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Walter Vogels. Un pédagogue du texte biblique | Hommage à un auteur de la NRT

Hommage à un auteur de la NRT | toutes les Nouvelles théologiques

Alban Massie s.j.

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Le père Walter Vogels, missionnaire d’Afrique (Pères Blancs) et exégète, est décédé le 7 janvier 2026 à Anvers (Belgique) à l’âge de 93 ans. Il a uni, tout au long d’une longue vie consacrée à la Parole de Dieu, la rigueur du travail philologique et l’attention pastorale aux « voix » bibliques. Collaborateur de la NRT, nous lui rendons hommage.

Ordonné prêtre en 1957 pour la Société des Missionnaires d’Afrique, il a exercé son ministère et sa vie de recherche en Italie, au Canada et en Belgique.

Le parcours de Walter Vogels se déploie sur près de sept décennies, dans l’enseignement et la transmission bibliques. Il commence à Rome, où il entreprend, en 1957, des études de théologie et de Bible. À partir de 1960, il part au Canada, à Eastview, où il est engagé comme professeur au scolasticat. Cette orientation professorale se confirme en 1966 : il enseigne, tout en étant lié à la fois à Eastview et à l’Université Saint-Paul. Il franchit ensuite une étape académique décisive avec l’obtention, le 15 mai 1968, d’un doctorat en théologie à Ottawa. Dès le 1er septembre 1968, il devient professeur à plein temps à l’Université Saint-Paul d’Ottawa.

Après une longue période d’ancrage universitaire, il donne, à partir de 1988, une série de conférences en Afrique. À partir des années 2000, il s’oriente vers l’animation de sessions bibliques hors de l’université.

À compter du 1er septembre 2016, Walter Vogels s’installe en Belgique, à Anvers, où il continue d’animer des sessions bibliques. Il y demeure jusqu’à son décès, survenu le 7 janvier 2026, à l’âge de 93 ans.

Son lieu d’enracinement académique fut durablement l’Université Saint-Paul (Ottawa), où il enseigna l’Ancien Testament. Son style d’exégète s’est formé dans la « pédagogie du texte » : apprendre à lire les péricopes dans leur composition, à laisser apparaître la logique narrative, rhétorique et théologique, et à mesurer comment une tradition interprétative (juive et chrétienne) travaille la lettre.

I Servir le texte reçu

Ce qui frappe, à parcourir ses contributions (notamment dans la NRT), c’est une même éthique de lecture : le texte biblique n’est pas prétexte à thèse, il est partenaire ; il résiste, il surprend, et il éduque le lecteur à une intelligence patiente – là même où l’on croyait posséder d’avance « le sens ». Cette posture rend particulièrement heureux le genre du « portrait d’un lecteur des Écritures » : chez Vogels, la lecture devient acte de fidélité, non seulement à la Tradition, mais à la dynamique propre de la parole biblique. En effet, méthodologiquement, le père Vogels pratiquait une exégèse sobre, argumentée et pédagogique : il avançait par unités, par indices, par structures, et laissait au texte la capacité de déplacer le lecteur. Peut-être pouvons-nous garder en mémoire ses avertissements.

L’« approche structurale » peut rendre un service très actuel à l’exégèse, précisément parce qu’elle part d’un geste simple : prendre le texte final au sérieux. Non pas comme un compromis éditorial malheureux, mais comme une œuvre, un discours qui organise des relations (enchaînements, contrastes, reprises, symétries, déplacements) et qui, par là, produit du sens. Elle évite ainsi deux réductions opposées : la réduction « archéologique » qui ne voit plus que des strates hypothétiques ; la réduction « édifiante » qui paraphrase le texte sans l’interroger dans sa logique propre.

Parce qu’elle travaille sur le texte final, l’approche structurale s’accorde naturellement avec une lecture canonique : elle favorise une vision unitaire (au moins au niveau littéraire et théologique), sans exiger que cette unité soit d’emblée d’ordre historique ou génétique. Autrement dit, l’unité n’est pas d’abord une thèse dogmatique ; elle est une donnée de lecture : le texte a été transmis sous cette forme, et c’est sous cette forme qu’il a porté du sens. Avant d’expliquer, il faut savoir ce qui est là, comment c’est agencé, quel effet de sens est produit.

C’est pourquoi l’approche dont Walter Vogels fut un maître est précieuse dans le paysage méthodologique pluraliste que connaît l’exégèse aujourd’hui : on peut rendre grâce au professeur Vogels d’avoir servi ce socle commun, lisible et cohérent, sur lequel des lectures différentes peuvent dialoguer.

Quelques ouvrages de W. Vogels dans les dernières décennies :

  • Le petit reste dans la Bible, Cerf, 2018
  • Célébration et sainteté. Le Lévitique, Cerf, 2015
  • Élie et ses fioretti. 1 Rois 16,29 – 2 Rois 2,18, Cerf, 2013
  • Abraham « notre père », Cerf, 2010
  • Les prophètes, Lumen Vitae, 2008
  • Biblical Human Failures: Lot, Samson, Saul, Jonah, Judas, Novalis, 2007
  • Samson. Sexe, violence et religion. Juges 13–16, Lumen Vitae, 2006
  • L’Exode. Un rite de passage, MNH, 2005
  • Abraham et sa légende. Genèse 12,1–25,11, Éditions Médiaspaul, 1998
  • Job, l’homme qui a bien parlé de Dieu, Cerf, 1995

Lire les recensions de quelques-uns de ses ouvrages dans la NRT.

II Neuf articles dans la NRT

Walter Vogels a laissé neuf articles à la NRT. Ces textes forment un ensemble remarquablement homogène, que l’on peut lire comme un petit traité en actes de « lecture biblique structurale » : il met en lumière comment l’appel fonde le prophète, comment la disparition de la parole est déjà un jugement, et comment la communauté doit exercer le discernement. Gn 2–4 est lu comme une dramaturgie des relations fondamentales (à Dieu, à autrui, au sol), où la transgression produit désaccordage, violence et défiguration de la personne. Qohélet devient un laboratoire où se clarifie la question du « profit » humain ; la critique de la performance y ouvre une sagesse désencombrée. L’exégète assume les nœuds théologiques – souffrance du juste, violence, sexualité, honte, malédiction – en revenant sans cesse aux dispositifs textuels (structure, progression, reprises, implicites).

 

« Les récits de vocation des prophètes » (NRT 95-1 [1973], p. 3–24)

L’article propose une typologie des récits d’appel prophétique et met au jour les scénarios récurrents (initiative divine, objection, signe, mission). Ces constantes littéraires ne relèvent pas d’un simple stéréotype : elles construisent une identité prophétique au service d’une parole adressée à un peuple.

« Les prophètes ont utilisé plusieurs types de vocation, pour nous communiquer cette rencontre intime avec Dieu qui a changé leur vie. » (p. 4)

 

« Comment discerner le prophète authentique ? » (NRT 99-5 [1977], p. 681–701)

Vogels examine les critères bibliques et ecclésiaux du discernement : place de la Tradition, réception communautaire et « tests » scripturaires. Il évite de réduire l’authenticité à une conformité mécanique et souligne la nécessité d’un jugement spirituel, exercé dans l’Église et à l’épreuve de l’Écriture.

« Mais généralement il faudra du discernement pour saisir ce qui est l’essentiel de la tradition. Y a-t-il des éléments invariables et d’autres susceptibles de changement…? » (p. 688)

 

« 'Osée-Gomer', car et comme 'Yahweh-Israël' ! (Os 1–3) » (NRT 103-5 [1981], p. 711–727)

Lecture serrée d’Os 1–3 : articulation entre geste prophétique, drame conjugal et signification théologique. Le texte est suivi comme un montage d’ordres, de signes et d’interprétations qui font entendre, dans la discontinuité même du discours, la violence et la vérité de l’Alliance.

« Nous optons pour une lecture synchronique du texte. Nous prenons celui-ci tel qu’il se trouve entre nos mains. Les reconstructions proposées par les lectures diachroniques restent assez hypothétiques et ne parviennent pas à satisfaire. Une chose semble en dehors de toute dispute, c’est que nous avons maintenant tel texte. » (p. 713)

 

« Il n’y aura plus de prophètes ! » (NRT 101-6 [1979], p. 844–859)

À partir d’Amos 8,11-12, l’article développe une théologie de la « famine de la parole ». La cessation de prophétie est comprise comme châtiment, mais aussi comme révélation : lorsque la parole manque, son prix apparaît, et l’histoire spirituelle d’un peuple se mesure à son rapport à cette parole reçue ou refusée.

« Amos n’est pas le seul prophète à annoncer l’absence de prophétie comme châtiment divin. » (p. 848)

 

« Job a parlé correctement. Une approche structurale du livre de Job » (NRT 102-6 [1980], p. 835–852)

Vogels lit Job à partir de sa composition : prologue, cycles de discours, bascule vers le dénouement. La structure met en évidence la fonction des interlocuteurs, l’évolution du débat et la portée de la déclaration finale sur Job, que l’on ne peut saisir qu’en respectant l’architecture du livre.

« Après l’acceptation aveugle de la souffrance dans la foi viennent les doutes et la recherche des réponses théoriques. Devant l’insuffisance de celles-ci, l’homme se tourne vers Dieu dans la prière. Plusieurs se laisseront inspirer par le courant charismatique et certains trouveront la paix dans la contemplation mystique silencieuse. » (p. 852)

 

« L’être humain appartient au sol (Gn 2,4b–3,24) » (NRT 105-4 [1983], p. 515–534)

Gn 2–3 est lu comme une anthropologie relationnelle : la terre (’adâmâh), la limite, la parole divine et l’altérité structurent l’humain. La chute apparaît comme refus de limites et dérèglement du désir, avec ses effets sur les relations fondatrices (Dieu, l’autre, le monde).

« On peut bien dire que le Pentateuque est composé de quatre traditions, mais n’y a-t-il pas également une unité dans ce grand ensemble ? Le livre de la Genèse est une collection de narrations différentes, mais elles forment maintenant une unité. Jusqu’à une date toute proche on pensait que le récit du déluge ne pouvait être compris que par l’approche diachronique, en séparant le récit J du récit P. Quelques études récentes soulignent la parfaite unité du récit actuel du déluge. » (p. 522)

 

« Caïn : l’être humain qui devient une non-personne (Gn 4,1-16) » (NRT 114-3 [1992], p. 321–340)

Lecture narrative et histoire de la réception : le fratricide est décrit comme effondrement de l’altérité. L’article suit les déplacements d’interprétation (texte, traditions, rationalisations) et revient à la dynamique biblique du « visage » et de la responsabilité, où la violence défigure progressivement le sujet.

« On accuse Caïn d’avarice : il aurait donné le minimum requis, tandis qu’Abel offre le meilleur… » (p. 324)

 

« Performance vaine et performance saine chez Qohélet » (NRT 113-3 [1991], p. 363–385)

Qohélet est relu comme critique du rendement existentiel : la « performance » (travail, réussite, maîtrise) est interrogée quant à son « profit » réel. Vogels dégage une sagesse sobre, lucide, qui ne sacralise ni l’effort ni le résultat, et qui déconstruit les illusions d’accumulation.

« La question de Qohélet porte sur la sanction, le profit, d’une performance, le travail pénible de l’homme. » (p. 372)

 

« Cham découvre les limites de son père Noé (Gn 9,20-27) » (NRT 109-4 [1987], p. 554–573)

Examen critique des hypothèses (sexualisation du récit, reconstructions) : Vogels revient à la sobriété du texte et travaille l’écart entre ce qui est dit (« voir », « informer ») et ce que l’on projette. La scène devient une réflexion sur la vulnérabilité, la honte et la manière d’« habiter » la limite d’autrui.

« Ce que Cham a fait est de divulguer les limites de Noé et de cette façon, il l’a dénudé davantage, tandis que Sem et Japhet l’ont couvert. » (p. 570)

 

Merci au père Vogels d’avoir aidé tant de générations d’étudiants biblistes à servir le texte biblique en se laissant interpeller par la Parole !

Alban Massie s.j.

Directeur de la NRT

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La NRT est une revue trimestrielle publiée par un groupe de professeurs de théologie, sous la responsabilité de la Compagnie de Jésus à Bruxelles.

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