Une heureuse résonance de la dernière œuvre de François Jullien (Dieu est dé-coïncidence), prend la forme d’un ouvrage collectif dirigé par Bernard Bourdin. Plutôt que d’adhérer immédiatement à l’affirmation du philosophe, l’ouvrage met en confrontation le nom de Dieu – selon différentes traditions, catholique, protestante et juive – avec cette catégorie philosophique originale. Le style même du livre épouse la démarche de la dé-coïncidence : non pas une convergence forcée, mais une pluralité de voix qui osent l’écart, risquent la dissonance, pariant sur la possibilité de percevoir l’esprit de la vie, souvent étouffé dans ce monde qui « colle », dans l’inouï de ce réel « lassant » qui semble s’être détaché de la question de Dieu. Un écart salutaire traverse ainsi tout l’ouvrage, ponctué de provocations aussi consonantes que dissonantes : critique des dogmes et de l’institution, scandale de la Croix, connaissance de Dieu, rôle de la Loi. Le lire, c’est percevoir des courants d’air – ou d’esprit – qui traversent les traditions religieuses, et celles-ci comme des possibilités d’aération du monde, dès lors qu’elles acceptent de dé-coïncider d’elles-mêmes pour se retrouver, autrement, dans l’espace d’un écart. L’ouvrage se compose de 2 part. : la 1re propose un dialogue fictif entre Bernard Bourdin, Elian Cuvillier, Rudi Popp (théologiens protestants) et Pierre Abraham (penseur juif), qui explore les tensions et les ressources spirituelles de la dé-coïncidence ; la 2de offre des dossiers analytiques sur différentes œuvres de Jullien. En conclusion, le philosophe répond lui-même à Bourdin, en reprenant sa proposition d’un Dieu (et du christianisme) non pas comme une définition coïncidente de valeurs mais comme une ouverture dé-coïncidente de possibles dans l’histoire, comme possibilité d’une vie vivante. Dieu serait alors ce nom donné à l’Incommensurable, « levé » par la fêlure constitutive de l’humain. C’est en acceptant le déséquilibre de la dé-coïncidence que l’homme se retrouve comme esprit, immanence transcendante de ce monde. — P. Busti