L’évangile de la miséricorde avec saint Luc

Alain Mattheeuws s.j.
La miséricorde est plus large que le pardon. Elle s’inscrit dans l’histoire des hommes sous diverses formes. L’année jubilaire invite à une lecture du troisième évangile sous cette perspective : quels visages prend-elle, au fil des rencontres de Jésus et des événements racontés par Luc ? Ce parcours fait découvrir l’importance de la miséricorde dans la vie chrétienne. Faire miséricorde est une œuvre humaine quotidienne.

Chaque évangile a sa richesse propre. Celle de saint Luc est la miséricorde : qui ne connaît la parabole des deux fils et du père miséricordieux ? Je voudrais souligner à l’occasion de l’année jubilaire de la miséricorde cette facette de l’évangile lucanien. Je redonnerai brièvement la parole à Luc par une lecture thématique de son Évangile, sans m’attacher à une analyse philologique. Je réfléchirai aussi sur ce qu’est la miséricorde en utilisant d’autres points d’appui extérieurs à l’Évangile, qui le confirment et l’explicitent. Au long de ce parcours, j’essaierai de considérer l’actualité de la miséricorde pour la vie chrétienne.

I L’archipel de la miséricorde

Dans l’ordre du concept, même théologique, il n’est pas si facile de cerner la réalité existentielle qu’est la miséricorde, pour Dieu comme pour les hommes. En parcourant le troisième évangile, nous découvrons que les manifestations miséricordieuses de Dieu en Jésus-Christ apparaissent de multiples manières :

  • par des rencontres de Jésus : avec le paralytique et ses compagnons (Lc 5,17-25) ; avec Zachée, jusqu’à demeurer dans sa maison (19,1-10) ; avec la pécheresse et Simon dans la maison de ce dernier (7,36-50) ; avec le pharisien et le publicain qui prient au Temple (18,9-15) ;

  • par des histoires racontées par Jésus et intitulées par les commentateurs « paraboles de la miséricorde » : celle des deux fils et du père prodigue (15,11-32) ; celle de la brebis perdue (15,3-7) ; celle de la drachme retrouvée (15,8-10) ; celle de l’intendant avisé qui remet les dettes (16,1-8) ; celle du Bon samaritain (10,30-37) ;

  • par des paroles précises de Jésus : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; remettez, et il vous sera remis. Donnez, et l’on vous donnera » (6,36-381) ; « Et quiconque dira une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera remis, mais à qui aura blasphémé contre le Saint-Esprit, cela ne sera pas remis » (12,9-10) ; « remets-nous nos péchés, car nous-mêmes remettons à quiconque nous doit ; et ne nous soumets pas à la tentation » (11,4) ; « Prenez garde à vous ! Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui » (17,3) ; « Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit, tandis qu’il patiente à leur sujet ! Je vous dis qu’il leur fera prompte justice » (18, 7-8) ; « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (23,34) ; « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis » (23,43) ;

  • par des regards significatifs du Christ : celui posé sur Judas lors de la dernière Cène (« Cependant, voici que la main de celui qui me livre est avec moi sur la table », 22,21) ou sur Pierre dans le palais de Caïphe (« et le Seigneur, se retournant, fixa son regard sur Pierre », 22,61) ;

  • par des actes précis qui renouvellent la vision que nous pouvons avoir de la bonté de Dieu et de son Fils : l’immersion du Christ dans les eaux du Jourdain (3,21) comme symbole de celui qui se met au rang des pécheurs et se rend solidaire de tous les hommes ; la compassion de Jésus en de multiples occasions : « En la voyant (la veuve de Naïm), le Seigneur eut pitié d’elle et lui dit : “Ne pleure pas”. » (7,13) ; la Transfiguration : « Celui-ci est mon Fils, l’Élu, écoutez-le » (9,35) ; l’agonie et la mort de Jésus sur la croix, alors qu’il est le « juste » : « et, jetant un grand cri, Jésus dit : “Père, en tes mains je remets mon esprit”. Ayant dit cela, il expira » (23,46) ; la rencontre avec les disciples d’Emmaüs où, après avoir fait route avec eux, « il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna » (24,30). Le ressuscité envoie « sur [eux] ce que [s]on Père a promis » (24,49) et « ayant levé ses mains, il les bénit » (24,50).

Cette rapide évocation nous montre la variété de situations et d’événements à travers lesquels se manifeste la miséricorde de Dieu. Une telle pratique peut prendre divers visages : celui du partage, de la patience, et surtout du pardon, qui est une forme privilégiée de la miséricorde. Elle trouve son origine et son modèle dans l’action du Père miséricordieux (6,36), et est présente particulièrement dans la troisième section de l’évangile (14,1-17,10) pour culminer dans les paraboles de miséricorde. Ce pardon, Luc le présente comme prophétique, au sens où il est expression de la miséricorde de Dieu dans l’histoire, révélant l’absolue gratuité de l’action divine pour les hommes. Prophétique, il est finalement mortel pour celui qui le vit. Jésus en croix ne dit-il pas : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (23,34 ; cf. Ac 7,60) ? Il peut conduire le témoin jusqu’à la mort, afin qu’éclate la gratuité de la vie donnée par le Père.

Cette gratuité se centre dans l’évangile sur la personne du Christ qui fait miséricorde, qui est lui-même miséricorde à travers le don de sa vie. On le voit : la dynamique de la miséricorde sous-tend le déroulement même du récit lucanien et en dévoile progressivement toute l’ampleur et la réalité en la personne du Fils de Dieu, livré pour les pécheurs. N’est-ce pas Lui qui seul peut nous garder la porte ouverte et nous permettre de passer dans la demeure et de nous jeter dans les bras du Père ? Le lecteur juif ou le lecteur païen, influencés par leurs histoires, recevront différemment les expressions de la miséricorde (cf. le prologue lucanien adressé à Théophile : 1,1-4). Pour tous deux cependant, l’existence elle-même est un signe particulier de cette miséricorde et de cette bonté de Dieu. L’Ancien Testament l’explicitera pour le juif. Le Nouveau Testament surprendra le païen, particulièrement par l’analogie de la dette qui revient régulièrement et en la personne même de Jésus.

II L’originalité lucanienne

Quand le Christ commence son enseignement à Nazareth, il prend les paroles du prophète Isaïe pour « proclamer une année de grâce du Seigneur » (4,18-19). Cette année de grâce est une année de miséricorde qui sera manifestée dans sa personne et par des gestes et paroles variés.

1 Les traits de la miséricorde

a La miséricorde restaure la dignité d’homme et de fils

La parabole de l’enfant prodigue nous enseigne la restauration de la dignité d’homme et de fils. Le fils est l’image de l’homme de tous les temps. Après avoir considéré le péché d’un point de vue extérieur (le départ, les conséquences et la déchéance du fils cadet), la parabole intériorise un des biens perdus : sa dignité de fils dans la maison paternelle. La miséricorde paternelle ravivera la conscience du fils dans le chemin vers le père et lui redira l’enjeu de son départ et de son retour. Le drame touche sa dignité humaine et son statut filial. « D’avance, il (le fils prodigue) sentait instinctivement qu’en plus du serviteur qu’il espérait devenir, il pourrait encore rester le fils. Celui qui a été fils une fois le reste pour toujours. Au moment même où le fils perdu se réconcilie avec ses décombres, il est déjà chez lui, à la maison auprès de son père2 ». Rentrer comme serviteur est une mesure de justice ou de survie. Retrouver le statut de fils est une mesure de miséricorde gratuite qui peut être pressentie mais qui n’est pas un dû. Les biens dilapidés sont perdus pour le fils comme pour le père. La dignité de fils peut être retrouvée et redonnée : c’est la substance des retrouvailles. Ce qui fonde la joie du Père, c’est la conscience qu’un bien fondamental a été sauvé : l’humanité de son fils.

Le père, figure du Père éternel, est fidèle à sa paternité, fidèle à l’amour dont il comblait son fils. Cette miséricorde s’exprime par la joie des retrouvailles, par la fête en son honneur, par les mouvements d’émotion affective qui le poussent vers son fils tel qu’il est : « son père l’aperçut et fut pris de pitié ; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » (15,20). La miséricorde voit dans l’homme qui revient la beauté de son humanité et la grandeur de sa filiation. Ce regard divin définit la miséricorde. « Il fallait bien festoyer et se réjouir, puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! » (15,32). La joie de la miséricorde n’est pas issue seulement d’une angoisse qui s’apaise : elle surgit de l’admiration d’un don restauré, renouvelé. Le péché révélé au fils aîné rejoint cette considération sur la miséricorde. Être auprès du père sans prendre conscience de sa dignité de fils, c’est se renier soi-même et pécher. La miséricorde du père révèle également au fils aîné quelle est sa vraie condition : être fils auprès du Père.

Luc nous montre ainsi la finalité de toute la miséricorde divine : révéler à l’homme qui l’avait perdue, l’avait refusée ou n’en avait plus conscience, sa dignité fondamentale d’être humain, fils de Dieu, à l’image du Père créateur, et la restaurer. L’amour qui jaillit de la paternité pousse le père à avoir souci de la dignité de son fils. La miséricorde a cette puissance de régénérer l’homme dans ce qu’il est substantiellement. Et elle le fait de manière spécifique :

Cet amour est capable de se pencher sur chaque enfant prodigue, sur chaque misère humaine, et surtout sur chaque misère morale, sur le péché. Lorsqu’il en est ainsi, celui qui est objet de miséricorde ne se sent pas humilié, mais comme retrouvé et « revalorisé ». Le père lui manifeste avant tout sa joie de ce qu’il ait été « retrouvé » et soit « revenu à la vie ». Cette joie manifeste qu’un bien était demeuré intact : un fils, même prodigue, ne cesse pas d’être réellement fils de son père ; elle est en outre la marque d’un bien retrouvé, qui dans le cas de l’enfant prodigue a été le retour à la vérité sur lui-même3.

S’il ne peut le faire lui-même, la grâce paternelle et divine elle-même l’opère. Ainsi la miséricorde apparaît-elle comme ce qui valorise, fortifie et promeut le bien fondamental de l’homme : son être propre. Sa puissance est telle qu’elle peut tirer le bien de toutes les formes de mal qui existent dans le monde et dans le cœur de l’homme.

b La miséricorde s’exerce et s’éclaire sous le regard de Jésus lui-même

L’épisode de la rencontre avec la pécheresse chez Simon le pharisien est éclairant à ce propos. La pécheresse reconnue publiquement et pardonnée par Jésus a posé un acte de foi en la personne du Christ. En reconnaissant ses péchés nombreux, parce qu’elle a beaucoup aimé, elle peut entrer sans peur chez Simon pour en repartir en paix. Le faire-route de la pécheresse est enraciné dans l’espérance d’un pardon en Christ. Elle franchit les obstacles de l’entrée dans la maison de Simon, elle pose les gestes de confiance et de repentir, elle se dispose au pardon que Jésus lui donne. Tout ce travail qu’elle opère pour s’approcher de Jésus ne peut pas se faire dans la peur. La foi guide les pas, les gestes et les larmes de la pécheresse : cette foi l’amène aux pieds du Christ.

Dans le même récit, Luc insiste sur la miséricorde comme révélation. C’est Jésus lui-même qui indique à l’homme la nature et la profondeur de son péché. Le péché, comme rupture d’amour avec Dieu et avec les autres, ne peut apparaître en vérité que sous le regard du Dieu fait homme. C’est l’amour qui permet cette opération-vérité où l’homme prend conscience de ses blessures et de ses fautes en désirant le pardon et le recouvrement de l’innocence. Jésus prend l’initiative : « Simon, j’ai quelque chose à te dire » (7,40). Il prend l’analogie de la dette et en bon pédagogue mène Simon à reconnaître l’importance du « faire grâce ». Il fait à Simon une catéchèse de l’amour, du péché et du pardon. Car si Jésus dit à Simon qu’il juge correctement (7,43), c’est qu’il est dans ce cas, lui aussi, un débiteur acquitté. L’avouer est un effet de la miséricorde. Jésus montre ainsi de manière tangible combien l’amour se transforme en miséricorde quand il parvient à dépasser la norme précise ou formelle de la justice. C’est d’ailleurs à cette condition qu’il peut s’appeler miséricorde et transformer les cœurs.

Cette rencontre admirable montre à l’évidence que la miséricorde est un travail. Elle prend du temps pour se dire et s’exprimer. Elle engage les libertés ! Le temps pour cet exercice spirituel est une ruse de l’amour de Dieu. Dieu a besoin de l’écoulement du temps pour déployer toute l’amplitude de sa miséricorde. Cela nous permet de comprendre combien nous sommes toujours entre le péché et la grâce, entre la grâce et le péché : pécheurs pardonnés et en conversion. « La miséricorde ne peut se déployer totalement que grâce à la patience et à la bienveillance de Dieu — quia pius est (dit saint Benoît) — qui nous accorde chaque jour un nouveau délai, et qui veille silencieusement à ce que nous trouvions le chemin de conversion4. »

La miséricorde prend les hommes et les femmes là où ils sont et tels qu’ils sont. Elle est révélation : œuvre de vérité et de connaissance pour le pécheur qui se regarde avec les yeux mêmes du Christ. Ce Christ précède d’ailleurs tout mouvement de l’homme. Car la miséricorde précède le mouvement de liberté de l’homme. Dans cette rencontre, la pécheresse et Simon vivent déjà du pardon reçu : d’une part, Jésus est là au milieu d’eux ; d’autre part, la pécheresse entre chez Simon qui ne la rejette pas de sa maison. D’une part, la pécheresse est pardonnée ; d’autre part, Simon comprend l’ampleur de l’amour à travers l’interpellation de Jésus. Une fraternité est même rendue possible en Jésus entre la pécheresse et Simon parce que tous deux sont appelés à se reconnaître pécheurs pardonnés.

c La miséricorde est à exercer par les disciples

Jésus nous enseigne non seulement que nous recevons de lui toute miséricorde, mais il nous conduit nous-mêmes à « faire miséricorde ». La béatitude de Matthieu : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt 5,7) n’est pas reprise en ces termes par Luc. Mais l’exigence de faire miséricorde est bien posée dans la dynamique lucanienne. À partir d’une mise en garde : « Prenez garde à vous ! » (17,3), Jésus invite ses disciples à pardonner sans trêve : « Et si sept fois le jour il pèche contre toi et que sept fois il revient à toi, en disant : “Je me repens”, tu lui remettras » (17,4). Il s’agit bien d’un ordre nouveau : « Les apôtres dirent au Seigneur : “Augmente en nous la foi.” » (17,5), car nous sommes invités à vivre de la miséricorde de Dieu et à en faire vivre tous les hommes. « L’homme parvient à l’amour miséricordieux de Dieu, à sa miséricorde, dans la mesure où lui-même se transforme intérieurement dans l’esprit d’un tel amour envers le prochain5. » L’exercer, c’est en vivre. Il n’est pas possible d’en vivre sans faire mémoire d’une miséricorde divine sur nous et en nous. En faisant miséricorde à nos frères, nous l’exerçons comme Jésus, c’est-à-dire en la recevant du Père. Faire miséricorde, c’est l’accepter en même temps. Il s’agit du même mouvement d’amour.

C’est bien l’enseignement que désire délivrer Jésus au légiste qui l’interroge sur « qui est mon prochain ? » (10,29). Le prochain, ce n’est pas la fonction ou la responsabilité qui en définissent les contours et les charges. Le prochain, c’est celui qui se rend proche d’autrui en « exerçant la miséricorde envers lui » (10,37). Le faire-route de la miséricorde est de se rendre proche de celui qui est « autre que moi », mais dont je rejoins la condition car, tous deux, nous ne vivons que de miséricorde.

2 Le Christ, miséricorde en personne

« Qui m’a vu a vu le Père », dit Jésus à Philippe (Jn 14,9). C’est toujours à travers la personne du Christ que Luc, les autres évangélistes et nous-mêmes, pouvons percevoir la tendresse miséricordieuse de Dieu. Nous n’avons pas la vision immédiate du Père : c’est dans la personne du Christ que l’invisible est devenu visible. Dans le Christ et par le Christ, la tradition vétérotestamentaire de la miséricorde atteint sa signification définitive car Il incarne et personnifie la miséricorde. Cette christologie oblique de Luc n’est pourtant pas obscure sur ce point. Jésus est lui-même miséricorde. En Lui, Dieu, le « Père des miséricordes » (2 Co 1,3), nous permet de le voir. Dans le Christ, nous voyons Dieu proche des hommes qui souffrent, qui le refusent, qui se blessent mutuellement mais qui aspirent à la venue d’un Sauveur. Le Christ exerçait sa puissance de libération de diverses manières. Nous voudrions nous centrer sur deux traits où son visage de miséricorde resplendit plus intensément : dans le lien particulier que Jésus établit entre son action de guérison et son pardon des péchés.

a Jésus et le paralysé

C’est dans la vie apostolique de Jésus que Luc parle du pardon des péchés. C’est un signe de contradiction pour ceux qui voient agir Jésus. En effet, « qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? » (5,21). Au cœur d’un acte de solidarité (des hommes cherchent à mettre un paralytique en présence de Jésus), Jésus lit une attitude de foi : un cri vers Dieu et sa miséricorde. Sans lier explicitement la maladie et le péché, Jésus nous indique que la miséricorde touche l’unité personnelle de tout être. Elle le rejoint dans le mystère de son histoire pour le toucher et lui donner la consolation de la présence divine. La guérison comme la remise des péchés, c’est-à-dire l’expression extérieure comme intérieure de cette consolation, n’appartient pas au pouvoir de l’homme. La puissance de l’œuvre de Dieu en Jésus n’est limitée ni par l’ampleur de la maladie ni par la lourdeur du péché. Rien n’échappe à la miséricorde de Dieu. « Eh bien ! pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, je te l’ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi et, prenant ta civière, va chez toi » (5,24). Ce réveil — cette mise debout — est un fruit anticipé de résurrection. Il met en route vers la demeure propre du paralytique. Il est remis en face de son propre mystère d’homme et de fils : « il s’en alla chez lui en glorifiant Dieu » (5,25). La stupeur et la crainte de ceux qui voient Jésus agir ainsi, doit se comprendre dans le contexte d’Ex 34,6-7 : « Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité ; qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché mais ne laisse rien impuni et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits-enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération ». En Jésus s’accomplit le mystère d’une miséricorde qui traverse les générations de sa jalousie (amour jaloux de Dieu), de son exigence et de sa tendresse. Le visage de Dieu est à découvert en Christ.

b Jésus et le bon larron

Après avoir mesuré pour les hommes le prix de sa condamnation et de sa crucifixion (« Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font »), le Christ s’abandonne jusqu’au bout à la volonté du Père. La violence et la mort sont au rendez-vous de celui qui est miséricorde. Crucifié entre deux pécheurs, compté lui-même avec des sans-lois (22,37 et Is 53,12), Jésus exprime clairement encore la loi de miséricorde pour laquelle il offre sa vie. S’il y a une justice humaine, elle doit s’exercer pour les malfaiteurs sur la croix et pour l’innocent dans l’acquittement et le salut. C’est le contraire qui se passe et qu’entérine Pilate. Mis au rang des pécheurs, Jésus est miséricorde en acte. Il prend le péché des hommes, écoute l’aveu et la demande d’un des malfaiteurs et lui promet justice éternelle dans son Royaume. Cet acte prophétique au moment de sa mort, fondateur de toute réconciliation sacramentelle, est un signe éclatant de la miséricorde qui pardonne le péché et redonne vie pour toujours. L’être personnel du bon larron est touché comme celui du paralytique, et la résurrection est promise à travers le pardon du Fils de l’homme : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis » (23,43).

Ces deux exemples nous permettent de comprendre ce temps de la miséricorde qu’est l’incarnation du Christ dans notre chair. Depuis l’origine, l’homme cherche à percer le mystère de l’innocence, du mal et du péché. L’Ancien Testament est la preuve de cet amour éperdu de Dieu pour son peuple et de sa fidélité à renouer son alliance avec Lui. De la part de l’homme, le désir d’être à nouveau dans l’alliance, d’être pardonné, d’être innocent de ce « grave péché » marque les étapes spirituelles de sa vie. C’est dans l’hiatus moral du péché que se joue la profondeur de l’amour sauveur de Dieu et de sa miséricorde. Mais que fait cette miséricorde ? Nous remet-elle dans la pureté de l’innocence ? Nous atteint-elle seulement après l’aveu de nos fautes ? Est-elle impuissante face au pécheur qui ne s’est pas converti ? Qu’en est-il depuis le Christ mort et ressuscité ?

Nous pouvons réfléchir et agir dans l’angoisse, le désir ou l’aspiration à la réconciliation. Dans cette situation, nous nous trouvons toujours dans un monde où la faute reste présente comme un rappel constant de notre impuissance et de notre culpabilité entière. Nous vivons entre le mal fait et la restauration à venir. Nous réfléchissons dans l’écart qui mesure toujours l’après du mal commis (et ses conséquences) et l’avant de la restauration à venir d’une innocence espérée, mais dont nous n’éprouvons pas encore le goût. C’est la position protestante. On la retrouve exprimée souvent par Ricœur.

De fait, il est important de pouvoir situer la miséricorde dans le temps de l’homme, dans l’histoire qui continue, et pour nous dans l’économie ecclésiale : avant ou après sa faute ; avant ou après l’acte historique du don du Christ pour tous sur la croix. Pour certains chrétiens, le pardon est un au-delà de la morale et des actes mêmes de l’homme : c’est une grâce. La mystique dépasserait toutes les catégories des actes, et particulièrement de la morale. Pour d’autres, le pardon est ce dont nous ne devrions pas avoir besoin en gardant la pureté de cœur. Pour d’autres enfin, le pardon est ce sur quoi il nous faut compter, vivre et nous enraciner pour être déjà dans la vie éternelle. Ces positions sont enracinées dans des perceptions différentes de l’action miséricordieuse de Dieu dans l’histoire. Elles sont décisives pour la vie spirituelle et l’action pastorale.

En regardant, avec saint Luc, Jésus-Christ qui réconcilie tout en Lui, nous avouons que tous, nous sommes pécheurs, que tous, nous avons été réconciliés avec le Père en Lui. Si la miséricorde nous atteint, c’est en Lui. Nous pouvons nous fonder sur la vie qu’Il nous donne pour goûter une innocence issue non pas de notre propre vouloir, mais de notre consentement à la miséricorde déjà manifestée dans l’histoire. En disant qu’Il est avec nous jusqu’à la fin du monde, Jésus affirme que la miséricorde offerte en sa vie offerte, c’est Lui, présent, racine de toutes nos vies tentées, brisées, pécheresses, mais confiantes. Notre confiance repose sur ce pardon définitif qu’Il est, sur cette miséricorde inscrite dans l’histoire et dans le bois de la croix. Pour changer nos vies, nous ne l’attendons pas comme une utopie ou un messianisme à venir. Nous changeons nos vies par sa puissance qui traverse l’histoire. Si nous pouvons nous réconcilier avec Dieu et les autres, c’est que l’univers a été réconcilié définitivement en Christ un jour du temps. De fait, c’est la miséricorde qui tient les fils du temps des hommes et qui assure la présence divine depuis les origines jusqu’à nous. La miséricorde renoue avec le dessein originel, le fortifie, le garantit et lui donne une saveur d’éternité. En Christ, nous sommes déjà réconciliés, c’est-à-dire retissés de la même étoffe que celle des trois personnes divines (« À l’image et à la ressemblance de Dieu »). La résurrection du Christ, manifestée dans nos corps mortels, nous fait expérimenter que cet amour paternel est plus fort que toute mort : physique et spirituelle. Vivre de miséricorde, c’est vivre une liturgie pascale.

Dans le mouvement de son évangile, Luc amène le lecteur à avouer sa complicité avec le scandale de la mort du Christ (cf. le sens du chapitre 13). Le lecteur n’est-il pas, en effet, tenté de vociférer comme la foule : « Crucifie-le ! crucifie-le ! » (23,21) ? Nous sommes tous pécheurs. C’est dans cette reconnaissance que peut surgir l’assurance d’une miséricorde universelle mais toujours singulière, c’est-à-dire qui touche chacun en particulier (comme le bon larron). La croix est l’accomplissement du programme messianique de Jésus proclamé à Nazareth (4,18-21). Si Jésus plonge dans la puissance des ténèbres (22,53), c’est pour que la lumière de sa filiation divine, de sa royauté, de sa messianité apparaisse au grand jour. Au cœur de la ténèbre qui arriva sur la terre entière (23,44), « le soleil s’éclipsant », le saint de Dieu apparaît aux yeux de tous car le rideau du sanctuaire est déchiré (23,45). Le juif comme le centurion sont appelés à reconnaître dans cette figure parfaite de l’innocence, le « juste », l’unique juste. C’est le moment où le Ressuscité et nous, à sa suite, prenons vraiment place dans le Temple et la Jérusalem céleste, par grâce. Et si les foules présentes à cette scène s’en retournaient en se frappant la poitrine, c’est qu’elles pressentaient le grand mystère du pardon qui s’était accompli. À tout péché miséricorde, pour celui qui a l’humilité de le reconnaître. Si l’homme-Dieu est mort par notre faute, dans son corps livré pour nous s’enracinent notre pardon et notre vie nouvelle. La miséricorde passe par le corps livré du Christ, livré « aux mains d’hommes pécheurs ». Ce mystère reste actuel à travers le corps de l’Église, des baptisés et aussi des divers ministères de miséricorde (dont l’eucharistie).

Luc nous montre qu’il existe un véritable dynamisme de la miséricorde qui tisse les liens fraternels de l’humanité. Si Dieu nous fait miséricorde en Christ, dans le même mouvement, nous sommes appelés à nous faire miséricorde les uns aux autres. C’est le sens des paroles de la prière du Seigneur au Père. La place de la croix est centrale. La mort du Christ nous révèle que les racines les plus profondes du mal dans le monde plongent dans le péché et dans la mort. La résurrection est la révélation complète d’un amour miséricordieux vainqueur. « Je chanterai sans fin les miséricordes du Seigneur » (Ps 89,2). Elle annonce un « ciel nouveau, une terre nouvelle » (Ap 21,1). Tant que « l’ancien monde » (Ap 21,4) ne sera pas passé, la croix sera le lieu où l’amour se révèle miséricorde. La personne du Christ sur la croix est un appel paradoxal pour tout chrétien. Identifié au péché et à tout pécheur, le Christ s’offre à notre miséricorde. Nous ne pouvons faire miséricorde sans Dieu, mais Dieu nous demande de faire aussi miséricorde à son Fils crucifié. Le Christ suscite par son innocence offerte notre miséricorde car c’est son amour qui l’identifie au pécheur. Il y a un appel à vivre cet « admirable échange » entre le Christ et chacun de nous. En comprenant petit à petit ce que nous avons fait en crucifiant le Christ (23,34), peut naître en nous le désir de souffrir avec Lui, d’éprouver comme Lui peines et douleurs pour le péché des hommes ; et d’en faire la demande humble et confiante (cf. Ex. spi. 103). La contemplation du Christ en croix produit des fruits de pardon en nous. L’association au don de sa vie pour tous nous transforme en êtres-de-pardon, en êtres miséricordieux. Aller au bout de la miséricorde du Christ, c’est faire comme Lui et avec Lui.

III Conclusion

Luc nous montre que faire miséricorde est une œuvre humaine quotidienne. C’est là notre « demeure ». Cet agir est la trame fondamentale de la vie de l’homme. Il en éprouve d’ailleurs les angoisses et les difficultés, les joies et la fécondité. Dans cette réalité, il n’est pas seul : il vit déjà de la présence d’un Dieu dont l’amour dès l’origine a la saveur miséricordieuse. La miséricorde est le sel qui donne le goût à l’agir historique de l’homme et de Dieu. Elle a tous les visages que l’homme, à travers ses actes, peut lui donner. Elle a particulièrement le visage du Christ en qui se reflète la splendeur de la gloire du Père. Ce Père que nous connaissons par Lui est fidèle et tendre, lent à la colère et plein d’amour. Il imprègne le temps de son attente : c’est sa patience et sa vigilance. Il ouvre ses bras à ceux qui reviennent vers Lui. Il soigne sur le chemin celui qui est blessé (le bon samaritain) et ceux qui sont déprimés (Emmaüs).

Un pardon existe — à tout le moins offert — dans la vie de tout homme. En pardonnant et en nous disant de pardonner, Jésus nous engage à entendre ce pardon, pour découvrir ce qui s’y vit et pour discerner ce qui, à l’origine du pardon reçu pour nos péchés, nous donne à notre tour de pardonner ; dans tout pardon, il y a une gratuité, une miséricorde (éléos) qui a porté son fruit6.

Nous avons insisté sur la vie et l’existence comme première forme de la miséricorde divine dans l’histoire. C’est le cas pour tout homme, tant le juif que le non-juif. La miséricorde ne peut pas surgir uniquement de l’apparition du péché, du manque dans l’homme. Elle est à l’origine, au cœur du mystère de la création, dans la gratuité de l’amour divin et de son dessein. La miséricorde est plus large que le pardon. Elle s’inscrit dans l’histoire des hommes sous des formes diverses. Elle est la forme historique de l’Amour divin. Elle le met en acte dans le quotidien de l’histoire, dans son devenir. Elle pénètre les différentes modalités d’expression de l’amour de Dieu pour les hommes. Elle donne un visage à cet amour infiniment gratuit. Ce visage est celui de Jésus-Christ.

Notes de bas de page

  • 1 Trad. BJ, éventuellement corrigée avec celle de P. Bossuyt, J. Radermakers, Jésus Parole de la grâce selon saint Luc, Bruxelles, IET, 1981.

  • 2 A. Louf, Au gré de sa grâce, Paris, Desclée de Brouwer, 1989, p. 21.

  • 3 Jean-Paul ii, La miséricorde divine 6.

  • 4 A. Louf, Au gré de sa grâce (cité n. 2), p. 94.

  • 5 Jean-Paul ii, La miséricorde divine 14.

  • 6 P. Bossuyt, J. Radermakers, Jésus Parole de la grâce selon saint Luc (cité n. 1), p. 48-49.

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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