Controverses éthiques d’aujourd’hui
(dir.) Bertrand QuentinMorale et droit - Recenseur : Marie-Isabelle Etienne o.p.
Dans un monde médical en pleine mutation technologique et sociétale, ce livre, fruit de la réflexion de « l’École éthique de la Salpêtrière - Gustave-Eiffel » en partenariat avec l’AP-HP, vient à point nommé mettre le doigt sur les controverses en éthique médicale et soignante, surgies de ces « révolutions » silencieuses actuelles, – en les plaçant sous le regard du philosophe Bertrand Quentin. C’est cette conjonction de l’apport philosophique avec l’expérience de terrain, ainsi que le sérieux de ce groupe de recherche en éthique médicale (riche d’une cohésion datant de 1995), qui font l’originalité, la pertinence et l’unité de ce livre.
Car il croise des domaines aussi divers et épineux que la violence médicale infligée au corps féminin autour de la maternité, et à l’enfant en pédiatrie ; la médiation robotique au service des personnes âgées ou handicapées et des enfants ; la psychiatrisation du fanatisme ; la vérité à dire ou dissimuler à qui perd la raison, et la relation de confiance qui permet au « dire des déments de se dire » ; les biais du pronostic vital irréversible quand il s’agit de prélever des organes à greffer ; le bon usage de la télémédecine en soins palliatifs ; l’aléatoire descente et mutualisation d’une information médicale numérisée devenue parfois pléthorique, aux soignants concernés ; la justesse d’une psychiatrie africaine aux prémices tout autres que les nôtres, etc. Derrière tout cela se cachent les enjeux fondamentaux que sont le statut du corps humain en médecine, la remise en cause des normes « consacrées » en les adaptant au réel par la transgression, la reconnaissance de la part subjective d’un diagnostic « scientifique ».
Globalement on peut dire que la controverse finale interroge le sens même de la médecine de demain dans sa confrontation à la tendance rationalisante contemporaine, en termes d’hypertechnologie (décuplée par l’IA), de protocolisation, de normalisation, d’injonction d’efficacité (par manque de moyens) : quand en réanimation le soignant perd sa place de proximité, de décideur – son « art » se bornant à obéir, ou non, à ses risques et périls, au verdict des machines – le patient est de plus en plus assimilé à un objet. Le soignant risque alors de perdre le sens de son agir et le couple soignant/soigné de disparaître dans une relation évanescente – le même risque étant pointé pour le couple formateur/formé à l’école de la numérisation.
Au final, l’instrument philosophique semble dans ce livre très pertinent quand il amène à poser les bonnes questions, à fournir les concepts-clé qui poseront de façon juste les problèmes, et à éclairer les situations et évolutions par l’histoire de la pensée philosophique. Mais peut-être est-il en revanche un peu forcé quand il cherche à faire entrer le réel dans des cadres préétablis de pensée, et qu’il jargonne un peu lourdement.
La remise à l’honneur du concept grec de phronesis en tant que sagesse pratique, vertu de prudence, clôt en point d’orgue heureux cette réflexion éthique sur une médecine en risque de perte de repères – sous l’emprise où elle est de la tentation prométhéenne d’un progrès qui pourrait tourner en fuite en avant déshumanisante.