abord « Évangile », pour faire pièce à la Torah, avaient un nom et une signature propres. Ce qui fut sans nul doute l’un des facteurs déterminants dans l’ouverture irréversible de la brèche révolutionnaire qui, de l’annonce du Royaume de Dieu, mènera à la rupture véritable. Une personnalité s’éleva au-dessus de toute autre au point de s’imposer comme fondatrice. Elle a un nom d’état civil : Jésus de Nazareth. Elle passera à la postérité sous le nom de baptême de Christ. Quatre traits ou dimensions majeures se distinguent chez elle : coordonnées dans la plus puissante des cohérences, elles contribuèrent à créer le succès. (1) De par ses origines, Jésus est un Galiléen, exposé donc aux flux culturels migrant de la Méditerranée vers l’Orient, ou inversement. (2) Il est un homme de tradition, un maître apte à commenter les Écritures d’une façon originale et personnelle, mais selon les meilleurs procédés des exégètes du jour. (3) Il est un rassembleur et un meneur d’hommes, par la puissance irrésistible de sa parole et de ses actes, jusqu’aux plus déconcertants et incroyables des gestes. (4) Il est un mystique doublé d’un visionnaire : le Royaume de Dieu est chez lui l’objet d’une intuition grandiose dont il a la volonté et les moyens de faire partager les retombées à ses auditeurs, suiveurs et messagers.

Jésus de Nazareth a vécu et a évolué au contact des divers courants d’idées, de doctrines et de pratiques qui cohabitaient dans la société judaïque de son époque. On peut dire qu’il n’a été l’adepte exclusif d’aucun d’entre eux, ouvert qu’il demeurait à toutes sources d’inspiration et de formulation de son intuition centrale, celle du Royaume de Dieu. Il est donc naturel que l’on puisse reconnaître dans ses discours comme dans ceux de ses disciples ou successeurs, Paul de Tarse en priorité, des éléments que l’on repère dans nombre de textes dits de la mer Morte. Savoir si Jésus, tout comme d’ailleurs Jean Baptiste voire Paul lui-même, séjournèrent à Qumrân ou furent esséniens, est un faux problème. Tout ce que nous avons dit dans cet exposé doit nous en convaincre. Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : l’aventure chrétienne a réussi. Qui que nous soyons, nous en sommes aujourd’hui les témoins objectifs. S’il y eut succès immédiat, durée et pérennité, c’est qu’un système nouveau, celui de l’Évangile, né du système judaïque, celui de la Torah, s’élabora et s’affirma vite, très vite même, se différenciant fondamentalement de celui-ci. Il s’agit d’un système doctrinal solide. Il trouva sa langue et jusqu’à une certaine mesure ses concepts, ses figures et ses fonctions, dans les messages authentiquement judaïques de grands penseurs de la diaspora hellénique. Ces derniers, au premier chef Philon d’Alexandrie, le contemporain de Jésus, entretenaient un dialogue soutenu et profond avec la philosophie grecque. La doctrine cardinale et fondatrice de l’incarnation, du Fils de Dieu pour les uns, du Logos divin pour d’autres, intervint précocement comme le fruit déterminant du confluent culturel de ce qui, dans le judaïsme de l’époque, était pour une part hébraïque et pour l’autre hellénique. Tel fut l’irrésistible fondement du christianismos, le « christianisme », peu de décennies à la vérité après la mort de Christos, « Christ ».

Notes de bas de page

  • * Conférence faite à Soissons le 13 octobre 2005 et à Brive, à la Foire du livre, le 4 novembre 2005. — Voir la recension du dernier livre d’A. Paul, La Bible avant la Bible. La grande révélation des manuscrits de la mer Morte, infra p. 472. Cf. aussi les ouvrages de Hirschfeld et Boccaccini à la p. 494.

  • 1 Cité par Dupont-Sommer A., Les écrits esséniens découverts près de la mer Morte, Paris, Payot, 1968, p. 23.

  • 2 Ibid. p. 382.

  • 3 Ibid. p. 22.

  • 4 Dupont-Sommer A., Aperçus préliminaires sur les manuscrits de la mer Morte, Paris, Adrien Maisonneuve, 1950, p. 121.

  • 5 Dupont-Sommer A., Les écrits esséniens… (cité supra n. 1), p. 24.

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