Michel Foucault et le christianisme, 2e éd. rev. et augm.

Philippe Chevallier
Philosophie - Recenseur : Paul Gilbert s.j.

Philippe Chevallier avait déjà publié cet ouvrage en 2011 mais il est ici revu et augmenté grâce à l’accès aux archives de Michel Foucault et surtout à l’édition posthume du dernier travail du professeur au Collège de France en 2018, Les aveux de la chair. D’un livre à l’autre, et même d’une conférence à l’autre, Foucault a approfondi sa pensée tout en traitant de thèmes qui concernent aussi le christianisme. Une thèse d’ensemble unit les divers domaines de sa recherche, l’idée d’une Europe qui, depuis toujours mais de façon de plus en plus radicale, se confronte à ses limites et à toute altérité, s’en inquiète jusqu’à s’enfermer dans des espaces où pourtant elle prétend ne pas demeurer.

L’unité de l’histoire de l’Occident et du christianisme se manifeste lors de la constitution de systèmes de pouvoir qui engendrent ainsi des exclusivités. Foucault adopte pour ses lectures de textes reçus de la tradition une méthode d’interprétation originale, inspirée par les travaux de Roman Jakobson en linguistique ainsi que par le développement du structuralisme des années 60 du siècle passé. Les évolutions linguistiques se produisent entre des éléments distincts et susceptibles de modifications rapides mais au sein de structures formelles qui subissent ainsi des évolutions mais plus lentes auxquelles réagira aussi tel ou tel autre de ces éléments. Cette thèse, au cœur du maître ouvrage qu’était Les mots et les choses (1966), accompagne Foucault qui lit des textes des institutions chrétiennes comme, par exemple, des œuvres patristiques ou des manuels pour les confesseurs au seuil de la modernité. Il ne s’agit pas, pour Foucault, d’appliquer une nouvelle herméneutique causale au christianisme comme le faisaient les maîtres du soupçon, mais de mettre en relief un aspect commun à toutes les sociétés hiérarchisées où agit un pouvoir au moyen de mots dont la fécondité est plus que ponctuelle puisqu’elle provient surtout des structures langagières.

En son point de départ, Foucault est séduit par le Nietzsche de Dionysos, par l’indifférence entre l’actif et le passif, mais cela ne lui permet pas de penser le « pouvoir » en son exercice effectif, en particulier en Occident. De là son intérêt pour le christianisme et les modes de pouvoir qui y sont manifestés. Il repère ainsi dans le cours des premiers siècles chrétiens deux modèles de pouvoir, l’un pénitentiel qui s’impose aux pénitents d’en dehors d’eux-mêmes, et l’autre ascétique, où le croyant, ou le moine, est attentif à ses progrès, encore qu’il ne le puisse faire qu’en rapport à une personne déléguée à cet effet mais à laquelle il accorde toute sa confiance.

L’étude met ainsi en évidence l’entrée de la subjectivité moderne dans les discours chrétiens du contrôle de la conscience de soi comme dans les discours laïcs de mise sous contrôle impératif des fous qui auparavant erraient aux abords ou dans nos cités. Une tension similaire à celle des siècles anciens se retrouve dans la modernité, mais exacerbée, poussée dans la contradiction et les revendications. La modernité a ainsi promu une subjectivité qui, apparemment libre, ne voit plus d’objet qui la limiterait, ni d’héritage à sauvegarder. Elle engendre les démocraties modernes, la liberté de penser, de choisir et de décider, mais aussi de se confronter les uns aux autres plutôt que de s’exclure mutuellement, sous l’observation régulatrice des différents pouvoirs. La pénitence et l’ascèse des temps anciens deviennent alors des soucis de salut et de perfection.

La nouvelle édition du livre de l’A. fera certainement date, non seulement aux points de vue des études sur Foucault et sur la culture de l’Occident, mais aussi quant aux manières d’exercer le « pouvoir » dans nos institutions laïques et ecclésiastiques. Mettre en lumière les conditions culturelles de ses impositions ne peut qu’assainir les pratiques, surtout quand le pouvoir entend s’exercer sans autre limite que ses autojustifications. — P.G.

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