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Maurice Blondel : enfin la cause de béatification !

Les Nouvelles théologiques | 2 juin 2025

Emmanuel Tourpe

« J’ai hâte de montrer que sans vous, ô Verbe incarné,
la pensée humaine se perd et s’abîme »
Maurice Blondel, Carnets intimes

Enfin ! Soixante-six ans après sa mort, en 1949, la cause de béatification de l’immense philosophe catholique Maurice Blondel (né en 1861) va être ouverte. Mgr Delarbre, archevêque d’Aix, convie les fidèles à la messe d’ouverture[1] de cette cause, pour laquelle son prédécesseur, Mgr Dufour, avait émis un décret en 2022, manifestant ce projet.

Il y a une dizaine d’années, à l’issue d’un colloque consacré au philosophe d’Aix, dans sa ville natale, le même Mgr Dufour avait interrogé notre cercle de spécialistes sur la légitimité d’une enquête en ce sens. Nous fûmes unanimes à lui répondre un « oui ! » qui claqua sec. Oui ! Bien sûr que oui !

Maurice Blondel n’a pas été seulement l’auteur célèbre de L’Action (1893) – celui qui a définitivement introduit dans la pensée catholique les dimensions de l’intériorité du sujet, jusque-là confisquée par « la pensée moderne », honnie par les thomistes de l’époque.  

Blondel n’est pas seulement non plus celui qui, mieux que Bergson à son époque, a su réconcilier l’intuition vivante du singulier avec l’universalité du concept scientifique. Il n’a pas été uniquement l’auteur des grands articles qui ont révolutionné l’apologétique, la dogmatique, l’exégèse[2].

On a eu raison, bien sûr, de comparer L’Action aux monuments que sont les Critiques kantiennes, la Phénoménologie de l’esprit de Hegel ou Être et Temps de Heidegger – elle joue dans la même cour. Mais il y a encore autre chose. Blondel d'après sa photo la plus connue

Il n’a pas seulement influencé non plus les esprits parmi  les plus fins du xxe siècle : Joseph Maréchal, Aimé Forest, Pierre Rousselot, Henri de Lubac, Teilhard de Chardin, Gaston Fessard, Karl Rahner, Henri Bouillard, André Marc, André Hayen, Henri Duméry, Claude Tresmontant, Claude Bruaire (ni même, nous le savons maintenant, le jeune Paul Ricœur).

Non ! Trois fois non ! Maurice Blondel n’a pas été uniquement l’un des philosophes catholiques les plus décisifs de la première moitié du xxe siècle, aux côtés de Jacques Maritain, Erich Przywara ou Max Scheler – même s’il l’a été, et incontestablement. Non, il n’est pas seulement ce philosophe existentialiste avant l’heure, ce penseur de l’action dénué du volontarisme nihiliste, ce métaphysicien qui a produit à partir des années 1930, avec sa Trilogie, une cathédrale philosophique inégalée[3]. Il est tout cela, évidemment – ce dont les efforts académiques de Marie-Jeanne Coutagne[4] (avec Pierre de Cointet, entre autres) font régulièrement mémoire – et il est bien davantage.

Lorsque nous avons édité, avec Michel Sales, son Mémoire à Monsieur Bieil[5] – dans lequel le penseur procédait à un discernement profond de sa vocation dans sa jeunesse – j’ai personnellement reçu un choc. Ce que la lecture de ses Carnets intimes avait déjà provoqué comme sentiment d’être placé devant un homme d’une densité spirituelle extraordinaire s’est transformé en une véritable admiration. Qui se continue dans l’examen de sa vie : né à Dijon dans une famille bourgeoise, il embrasse très tôt la philosophie comme vocation spirituelle, convaincu que la pensée ne peut être vraie que si elle est vécue. Reçu premier à l’agrégation en 1881, il affronte le silence hostile de l’Université française et le soupçon des autorités ecclésiastiques après la publication de sa thèse retentissante, L’Action (1893) où il ose affirmer que l’homme, par son agir même, est irrémédiablement tendu vers le surnaturel. Ostracisé par l’Université laïque, attaqué multiplement au sein de l’Église, il reste droit et simple dans l’écoute de ce Verbe qui, selon son regard, donne sens à tous les êtres. Blondel est tout autant un penseur et un contemplatif. Un philosophe et un adorateur.

Si ce qui est vécu par cet homme-là n’est pas de la sainteté, c’est rudement bien imité : tant les paramètres de radicalité du don total, de profonde humilité, et d’une obsessionnelle volonté d’être fidèle à l’Église jusqu’au scrupule, saturent ses écrits, lettres et productions scientifiques. Tout cela ne sent pas le chrétien ordinaire, mais indique plutôt une exemplarité rare.

Il faudra examiner en particulier la manière, pleine d’esprit, avec laquelle il a vécu sa diplopie puis sa cécité croissantes : perdant à partir des années 1930 le sens de la vue extérieure (ce qui agace d’ailleurs les lecteurs car ses dictées sont embrouillées), n’a-t-il pas accru sa vision intime du Dieu vivant dont chacune de ses lettres, chacun de ses écrits, témoigne de son amour profond et radical ? Les textes personnels de lui dont nous disposons déjà montrent une divine patience dans son handicap – ce qui n’étonnera pas de la part d’un penseur qui, dès sa jeunesse, a médité la souffrance, l’insuffisance, le manque avant d’énoncer sa doctrine de l’Emmanuel médiateur de tout, Norme ultime qui attire à lui tous les êtres.

Maurice Blondel n’appartient donc pas seulement à la classe des penseurs d’envergure majeure, ce que la France académique ferait bien par ailleurs de reconnaître : pour l’Église catholique, il a une stature que l’on pressent comme héroïque dans les domaines de la foi, de l’espérance et de la charité.

La même impression, reçue à la lecture des Carnets intimes, puis du Mémoire à Monsieur Bieil, s’est encore accentuée lorsque, préparant le tome 3 des Œuvres complètes du philosophe (qui attend toujours son édition – avis aux Archives Blondel de Louvain-la-Neuve…), j’ai pu observer, avec une admiration grandissante, la manière avec laquelle, tout en humilité, douceur et charité, le penseur d’Aix débattait avec Jacques Maritain dans des joutes à grand enjeu. Même dans le combat conceptuel le plus rude, il a montré une douceur et une charité qu’il fait bon prendre en exemple aujourd’hui, dans une société polarisée et traversée par de rudes guerres convictionnelles.

C’est donc cette enquête qui est officiellement ouverte. Certains s’en plaindront peut-être : si Blondel était béatifié, sa philosophie ne serait-elle pas « privatisée » par les catholiques, alors qu’elle a une portée universelle ? Que l’on se rassure : l’Université française se garde bien, de toute façon, d’évoquer le grand penseur – et les dangers sont minces de voir s’effondrer une recherche académique déjà marginale sur ce penseur, absolument occulté par l’Alma.

Autant être transparents sur la grâce que ce serviteur de Dieu représente : au moins – et peut-être – les catholiques eux-mêmes recommenceront-ils à mieux se saisir de cette figure extraordinaire, si l’enquête qui commence confirme les vertus héroïques que l’on pressent.

Blondel n’est pas un auteur quelconque. Il est à classer, du point de vue de la philosophie mais aussi de la théologie, parmi les plus grands. L’ouverture de cette cause suscitera peut-être – et sans doute – un renouveau de l’intérêt pour un auteur qui, en plus d’avoir élaboré une vision particulièrement audacieuse, a vécu sous l’ombre de l’Esprit ; avec une intensité qui sera désormais examinée et, peut-être, reconnue par l’Église universelle comme signe d’une vie bienheureuse.

Dans l’attente, une belle prière a été composée pour l’occasion – nous y unir, en particulier le 4 juin, sera pour beaucoup d’entre nous une joie.

Seigneur notre Dieu,
Nous te rendons grâce pour la foi, l’espérance et la charité exemplaires de Maurice Blondel.

Il a cru à Ta tendresse pour tous les hommes. Suivant pleinement sa vocation de philosophe, en authentique chercheur de la Sagesse, il a puisé son courage dans la force et l’Amour de l’Esprit Saint pour ouvrir au Christ la pensée moderne et travailler ainsi dans la Vérité à l’unité de la raison et de la foi.

En constante intimité avec Toi, il a accueilli ses nombreuses épreuves et souffrance comme des semences fécondes de la Croix. Sa vie, vécue comme un apostolat, est un témoignage de fidélité ardente et d’amour indéfectible envers l’Église.

Animé de l’unique désir de réaliser en tout et toujours Ta seule volonté, il nous apprend à trouver Ta présence et à tendre vers Toi à travers notre action dans la vie quotidienne, en famille, au travail.

Accorde-nous par son intercession la grâce que nous Te demandons : ...
  
Et si telle est Ta volonté, permets que la reconnaissance de sa sainteté suscite un nouvel élan de pensée et de vie chrétiennes dans l’Église et le monde.

Nous te le demandons par Jésus-Christ, Notre Seigneur.

Avec l’accord de l’Ordinaire 

 Emmanuel Tourpe

 

Dans la NRT, mieux connaître Maurice Blondel :

 


[1] Cette cérémonie se tiendra à l’église Saint-Jean-de-Malte d’Aix-en-Provence le 4 juin 2025 à 18h00.

[2] 1896 – « Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d’apologétique et sur la méthode philosophique dans l’étude du problème religieux » ; 1904 – « Histoire et dogme. Les lacunes philosophiques de l’exégèse moderne » ; 1905 – De la valeur historique du dogme.

[3] E. Tourpe (dir.), Penser l’être de l’action. La métaphysique du « dernier » Blondel, Louvain-Paris, Vrin, 2000.

[4] Voir sa récente biographie : M.-J. Coutagne, La philosophie au risque de la vie, Parole et Silence, Paris, 2025.

[5] M. Blondel, Mémoire à Monsieur Bieil¸ Cahiers de l’École Cathédrale, Paris, 1999.

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