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Mgr Lefebvre et Vatican ii : le nœud théologique du schisme. À propos de Yves Congar, La crise dans l’Église et Mgr Lefebvre (1976, rééd. 2026)

02/09/2026 |  Toutes les Nouvelles théologiques

Noëlle Hausman s.c.m.

À partir de la réédition de La crise dans l’Église et Mgr Lefebvre d’Yves Congar, Noëlle Hausman rappelle que la rupture de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie x en juillet dernier ne relève pas d’abord de questions liturgiques, pastorales ou disciplinaires. Dès 1976, Congar situait le désaccord au niveau théologique, en particulier dans la compréhension de l’Église et de sa Tradition vivante (Dei verbum). Les ordinations épiscopales de juillet 2026 manifestent la persistance de ce conflit doctrinal déjà perceptible dans les positions de Mgr Lefebvre au Concile.
Relire Congar permet dès lors de comprendre que la crise touche d’abord à la manière de recevoir aujourd’hui la Tradition catholique à partir de Vatican ii.

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Yves Congar, La crise dans l’Église et Mgr Lefebvre, nouvelle éd., préf. Mgr J.-P. Batut, Paris, Cerf, 2026, 142 p., 12,00 €. ISBN 9782204181037.

Il fallait rééditer cet ouvrage d’époque (signé en décembre 1976), où le grand ecclésiologue dominicain Yves Congar, sur le ton d’une conversation fraternelle, expose en fait à Mgr Marcel Lefebvre les raisons théologiques et pastorales de son désaccord avec les positions du prélat, après que celui-ci a opéré les ordinations sacerdotales qui ont entraîné sa suspension a divinis, puisque l’évêque de Fribourg lui avait retiré le décret d’érection canonique du séminaire d’Écône.

I « Le nœud du problème est théologique » (St Paul vi)

On est donc encore aux prémices du schisme de 1988 (dû aux ordinations épiscopales du 30 juin de cette année-là) et des excommunications subséquentes, renouvelées par les dernières ordinations épiscopales de juillet 2026. La préface de Mgr Jean-Pierre Batut, évêque auxiliaire de Toulouse, indique la pertinence de l’analyse congarienne, encore aujourd’hui : c’est la constitution conciliaire Dei verbum qui est en cause, avec sa conception renouvelée de la Tradition, à laquelle, on le sait par ailleurs, Congar a beaucoup contribué comme expert conciliaire.

Dei Verbum a rappelé que la Tradition constituée par la prédication apostolique précède les Écritures, les élabore et les accompagne. Ainsi le numéro 8 enseigne une compréhension dynamique de la Tradition : elle progresse dans l’Église puisque la compréhension des paroles et des réalités transmises grandit et s’approfondit, sous l’action de l’Esprit saint, soit par la méditation et l’étude que font les croyants (disons, le rôle des théologiens), l’intuition intérieure qui vient de l’expérience spirituelle (disons, les saints), et l’annonce magistérielle.

Dans le présent opuscule, identique à l’édition de 1976, l’auteur tentait une nouvelle fois le dialogue, en concédant tout ce que la réforme postconciliaire pouvait avoir montré de « malfaçons regrettables » et d’« inadmissible anarchie », notamment dans le domaine liturgique ; et Congar savait rendre hommage au travail de la « minorité tenace » (dont fit partie très tôt Mgr Lefebvre) qui a obligé le Concile à plus de précision doctrinale (p. 104). Mais le théologien dominicain y montrait aussi tout son engagement personnel :

Mgr Lefebvre professe agir par amour de la vérité et de l’Église. Moi aussi. (p. 14)
Je veux recueillir toute parcelle de vérité, où qu’elle se trouve, avec un soin analogue à celui que je mettrais à recueillir une parcelle d’hostie consacrée. C’est l’aspect théologique ou doctrinal de l’œcuménisme. (p. 62)
Beaucoup des mouvements plus ou moins préoccupants d’aujourd’hui s’annonçaient dans les années 50. (p. 79) 
Avec un peu de culture historique, l’incompréhensible querelle sur la messe n’aurait pas pu avoir lieu. (p. 101)

Donné en finale, l’échange de lettres entre saint Paul vi et Marcel Lefebvre est tout aussi éclairant. Pour le pontife romain, « le nœud du problème est théologique » et l’ecclésiologie, faussée sur des points essentiels (p. 126), car « l’Église de toujours est celle d’aujourd’hui » (p. 131), alors que le prélat veut s’en tenir à « tout ce qui a été cru et pratiqué… avant l’influence (supposée) moderniste du Concile (Vatican ii ) » (p. 115).

On devrait rappeler que Congar avait, beaucoup plus tôt encore, donné l’essentiel de son analyse sous le titre « Mentalité de droite et intégrisme », en appendice de la première édition de Vraie et fausse réforme dans l’Église (1950)1 ; cette annexe avait été supprimée de l’édition révisée de 1969, « pour faire un geste de paix en direction des intégristes », écrivait-il, en 19762. Et Congar d’ajouter dès lors ces mots qui sont repris dans notre édition :

Ce qu’on nous dit de la formation de Mgr Lefebvre [...], ce que nous avons appris sur son action à Dakar [...], ce que nous avons entendu et su de lui au Concile [...]3, ses déclarations faites depuis lors, la cohérence de ses textes et de son action, tout dénonce en lui un homme de droite accordé aux positions de l’ancienne Action française4.

Un fait d’autant mieux documenté aujourd’hui que le jeune Lefebvre fut disciple et admirateur fidèle de son professeur, le père Henri Le Floch, contraint de quitter son poste de recteur au séminaire français de Rome pour ses sympathies maurrassiennes, alors que l’Action française venait d’être condamnée par Pie xi en 1926. Voilà pour les prodromes.

II D’une opposition ponctuelle au rejet définitif

Or, Mgr Lefebvre, archevêque de Synnada en Phrygie et tout ensemble supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit, n’a pas toujours été un adversaire irréductible du Concile5 ; Jean xxiii l’a d’ailleurs choisi pour siéger à la Commission centrale qui coordonnait la préparation des assises conciliaires. C’est surtout à partir de la deuxième session que ses positions vont se radicaliser de plus en plus : opposition à la collégialité épiscopale, dénonciation du droit à la liberté religieuse, critique de l’œcuménisme. Rien donc sur la messe : jamais Mgr Lefebvre n’a, au Concile, contesté le bien-fondé de la réforme liturgique, il a même soutenu l’usage élargi des langues vernaculaires.

Dès 1964 et la troisième session, il apparaît comme un des leaders de la minorité, et en particulier, on l’a dit, de cette « Assemblée internationale des pères » qui constitue le groupe le plus conservateur du Concile (avec Browne, Siri, Santos, Ruffini, en très bons termes avec Ottaviani et Larraona). Ainsi donc, Mgr Lefebvre a signé Sacrosanctum Concilium ; et le courant minoritaire auquel il appartenait avait reçu de Paul vi bien des gages. Mais l’opposition ponctuelle va se muer en rejet définitif. Il faut le répéter, c’est la question de la Tradition qui est en cause, plus que celle de la réforme liturgique qui finit par récapituler tous les griefs.

Là où Lefebvre pense sacrilège (on aurait nié la messe comme sacrifice, la présence réelle dans l’hostie consacrée, écarté l’usage du latin comme langue unique et non évolutive…)6, les autres répondent fidélité à l’Évangile. Finalement, « quelle est cette tradition dont tous se réclament pour se condamner mutuellement ?7 ». L’un répond « vérité immuable8 », l’autre « tradition vivante ».

Et telle est la position que vient de déployer le pape Léon xiv dans ses importantes catéchèses sur Sacrosanctum Concilium :

La Constitution Sacrosanctum Concilium invite à conserver une tradition saine et à ouvrir à un progrès légitime. Le Concile affirme la légitimité d’un tel progrès enraciné dans la Tradition authentique, en distinguant dans la liturgie ce qui relève de l’institution divine – immuable – de ce qui est susceptible d’être modifié9.

On tiendra donc que le Concile, avant d’être un acte magistériel, est aussi et d’abord (le père Joseph Thomas l’a montré), « un acte de la tradition catholique10 » ; ce qui signifie que c’est à partir de Vatican ii  qu’il faut aujourd’hui recevoir la tradition qui le précède, non l’inverse11. Mais connaissons-nous Vatican ii  ?

 


1. Vraie et fausse réforme dans l’Église, coll. Unam Sanctam 20, Paris, Cerf, 1950, p. 604-622 ; 2e éd. 1969 (Unam Sanctam 72).

2. La Crise dans l’Église et Mgr Lefebvre, Paris, Cerf, 1976, p. 12. 2e éd. augmentée en 1977.

3. Marcel Lefebvre (qui a signé tous les documents du Concile, même s’il s’en défend et si Congar excepte à tort la Déclaration sur la liberté religieuse, p. 27) fut l’un des membres les plus actifs du Coetus internationalis Patrum, groupe le plus important de la minorité « conservatrice » de Vatican ii qui comptait, selon les sources, entre 100 et 250 membres parmi la moyenne de 2400 évêques présents.

4. La Crise dans l’Église et Mgr Lefebvre, éd. de 1976 (cité n. 2), p. 15. Ici, p. 22-23.

5. Voir L. Perrin, L’affaire Lefebvre. Histoire et analyse du schisme de 1988. Les enjeux d’une rébellion, coll. Bref, Cerf, 1988, p. 60s.

6. Voir son tonitruant J’accuse le Concile, Éd. Saint-Gabriel, Martigny, 1976.

7. L. Perrin, L’affaire Lefebvre (cité n. 5), p. 82.

8. « C’est parce qu’il est dans la nature de l’Église d’être une tradition qu’elle a toujours eu instinctivement l’horreur de la nouveauté, du changement, de la mutation sous quelque prétexte que ce soit » (M. Lefebvre, J’accuse le Concile, cité n. 6, p. 112).

9. Léon xiv, Catéchèses sur Sacrosanctum Concilium, Audiences à partir du 20 mai 2026, ici, 27 mai : « La réforme de la liturgie : tradition et évolution ».

10. J. Thomas, « Le schisme de Marcel Lefebvre », Hors-Série Études, 2010, p. 221-226 (reprenant son article des Études, septembre 1988).

11. G. Routhier, « Un concile à interpréter. Les enjeux d’un style nouveau », Hors-Série Études, 2010, p. 251-261, ici, p. 259.

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