On sait combien Rémi Brague, qui fut professeur à la Sorbonne, est expert dans le domaine de l’histoire de la philosophie antique et médiévale. C’est un très bon et très fin connaisseur d’Aristote. Il n’est donc pas tout à fait étonnant de découvrir sous sa plume, souvent ironique et savoureuse, un texte dynamique et revigorant sur la morale. Non pas la moraline et le moralisme excessif dont nous souffrons, et qui tous deux nous éloignent de la morale au point que nous ne savons plus de quoi nous parlons et que nous cédons parfois, même souvent, à la violence. Contre le relativisme qui nous tente, il faut redire que la morale est une, même elle se prête à différents usages que cet essai explore en parcourant son histoire ondoyante jusqu’à ses origines lointaines. 7 chap. très ramassés développent l’idée que la morale se suffit à elle-même, qu’elle a ses modèles (p. 41s), ses pratiques très concrètes (p. 55s), et ses différentes interprétations, sociale, ascétique, légaliste, etc. – ses tentations aussi.

Peut-on alors parler d’une morale chrétienne : pas exactement (p. 75) sauf si on entend par là une synthèse originale de ce que l’humanité a toujours considéré comme le Bien, au-delà des variations inévitables. Mais il y a en revanche une interprétation chrétienne de la morale commune, qui élargit le domaine d’application des comportements moraux, et qui dessine un universalisme tel que, de manière inouïe, tout autre apparaît comme prochain, avec le poids même de l’Absolu (p. 79).

Dès lors on comprend pourquoi la nature éthique de l’Absolu est ce qu’exprime la notion de sainteté, laquelle est avec la morale sans solution de continuité. Ce qui suppose aussi, que « la grâce libère la liberté captive de ses propres décisions » (p. 86). La mystique n’est plus alors que l’éthique portée à son incandescence.

Les chrétiens ont dans le monde d’aujourd’hui, comme dans celui d’hier, une fonction prophétique d’avertissement afin de permettre le chemin de chacun vers le Bien et vers une liberté intérieure toujours plus haute. Ainsi la morale sera bel et bien « remise à sa place », rien que sa place mais aussi et nécessairement toute sa place.

Un livre lumineux et vivifiant à lire, en quelque sorte, toutes affaires cessantes ! — M.-J.C.

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