L'Église aux carrefours… des pauvretés humaines, sous la dir. de Mgr J. Doré archevêque de Strasbourg

L. Hoffer
Liturgie et pastorale - Recenseur : Paul Lebeau s.j.
«L'événement éditorial de l'été» (2006): cette formule accrocheuse de l'hebdomadaire régional alsacien et lorrain L'Ami hebdo, éditeur de ces quatre volumes, n'est pas démentie par leur pertinence ecclésiologique. Le contraire eût d'ailleurs été surprenant, étant donné qu'ils ont été élaborés sous la direction de Mgr Joseph Doré, archevêque (aujourd'hui émérite) de Strasbourg. Il s'agit en effet, comme le précise la Préface rédigée par ce dernier, de quatre tomes «qui constituent un unique ouvrage, consacré aux rapports entre l'Église et «le monde», entre l'Église et «la société», en prenant acte d'une évolution décisive de ces rapports. Ceux-ci ont été longtemps envisagés comme ceux «de deux entités concurrentes, chacune estimant avoir de bonnes raisons de dominer l'autre, sans que ni ici ni là on ne remette fondamentalement en cause cette concomitance en tension, ce rapport de confrontation». On sait que Vatican II a donné un signe fort en un tout autre sens, en intitulant une des quatre Constitutions qu'il a produites: l'Église dans le monde de ce temps. Ce titre «donne en effet de soi à entendre que l'Église ne saurait être face au monde, ou à côté de lui. Elle ne peut être que profondément insérée et engagée en lui!». Le même maître d'oeuvre de ces quatre volumes désigne judicieusement sous le nom d'interfaces «ces domaines où s'opère de manières forte la rencontre entre des réalités qui sont tout à la fois pleinement de l'Église et pleinement du monde», et se situent à leur intersection, aux «carrefours» où ils sont amenés à se rencontrer. Quatre de ces interfaces ont été retenues dans cette publication, chacune faisant l'objet d'un volume.
Dans une première Partie, elle est abordée en tenant compte de «la réalité du terrain ecclésial particulier qui est celui des rédacteurs» (c'est-à-dire du diocèse d'Alsace). Une seconde Partie permet d'avoir un accès direct aux documents «officiels» de l'Église concernant le domaine abordé.. La troisième Partie est consacrée à une réflexion proprement théologique et aux «pistes pastorales» que celle-ci peut suggérer. Une réserve, cependant: ne convenait-il d'inclure dans ces «interfaces» ce que Mgr Doré appelle «certaines pratiques qui, écrit-il, appartiennent en propre à la mission ecclésiale: tout particulièrement la liturgie et l'annonce de la foi»? (p. 11). Les sacrements ne relèvent-ils pas de cette de cette catégorie anthropologique fondamentale qu'est l'initiation, ainsi que le suggère le vocabulaire mystagogique des Pères de l'Église, et comme l'ont souligné des auteurs contemporains tels que Mircea Eliade, et, parmi bien d'autres, R. Didier («Des sacrements, pourquoi? Enjeux anthropologiques et théologiques», dans La Maison-Dieu 119 [1974]).
Le tome 1, confié au Chanoine L. Hoffer, compétent en sciences économiques et sociales, est consacré à l'interface Église et pauvretés humaines. On y trouve notamment une riche anthologie de textes pontificaux, épiscopaux et scripturaires concernant la diaconie ecclésiale, et les diverses formes de son exercice. Ce sont les réalités sociales et politiques qui font l'objet du tome 2. L'homme est en effet par essence un être à la fois social et politique. «Il vit en société, c'est-à-dire avec d'autres, par d'autres et pour d'autres». De ce point de vue, les activités religieuses sont nécessairement concernées «dans la mesure où la foi chrétienne elle-même n'engage pas seulement la conversion du coeur et l'investissement des énergies spirituelles intimes, mais appelle à servir autrui dans les conditions très concrètes de son existence corporelle et matérielle, collective et communautaire». Voilà, souligne Mgr Doré, qui appelle «un renvoi mutuel constant et structurel, et autorise effectivement à faire état d'une « interface». Il en a chargé un prêtre de son diocèse qui cumule une formation théologique universitaire et une formation en sciences sociales et économiques, l'abbé M. Feix. À l'instar du volume précédent, après une «mise en perspective historique» concernant les réalisations en Alsace en matière économique et sociale, notamment en ce qui concerne les relations en l'Église catholique et l'Europe à Strasbourg, la 2e partie offre au lecteur une «méthodologie dans l'étude du discours social de l'Église» qui en révèle l'évolution et les nuances. Vient ensuite une analyse exhaustive et particulièrement précise des «Documents d'Église» - «à caractère universel» et «ecclésiaux français (nationaux et diocésains)» concernant l'éthique sociale - ce qui dispense heureusement le lecteur de compulser les nombreux recueils où ils ont été publiés. Enfin, la 3e partie, Réflexion théologique et orientations pastorales, détaille les «changements à prendre en compte»; des «réflexions à partir d'une perspective de foi chrétienne» et les «orientations pastorales» qui s'en inspirent (en écho à plusieurs prédications de Mgr Doré) - sans oublier une triple ouverture: à «l'horizon de la construction européenne»; à «l'attente de Dieu», en référence à deux chapitres de la Règle de saint Benoît; à l'option pour une Église servante, «inaugurée et signifiée par le geste de Jésus lavant les pieds de ses disciples».
En présentant le 4e tome de cet ouvrage consacré «à l'Église vue comme envoyée en mission dans le monde», son maître d'oeuvre en situe la portée en ces termes: «Il fut un temps où l'on pouvait accomplir un parcours complet de théologie en ignorant quasiment tout d'une quelconque des autres religions du monde. À l'évidence, ce temps est passé». Et il a confié la tâche de l'illustrer à l'abbé Vincent Jordy, Supérieur du Grand Séminaire diocésain de Strasbourg, et responsable d'une Commission fondée en 2000 par son archevêque pour le dialogue interreligieux. Disons d'emblée que le fruit de cette collaboration est, à notre estime, l'exposé le plus complet et le plus pénétrant qui existe à ce jour en langue française pour ce qui concerne ce domaine. Dans une 1ère partie - «mise en perspective historique» -, l'A. parcourt et caractérise tout d'abord (chap. 1) les quatre périodes qui ont marqué l'attitude de l'Église: I- Des martyrs à la vera religio de l'Empire romain; II- De «l'espace chrétien» au repli défensif; III- La «révolution du regard»: Vatican II; IV- La question, nouvelle et inattendue, de la «nouvelle religiosité», «forme nouvelle d'un système de pensée avec lequel l'Église a déjà été en relation à ses débuts»: la gnose.
Un deuxième chapitre évoque ensuite «les réalisations depuis Vatican II», particulièrement en France et en Alsace (dont la contribution fut et demeure importante). Comme dans le tome précédant, une seconde Partie rassemble des Documents d'Église: à caractère universel, puis français et diocésains, en ce qui concerne le dialogue interreligieux et les nouveaux mouvements religieux - ce qui constitue un instrument de travail particulièrement précieux.. Enfin, une troisième Partie est consacrée à la réflexion théologique - dont on ne peut qu'apprécier à la fois l'ouverture et la lucidité - puis à des «propositions pour l'avenir», qui soulignent opportunément «l'incontournable travail de l'intelligence», et, en ce qui concerne les relations avec les autres religions, la référence à ces deux repères fondamentaux: «l'obstination du dialogue» et «la liberté d'annoncer la foi». Et de conclure: ces «deux dynamismes - être présent au coeur de la société, et s'engager «sans retour dans la voie du dialogue interreligieux - ne s'opposent pas et sont intimement liés et en articulation». On ne peut que remercier l'Église d'Alsace, et celui qui fut son pasteur, de cette précieuse contribution à ces quatre domaines de discernement ecclésial. - P. Lebeau sj.

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